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Sweet Sweetback’s Baadasssss Song : le Black Power classé X

Sweet Sweetback’s Baadasssss Song de Melvin Van Peebles (USA, 1971)

Si ce film au titre à dormir debout n’est certainement pas le premier réalisé par un Noir américain, il est assurément en revanche le plus politique et le plus sulfureux. Il fut d’ailleurs classé X à sa sortie (c’est à dire interdit au moins de 17 ans) autant pour ses scènes à caractère érotique et pour son discours radical. Produit de façon entièrement indépendante par Melvin Van Peebles, à la fois acteur principal, scénariste et compositeur, Sweet Sweetback’s Baadasssss Song évoque la prise de conscience politique d’un marginal des bas-fonds qui, après avoir sévèrement molesté deux policiers blancs qui passaient à tabac un jeune Noir, prend la fuite jusqu’à la frontière mexicaine. Le projet de Van Peebles était de réaliser un film coup-de-poing, mais aussi un manifeste pour un cinéma noir décomplexé jusque dans son esthétique. Aussi la réalisation s’affirme-t-elle originale, brute, « sauvage », semi-expérimentale (faux raccords, solarisation, dédoublement de l’image) et très rythmée (la musique soul-funk est omniprésente). Autant de paramètres formels mis au service d’un discours radical noir et antibourgeois. Ajoutons que le héros, qui ne prononce pas plus de dix mots dans tout le film, ne fait que « courir, se battre et baiser », les trois conduites de base dans le ghetto selon Van Peebles. Baiser surtout, comme pour affirmer sa virilité retrouvée et l’exhiber au reste du monde.

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Sylvester Stallone : héros de la classe ouvrière

Sylvester Stallone : héros de la classe ouvrière de David Da Silva (The Book Edition / Le Sens des Images, 2013, 196 p., 15 euros)

Depuis de nombreuses années, Sylvester Stallone est considéré comme un représentant de l’impérialisme américain avec des films comme Rambo II ou Rocky IV. Mais l’acteur-réalisateur-scénariste est un artiste bien plus complexe qu’il n’y paraît. Cet ouvrage propose ainsi une analyse de la filmographie de “Sly” dans le but  de prendre le contre-pied des clichés qui lui sont habituellement associés (surtout en France). Car en plus d’être un digne représentant de la classe ouvrière, apprécié des classes populaires, Stallone défend une réelle vision humaniste tout au long de son œuvre.

Ce travail documenté, illustré d’une quinzaine de photographies,  propose ainsi un éclairage inédit sur la star grâce à une approche de type cultural studies – dans la mouvance des star studies – dont l’enjeu est d’analyser sans aucun a priori et de manière pluridisciplinaire (mêlant l’analyse filmique, l’histoire, la sociologie, la politique, la biographie…) les productions populaires de la culture de masse en tenant compte aussi bien des intentions des auteurs que des contraintes du marché et de la réception du public. Une approche, malheureusement, encore largement boudée en France qui prouve pourtant, avec ce livre, toute sa richesse.

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L’identité de gauche au cinéma (ta #32)

Bonne nouvelle ! La dernière livraison de la revue Tausend Augen (T.A. pour les intimes) vient de paraître et – attention ! – c’est que du très très bon. Au programme une réflexion sur l’identité de Gauche au cinéma à travers une quinzaine d’articles et d’entretiens particulièrement décapants et habilement nourris des dernières réflexions cultural et gender studies.

Extrait de l’avant-propos : “Face à l’impuissance politique de la gauche française de ce début du 21ème siècle qui n’arrive plus à s’imposer comme une force intellectuelle de changement animée par des visions d’avenir, il nous a semblé primordial – sans pour autant limiter notre approche au contexte français – de consacrer un dossier à ces productions culturelles et propositions théoriques traversées par une pensée dite de gauche. Textes critiques et entretiens sont l’occasion d’aborder quelques lieux où s’inscrivent des imaginaires de gauche. A travers réalisations cinématographiques et télévisuelles contemporaines, il s’agit pour Tausend Augen d’analyser les postures intellectuelles qui informent ces imaginaires, de revenir sur leurs points aveugles, leur rapport aux “minorités visibles”, leurs conceptions des identités de genres. Nous tentons d’interroger les impasses de certaines perspectives critiques de gauche face à la complexité du monde réel et des rapports de force (entre genres, races, classes) qui l’anime (….) In fine, il s’agit également d’entrevoir les lieux d’une possible rénovation des imaginaires de gauche, supports d’une reconquête des devenir sociaux”.

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Paul Carpita, cinéaste franc-tireur : entretiens avec Pascal Tessaud

Editions l’Echappée, 2009, 158 p., 15 euros

« De toute manière, je ne me suis jamais considéré comme un cinéaste, je resterai toujours un instituteur des quartiers nord, fils d’un docker et d’une poissonnière de Marseille qui aime passionnément le cinéma ». C’est ainsi, avec une modestie caractéristique des personnes issues de milieux populaires, que Paul Carpita conclue son témoignage dans ce livre-entretien que lui consacre Pascal Tessaud.  Et pourtant, Carpita n’est pas qu’un simple « cinéaste du dimanche » comme l’ont cru trop rapidement les « professionnels de la profession » de naguère. Il est au contraire un cinéaste de premier plan, avant-gardiste, moderne, incontournable – appelez-le comme vous voulez – un cinéaste sous-estimé, assurément, mais surtout… oublié. Et pourtant, son Rendez-vous des quais (1955) est assurément, comme le souligne Jean-Pierre Thorn dans la postface, « le maillon manquant du cinéma français », le trait d’union entre Toni de Renoir et A bout de souffle de Godard.

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(Re)voir les films de Pierre Carles

Pierre Carles est devenu avec le temps un incontournable du documentaire français, au même titre qu’un Michael Moore outre-Atlantique. On attend le dernier Pierre Carles un peu comme on attendait il y a encore quelques années le dernier Bourdieu. Bien sûr mes exemples ne sont pas choisis au hasard, puisqu’il semblerait bien que Moore comme Bourdieu aient été deux références majeures dans l’édification du style et de la pensée du cinéaste-sociologue-trublion. Rappelons ici quelques étapes du parcours mouvementé de Carles. Diplômé de JRI (Journalisme Reporter d’Images) de l’IUT de Bordeaux, il entre à la télévision par la petite porte mais se fait vite repérer pour son insolent talent – qui lui causera d’ailleurs plus d’un problème. On le retrouve ainsi aux côtés de Bernard Rapp, de Stéphane Dechavanne ou de Thierry Ardisson, le plus souvent comme chroniqueur poil-à-gratter éjectable (il dévoile par exemple à la TV la fausse interview de Castro par PPDA). Mais très vite son impertinence déplait et il devra pour plusieurs années se cantonner à la réalisation de sujets pour l’émission Strip-tease, de 1993 à 1998, où il se fera un peu « oublier » (mais aussi remarquer).

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Films, luttes, résistances

Rétrospective “Films, luttes et résistances” à l’Institut de l’Image d’Aix-en-Provence du 14 au 27 janvier 2009.

Texte de présentation : “À l’occasion du 60e anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, l’Institut de l’Image a répondu à l’appel d’associations* pour proposer une programmation de films défendant la dignité humaine. Il se trouve en effet que le cinéma a toujours été un moyen privilégié pour témoigner de l’état du monde et pour célébrer l’Homme – et la Femme – dans toute leur complexité. Aussi notre choix s’est-il porté sur un échantillon représentatif d’oeuvres humanistes ayant contribué, chacune à leur manière, à dénoncer la barbarie et à célébrer la résistance. Des films qui, du fait même de leur existence, contribuent si ce n’est à rendre l’Homme meilleur, du moins à célébrer ce qu’il y a de meilleur en l’Homme : ce besoin impétueux de justice, de liberté et de dignité. Seront ainsi évoquées à travers douze oeuvres essentielles et incontournables, à la fois pour leur thème mais aussi pour leur traitement filmique, les grandes questions qui ont façonné notre vision de l’humanité au cours de ces 60 dernières années : la Shoah, la condition des femmes, le combat des Noirs américains, l’apartheid, le génocide cambodgien, le sort des prisonniers, la question des sans-papiers et de l’immigration, et plus généralement le problème du contrôle social et de la privation des libertés. Autant de témoignages précieux poursuivant en somme le même but : mettre en place « un dispositif d’alerte contre toutes les nuits et tous les brouillards qui tombent sur une terre qui naquit pourtant dans le soleil et pour la paix » (J. Cayrol au sujet de Nuit et brouillard)”.

Régis Dubois

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« L’ultra-gauche » au cinéma… The Weather Underground

Documentaire de Sam Green et Bill Siegel (USA, 2002, 1h30)

Vous avez dû le remarquer, les médias ont encore “inventé” un nouveau mot : “l’ultra-gauche” pour qualifier la mouvance politique des inculpés de Tarnac. Mais c’est quoi l’ultra-gauche ? Ben, c’est la gauche plus à gauche que l’extrême gauche. En fait, depuis que Besancenot est devenu plus fréquentable, les médias ont dû inventer un nouveau croquemitaine situé quelque part entre Mesrine, Castro et Ben Laden. Et comme « terroriste » était déjà associé à « islamiste », et « gauchiste » à « Cohn-Bendit-en-mai-68 », ils se sont dit que « ultra-gauche » ça sonnait bien et surtout cela rappelait les heures sombres des années de plomb ; la RAF + Action directe + les Brigades rouges tout à la fois.

Il faut dire que le thème du « terrorisme gauchiste » est à la mode. Depuis quelques années on a pu en effet voir sur nos écrans plusieurs films évoquant cette question controversée : citons Buongiorno, notte de Marco Bellocchio (Ita., 2004), Les Trois vies de Rita Vogt de Volker Schlöndorff (All., 2000), Baader de Roth Christopher (All., 2002), Ni vieux, ni traitres de Pierre Carles (Fr., 2004) ou dernièrement La Bande à Baader d’Uli Edel (All., 2008) et ceci en attendant le Che en deux parties de Steven Soderbergh prévu pour 2009 et un Carlos signé Assayas encore en préproduction.

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Cinéma et engagement

 

Cinéma et engagement, sous la direction de Graeme Hayes et Martin O’Shaughnessy, ed. L’Harmattan, 2005 (350 pages, 29.50 euros)

Au cours des années 90, plus encore à la suite des grandes grèves de l’hiver 95, le cinéma français semble renouer avec la politique au moment même où le mouvement social redécouvre le cinéma. Que l’on songe à l’engagement de cinéastes aux côtés des sans-papiers ou au succès, critique et public, de Marius et Jeannette, Rosetta, Ressources humaines ou Reprise. Ce regain d’intérêt des réalisateurs et des spectateurs pour des sujets à caractères sociaux et politiques renvoie inévitablement à la grande époque du cinéma engagé des années 70 (celui de Godard, Costa-Gavras, Boisset ou Karmitz). Mais le paysage politique a bien changé depuis : essor du FN, fin de l’URSS, déclin du PC, du mouvement ouvrier et de la conscience de classe… Comment dès lors envisager aujourd’hui l’engagement au cinéma ? C’est la question auquel ce livre tente d’apporter un éclairage sans toutefois donner une réponse définitive. L’intérêt du colloque qui s’est tenu en Angleterre fin 2002, et dont cet ouvrage est le compte rendu, est en effet de constater les évolutions – mais aussi les permanences – de l’engagement au cinéma en adoptant une approche diversifiée (artistique, médiatique, économique) et non dogmatique appliquée à des objets d’étude aussi divers que stimulants, du documentaire à la fiction, de la production à la réception, de l’œuvre de Bertrand Tavernier aux films de banlieue.

R.D. 2008

L’Ecran bleu : la représentation des ouvriers dans le cinéma français

Livre de Michel Cadé, PUP, 2004, 302 p. 25 euros

Alors que depuis le début des années 90 et la fin de l’URSS on ne cesse d’annoncer partout la mort de la classe ouvrière, celle-ci n’a jamais été aussi présente sur nos écrans. Marius et Jeannette, La vie rêvé des anges, Ressources humaines ou Reprise, autant de succès récents déclinant le vécu des classes laborieuses. Interpellé par cette vague inédite d’œuvres à caractère social, Michel Cadé, historien du mouvement ouvrier, s’est penché sur la question de la représentation des ouvriers dans le cinéma français pour en étudier l’histoire, les mutations et les permanences. Au final, une solide recension thématique mais pas de véritables surprises : tantôt fourbe ou héroïque, exalté ou abattu, politisé ou non, la figure de l’ouvrier fluctue suivant les quatre grandes époques au cours desquelles elle s’est imposée : les années du front populaire, celles de l’après-Libération, puis de l’après-68 et enfin du tournant de l’année 2000. Retenons surtout que la silhouette de l’ouvrier, immortalisée par Gabin dans les années 30, est demeurée rare sur celluloïd, moins de 200 œuvres l’ont mise en scène depuis La sortie des usines Lumière en 1895, soit à peine 1,6 % de la production totale française, chiffre plus que dérisoire si l’on considère l’importance du prolétariat dans la vie politique du XXeme siècle.

R.D. 2008