Tag Archive for idéologie

X-Men, pop-culture et politique

X-Men_logo.svgEn 2000, X-Men de Brian Singer, bientôt suivi de X-Men 2 (Brian Singer, 2003) et X-Men l’affrontement final (Brett Ratner, 2006) signait le grand retour des super-héros au cinéma. La trilogie culte inspirée des comics Marvel rencontra un très large écho en salle : presque 300 millions de dollars de recette (pour un budget de 75 millions) pour le premier opus, 400 millions pour X-Men 2 et 440 pour le troisième volet. Autant dire, un énorme succès populaire. Ce qui est particulièrement intéressant avec cette saga, au-delà de toute considération esthétique, c’est combien ces films sont représentatifs de l’inventivité et de la richesse de tout un pan de la production hollywoodienne. En effet, alors même que beaucoup – a fortiori parmi les élites intellectuelles – ne voient dans le cinéma commercial américain qu’un « mauvais objet culturel » abrutissant et sans intérêt, il me semble que des œuvres comme les X-Men disent justement bien la complexité d’un grand nombre de ces films qui, derrière leur apparence de blockbusters et de divertissement un peu simplistes, n’en demeurent pas moins de passionnantes réflexions sur les questions sociopolitiques qui agitent nos sociétés. Les X-Men, au-delà de leur dimension spectaculaire et distrayante, proposent en effet une réflexion très pertinente sur la question de l’Autre dans la société étasunienne d’aujourd’hui, mais aussi une nouvelle façon d’aborder la question de l’altérité dans le cinéma hollywoodien – ce que peu de critiques français ont su voir…

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Intouchables est-il un film raciste ?

Omar Sy à la cérémonie des César (photo Georges Biard, 2012) [CC BY-SA 3.0]

Omar Sy à la cérémonie des César (photo Georges Biard, 2012) [CC BY-SA 3.0]

Le triomphe d’Intouchables d’Olivier Nakache et Eric Toledano (2011), qui avec plus de 19 millions d’entrées en salle dépasse La Grande vadrouille (17,2) et devient le deuxième plus grand succès de l’histoire du cinéma français derrière Bienvenue chez les Ch’tis (20,5), nous rappelle deux vérités essentielles concernant la place des Noirs dans le cinéma français : premièrement que les acteurs et actrices afro-descendants sont « bankables » et tout à fait susceptibles d’emporter l’adhésion d’un large public français contrairement à ce que laissaient jusqu’alors entendre nombre de producteurs qui rechignaient à parier sur des premiers rôles noirs (1). Et deuxièmement que, malheureusement, les acteurs noirs français demeurent encore trop souvent associés à des personnages stéréotypés, ici le délinquant-de-banlieue employé comme « domestique » (en fait, aide-soignant et homme-à-tout-faire). A titre d’exemple les Arabo-berbères ne jouent pas systématiquement des rôles de « rebeu ». Il ne suffit pour s’en convaincre que d’évoquer la carrière de Rochdy Zem, lequel se voit plus souvent baptisé à l’écran Hugo, Paul ou Thomas que Messaoud, alors que dans le même temps les Afro-caribéens ne se voient eux le plus souvent attribuer que des rôles de « Noirs ». Ce qui nous renvoie encore et toujours à ce constat formulé par le critique français Rodrig Antonio il y a déjà vingt-cinq ans : « au cinéma, un Noir n’est noir que lorsqu’il est montré par un cinéaste blanc »(2).

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Bienvenue chez les prolos : le cinéma populaire français et la lutte des classes

Dany Boon sur le tournage de Bienvenue chez les Ch'tis en 2007 (ph. Alain Flandrin - détail) [CC BY-SA 3.0]

Dany Boon sur le tournage de Bienvenue chez les Ch’tis en 2007 (ph. Alain Flandrin – détail) [CC BY-SA 3.0]

Durant l’hiver 2011-2012, Intouchables totalisa plus de dix-neuf millions d’entrées en salles réitérant presque ce faisant l’exploit de Bienvenue chez les Ch’tis qui, au printemps 2008, créait la surprise générale en se hissant au sommet du box-office français, engrangeant quelque vingt millions d’entrées, devançant ainsi La Grande vadrouille indétrôné depuis 1966. Plus d’un français sur trois, tout âge confondu, était alors allé voir le film de Dany Boon au cinéma. Autant dire qu’avec la sortie DVD et les futures diffusions télévisées, plus d’un Français sur deux l’aura vu. Comment alors expliquer de tels succès que certains n’hésitent pas à qualifier de « phénomène de société » ? La promotion ? Si on prend l’exemple des Ch’tis elle est bien moindre qu’Astérix 3 par exemple sorti au même moment. Une critique journalistique favorable ? Rien n’est moins sûr, la condescendance voire le mépris de la presse élitiste étant une constante en la matière. Les récompenses ? Bienvenue chez les Ch’tis fut tout bonnement snobé par le palmarès des César. La présence de stars au générique ? Si peu. Il me semble que ce qui a fait le succès de ces films c’est avant tout le fameux « bouche à oreille ». Et je dirai même que c’est surtout les classes populaires qui ont creusé la différence et qui ont largement contribué à faire de Bienvenue chez les ch’tis ou d’Intouchables des succès historiques. Car l’on sait qu’elles se rendent habituellement peu au cinéma, comparé aux classes supérieures (1), et que c’est à partir du moment où elles se pressent en masse dans les salles obscures que l’on peut véritablement parler d’un succès au box-office. Des succès populaires donc dans tous les sens du terme.

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La classe ouvrière va à Hollywood

Stallone en 1988 (photo Towpilot) [CC BY-SA 3.0]

Stallone en 1988 (photo Towpilot) [CC BY-SA 3.0]

C’est entendu, les prolétaires sont très peu représentés dans le cinéma hollywoodien. Il suffit de comparer la production étasunienne et la filmographie soviétique pour prendre toute la mesure de cette invisibilité du working class hero américain. Et pourtant, le mouvement ouvrier aux Etats-Unis est une réalité, en témoigne les nombreuses grèves, parfois meurtrières, qui ont ponctué son histoire. Mais Hollywood a tout simplement choisi d’ignorer cette donnée. Bien sûr, la raison en est fort simple : l’usine à rêve est d’abord la vitrine du « rêve américain », autrement dit de la société sans classe. Et évoquer la réalité ouvrière ce serait admettre qu’au pays de l’american way of life il existe des classes sociales, autrement dit des pauvres et des riches… Pour autant, le cinéma américain n’est pas tout à fait exempt de prolétaires, mais ceux-ci ne sont le plus souvent que des alibis idéologiques, des “Autres” en sursis et des Américains middle-class en devenir.

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Boxe et cinéma : combats idéologiques

Nés l’une et l’autre dans la dernière décennie du XIXème siècle, la boxe et le cinéma partagent un long passif en commun. Rarement un sport aura autant été célébré – et décrié – sur grand écran, et on ne compte plus les étoiles masculines hollywoodiennes qui ont un jour endossé le peignoir du boxeur : Charlie Chaplin, Buster Keaton, Clark Gable, Errol Flynn, John Garfield, Kirk Douglas, Burt Lancaster, Paul Newman, Elvis Presley, Robert De Niro, Sylvester Stallone, Bruce Willis, Denzel Washington… Selon un chiffre difficilement vérifiable (1), mais somme toute vraisemblable, environ cinq cents films auraient, à ce jour, pris pour objet la boxe. Aussi, de même qu’il existe des films de karaté ou de prisons, on peut avancer qu’il existe des « films de boxe » constituant un genre à part entière, même si celui-ci s’est souvent trouvé dilué dans d’autres, plus prestigieux, tels notamment le film noir et le biopic. De Charlot boxeur à Ali en passant par Gentleman Jim, Raging Bull et la série des Rocky, nombreux sont ces « films de boxe » qui jalonnent l’histoire du cinéma. Partant, et soupçonnant quelques relations inavouables, il m’a paru intéressant de m’interroger sur les liens qui unissent histoire du noble art et histoire du septième art afin d’en révéler quelques aspects souvent ignorés et particulièrement à même de nous renseigner sur les rapports qu’entretiennent constamment cinéma hollywoodien et idéologie américaine.

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Encodage/décodage et lectures plurielles : l’exemple de 300 (Zack Snyder, 2007)

Lorsqu’on se penche sur l’analyse idéologique des productions audiovisuelles, on se retrouve confronté à un véritable problème de fond : la polysémie des images. Il fut un temps où les marxistes post-soixante-huitards ne s’embarrassaient guère de telles considérations et décrétaient unilatéralement que toute production émanant du Grand Capital était irrémédiablement entachée idéologiquement, puisque le cinéma – et le cinéma hollywoodien a fortiori – n’était rien d’autre que le « nouvel opium du peuple ». « On ne saurait nier, en effet, que les gens trouvent très souvent dans les films une compensation aux déceptions et aux désarrois provoqués par la vie réelle. En entretenant le goût pour les films d’illusion, de masquage du réel, l’industrie cinématographique fonctionne comme un appareil idéologique global qui pétrifie le donné social dans son état présent »(1).

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Culture mauvais genre

Comme à son habitude le Monde diplomatique vient de faire paraître une compilation de ses meilleurs textes dans le dernier numéro de Manière de voir consacré aux “mauvais genres” dans la culture. Au programme : des articles sur les cinémas, les littératures et les musiques populaires relevant peu ou prou de la culture de masse. Et – oh surprise ! – le propos est plutôt carrément positif, le but du numéro étant justement de réévaluer les productions de la culture de masse. Que de chemin parcouru ! J’ai justement sous les yeux un numéro hors-série de Manière de voir daté de mars 1997 et intitulé “Culture, idéologie et société”. Pour vous donner le ton, l’éditorial de Ramonet, titré “la marchandisation du monde”, pouvait se résumer en gros à ce passage : “De nouveaux et séduisants “opium des masses” proposent une sorte de “meilleur des mondes”, distrayant les citoyens et les détournant de l’action civique et revendicative.  Dans ce nouvel âge de l’aliénation, les technologies de la communication jouent, plus que jamais, un rôle central” (p. 6). La messe est dite. Après bien sûr, la teneur des articles relevait du même registre : “Méfaits du petit écran”, “La nouvelle drogue des jeux vidéo”, “Contre l’oppression d’Hollywood”… On ne peut donc qu’apprécier cette nouvelle orientation moins élitiste et moins méprisante à l’égard des goûts populaires de la part d’une revue de prestige située à l’extrême gauche de l’échiquier éditorial. La faute, j’ose espérer, à l’influence de jeunes auteurs, enfants de MTV, de Pac-Man, de Marvel, de Rocky et/ou de Michael Jackson qui ont su voir dans la culture de masse autre chose qu’un nouvel “opium du peuple”. Moralité : il n’y a que les idiots qui ne changent pas d’avis. Et je suis bien placé pour en parler parce que j’ai sensiblement suivi le même chemin que le Diplo entre 1997 et aujourd’hui…

R.D. 2010

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Les fondements historiques de la « Monoforme »

En 2003 le cinéaste britannique Peter Watkins, auteur entre autres des subversifs La Bombe (1966), Punishment Park (1971) et La Commune (2000) faisait paraître l’ouvrage Media Crisis, un essai de réflexion théorique sur ce qu’il nomme la « Monoforme » des MMAV (Mass Medias Audio-Visuels). Par « Monoforme » le cinéaste indépendant entendait ainsi dénoncer « le dispositif narratif interne (montage, structure narrative, etc.) employé par la télévision et le cinéma commercial pour véhiculer leurs messages. C’est le mitraillage dense et rapide de sons et d’images ; la structure, apparemment fluide mais structurellement fragmentée, qui nous est devenue si familière. Ce dispositif narratif est apparu lors des premières années de l’histoire du cinéma avec le travail novateur de D. W. Griffith et d’autres qui ont développé des techniques de montage rapide, d’action parallèle, d’alternances entre des plans d’ensemble et des plans rapprochés… »  (Media Crisis, p. 36-37). Watkins fait ainsi remonter la naissance de la « Monoforme » au cinéaste D.W. Griffith, considéré comme le père du langage cinématographique, autrement dit aux années dix. Essayons donc de remonter le fil de l’histoire pour comprendre comment s’est peu à peu constituée et imposée cette monoforme audiovisuelle.

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Le cinéma, vecteur d’idéologies

Même quand il semble apolitique, le cinéma, selon Régis Dubois, reste un puissant vecteur d’idéologies.

Article paru dans Le Mensuel de l’Université n°5, mai 2006.

Si l’invention du cinématographe date de la toute fin du 19ème siècle, le cinéma tel que nous le connaissons aujourd’hui naît véritablement au coeur de la Première Guerre mondiale, en particulier avec Naissance d’une Nation (1915) de l’Américain D.W. Griffith considéré comme l’inventeur du langage cinématographique [1]. La coïncidence est troublante : la déflagration de 14-18 est aussi le point de départ de l’hégémonie américaine et le détonateur de la révolution russe, autant dire du nouvel ordre mondial opposant capitalisme et communisme. Comment dès lors imaginer que le 7ème art, média de masse et puissant vecteur d’idéologie s’il en est, ait pu rester indifférent aux grands enjeux idéologiques de ce siècle ?

Christian Metz constatait à juste titre : « Le film, du seul fait qu’il doit toujours choisir ce qu’il doit montrer et ce qu’il ne montre pas, transforme le monde en discours » [2]. C’est un fait : tout film est politique, même les œuvres les plus neutres en apparence. Car si le cinéma est un art, il est aussi, et peut-être même davantage, une industrie, une pratique sociale et, au-delà, un puissant outil de propagande.

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