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Intouchables est-il un film raciste ?

Le triomphe d’Intouchables d’Olivier Nakache et Eric Toledano (2011), qui avec plus de 19 millions d’entrées en salle dépasse La Grande vadrouille (17,2) et devient le deuxième plus grand succès de l’histoire du cinéma français derrière Bienvenue chez les Ch’tis (20,5), nous rappelle deux vérités essentielles concernant la place des Noirs dans le cinéma français : premièrement que les acteurs et actrices afro-descendants sont « bankables » et tout à fait susceptibles d’emporter l’adhésion d’un large public français contrairement à ce que laissaient jusqu’alors entendre nombre de producteurs qui rechignaient à parier sur des premiers rôles noirs (1). Et deuxièmement que, malheureusement, les acteurs noirs français demeurent encore trop souvent associés à des personnages stéréotypés, ici le délinquant-de-banlieue employé comme « domestique » (en fait, aide-soignant et homme-à-tout-faire). A titre d’exemple les Arabo-berbères ne jouent pas systématiquement des rôles de « rebeu ». Il ne suffit pour s’en convaincre que d’évoquer la carrière de Rochdy Zem, lequel se voit plus souvent baptisé à l’écran Hugo, Paul ou Thomas que Messaoud, alors que dans le même temps les Afro-caribéens ne se voient eux le plus souvent attribuer que des rôles de « Noirs ». Ce qui nous renvoie encore et toujours à ce constat formulé par le critique français Rodrig Antonio il y a déjà vingt-cinq ans : « au cinéma, un Noir n’est noir que lorsqu’il est montré par un cinéaste blanc »(2).

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Bienvenue chez les prolos : le cinéma populaire français et la lutte des classes

Durant l’hiver 2011-2012, Intouchables totalisa plus de dix-neuf millions d’entrées en salles réitérant presque ce faisant l’exploit de Bienvenue chez les Ch’tis qui, au printemps 2008, créait la surprise générale en se hissant au sommet du box-office français, engrangeant quelque vingt millions d’entrées, devançant ainsi La Grande vadrouille indétrôné depuis 1966. Plus d’un français sur trois, tout âge confondu, était alors allé voir le film de Dany Boon au cinéma. Autant dire qu’avec la sortie DVD et les futures diffusions télévisées, plus d’un Français sur deux l’aura vu. Comment alors expliquer de tels succès que certains n’hésitent pas à qualifier de « phénomène de société » ? La promotion ? Si on prend l’exemple des Ch’tis elle est bien moindre qu’Astérix 3 par exemple sorti au même moment. Une critique journalistique favorable ? Rien n’est moins sûr, la condescendance voire le mépris de la presse élitiste étant une constante en la matière. Les récompenses ? Bienvenue chez les Ch’tis fut tout bonnement snobé par le palmarès des César. La présence de stars au générique ? Si peu. Il me semble que ce qui a fait le succès de ces films c’est avant tout le fameux « bouche à oreille ». Et je dirai même que c’est surtout les classes populaires qui ont creusé la différence et qui ont largement contribué à faire de Bienvenue chez les ch’tis ou d’Intouchables des succès historiques. Car l’on sait qu’elles se rendent habituellement peu au cinéma, comparé aux classes supérieures (1), et que c’est à partir du moment où elles se pressent en masse dans les salles obscures que l’on peut véritablement parler d’un succès au box-office. Des succès populaires donc dans tous les sens du terme.

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Camping, les beaufs, la critique et la domination symbolique

Ceci est un billet d’mauvaise humeur..

Voilà, en ce moment je n’ai plus de DVD à regarder alors je me rabats sur la télé. Et hier soir je choisis de revoir Camping (2006) sur France 3. Je l’avais déjà vu il y a quelques années et j’en avais, ma foi, plutôt gardé un bon souvenir. Il faut dire aussi que je le revois parce que récemment j’ai eu une discussion houleuse avec un ami qui vomit littéralement ce type de comédies populaires “commerciales, franchouillardes, abrutissantes, etc”. Bref. Je regarde donc Camping et je me marre. Ok, à l’instar de Bienvenue chez les Ch’tis, le film se complait à caricaturer la « France d’en bas », le beauf sympathique, pas très futé, cultivant un goût immodéré pour le kitch (maillot « moule-boules », playlist ringarde de Barzotti…) mais quand même pétri de bon sens et de générosité. Et alors ? Quel est le problème ? N’a-t-on pas le droit de se moquer des « beaufs » ? Eux-mêmes, j’en suis sûr, s’en amusent beaucoup car, à n’en pas douter, pas une seconde ils ne sont dupes de la moquerie. Surtout que la satire n’est pas féroce mais plutôt sympathique (ajouté à cela que Franck Dubosc, co-auteur du film, est lui-même issu d’un milieu populaire, ceci expliquant cela).

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Culture mauvais genre

Comme à son habitude le Monde diplomatique vient de faire paraître une compilation de ses meilleurs textes dans le dernier numéro de Manière de voir consacré aux “mauvais genres” dans la culture. Au programme : des articles sur les cinémas, les littératures et les musiques populaires relevant peu ou prou de la culture de masse. Et – oh surprise ! – le propos est plutôt carrément positif, le but du numéro étant justement de réévaluer les productions de la culture de masse. Que de chemin parcouru ! J’ai justement sous les yeux un numéro hors-série de Manière de voir daté de mars 1997 et intitulé “Culture, idéologie et société”. Pour vous donner le ton, l’éditorial de Ramonet, titré “la marchandisation du monde”, pouvait se résumer en gros à ce passage : “De nouveaux et séduisants “opium des masses” proposent une sorte de “meilleur des mondes”, distrayant les citoyens et les détournant de l’action civique et revendicative.  Dans ce nouvel âge de l’aliénation, les technologies de la communication jouent, plus que jamais, un rôle central” (p. 6). La messe est dite. Après bien sûr, la teneur des articles relevait du même registre : “Méfaits du petit écran”, “La nouvelle drogue des jeux vidéo”, “Contre l’oppression d’Hollywood”… On ne peut donc qu’apprécier cette nouvelle orientation moins élitiste et moins méprisante à l’égard des goûts populaires de la part d’une revue de prestige située à l’extrême gauche de l’échiquier éditorial. La faute, j’ose espérer, à l’influence de jeunes auteurs, enfants de MTV, de Pac-Man, de Marvel, de Rocky et/ou de Michael Jackson qui ont su voir dans la culture de masse autre chose qu’un nouvel “opium du peuple”. Moralité : il n’y a que les idiots qui ne changent pas d’avis. Et je suis bien placé pour en parler parce que j’ai sensiblement suivi le même chemin que le Diplo entre 1997 et aujourd’hui…

R.D. 2010

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Revoir les films populaires : cinéma, pop-culture et société

Vient de paraître :

Revoir les films populaires : cinéma, pop-culture et société de Régis Dubois (2012), 228 p., 17 euros.

Analyser sans préjugé les films populaires en lien avec la société qui les produit, telle est l’ambition de ce livre qui évoque par exemple les raisons idéologiques du succès des comédies françaises comme Bienvenue chez les Ch’tis mais aussi la figure du prolétaire dans le cinéma hollywoodien, les films de Tarzan, la blaxploitation, le rock’n’roll raconté par le cinéma, les films grindhouse ou encore l’oeuvre de Martin Scorsese d’un point de vue socio-culturel.

Agrémenté de photos, ce livre compile les meilleurs articles écrits par l’auteur depuis dix ans, publiés dans diverses revues ainsi que sur le blog aujourd’hui disparu lesensdesimages.blogvie.com.

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« La littérature cinématographique alternative étant rare, il est bon de voir ce genre de publications alternatives subsister. Régis Dubois est un touche à tout du septième art, à la fois journaliste, réalisateur de courts métrages, de documentaires, et enseignant. Depuis peu est disponible via le Sens des images un ouvrage regroupant bon nombre de ses textes publiés précédemment dans diverses revues (…) Une décennie de chroniques et d’articles allant de Day of the woman à X-Men, de Hal Hasby à Scorsese en passant par un des sujets appelés Tarantino est-il un imposteur ? ou L’Hollywood de Peter Biskind. » (Sylvain Perret, 1Kult.com, 09/2012)

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Le cinéma, un art populaire

« Le cinéma sera populaire ou ne sera pas ! » (Léon Moussinac)

« Le pays dont on peut dire que le cinéma et son public y ont été le plus massivement et le plus durablement populaires, au sens assez étroit qu’a ce mot en français, est justement… la France » (Noël Burch, La Lucarne de l’infini, p.46).

Je voudrais revenir ici sur la question du cinéma populaire français et sur le mépris qu’il soulève auprès de l’intelligentsia hexagonale – discussion déjà évoquée dans mes articles “Bienvenue chez les prolos  : le cinéma populaire français et la lutte des classes” et “Camping, les beaufs, la critique et la domination symbolique“. Il me semble en effet important de rappeler ici aux cinéphiles qui ne jurent que par les « films d’auteurs » et qui n’ont de cesse de dénigrer les productions commerciales dites « grand public », que le cinéma, ne leur en déplaise, est ontologiquement un spectacle populaire.

Qu’à un moment donné une élite éclairée ait opéré un véritable hold-up pour s’emparer du 7eme art (via la fameuse « politique des auteurs ») ne fait pour moi aucun doute. Et il y aurait beaucoup à dire sur les moyens utilisés par ces derniers pour créer une véritable distinction entre le “vrai art” cinématographique et le cinéma populaire.

C’est donc par soucis de « rendre à César ce qui lui appartient » que je voudrais rappeler ici une vérité pleine d’enseignement : le spectacle cinématographique – avant de devenir objet de distinction, de snobisme et de domination – est né parmi la plèbe.

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