« Être Juif dans le cinéma hollywoodien classique » : un petit livre qui met les choses au clair

Panique à l’hôtel (1938) [DP]

En 1968 Albert Memmi faisait paraître l’essai L’Homme dominé accompagné du sous-titre : « le Noir, le Colonisé, le prolétaire, le Juif, la femme, le domestique ». Il annonçait ainsi ce qui deviendra une évidence pour les cultural studies américaines, à savoir qu’on ne peut comprendre les mécanismes de domination que si l’on admet qu’ils relèvent peu ou prou des mêmes logiques et stratégies, que l’on soit une femme, un Noir, un Juif ou un pauvre.

C’est un constat que je partage totalement, même si bien sûr, chaque groupe minoritaire a ses propres problématiques et spécificités. Quoi qu’il en soit, pour quiconque s’intéresse aux questions de représentation et de domination dans le cinéma, plusieurs ouvrages sont maintenant disponibles en France  : sur la question des femmes on peut citer notamment – outre le précurseur vénus à la chaîne de marjorie rosen (traduit en 1973 aux éditions des femmes) – le précieux petit essai d’Iris Brey Le Regard féminin (Points, 2020) ou celui de Véronique Le Bris 100 grands films de réalisatrices (Arte, 2021). Sur la question LGBTQ+ on pourrait évoquer, entre autres, L’Homosexualité au cinéma de Roth-bettoni Didier (La Musardine, 2007) ou L’Homosexualité dans le cinéma français d’Alain Brassart (Nouveau Monde, 2007). Dans le domaine des approches postcoloniales il existe Les Ecrans de l’intégration : L’immigration maghrébine dans le cinéma français (coll., PUV, 2015) ou La Double vague de Claire Diallo (Au Diable Vauvert, 2017), ainsi que mes ouvrages sur la question noire, parmi lesquels Images du Noir dans le cinéma américain blanc (L’Harmattan, 1997), Le Cinéma des Noirs américains, entre intégration et contestation (Le Cerf-Corlet, 2005) ou Les Noirs dans le cinéma français (Lettmotif, 2016).

Mais alors qu’en est-t-il des Juifs au cinéma ? – américain ou français d’ailleurs. C’est une question que je me suis déjà posée : pourquoi par exemple existe-t-il si peu de personnages juifs dans le cinéma hollywoodien classique alors même que tous les grands studios étaient dirigés par des immigrés juifs d’Europe centrale (même si on le sait, le héros classique était avant tout blanc, anglo-saxon et protestant, mais quand même…).  C’est justement à cette question fort intéressante qu’est consacré l’ouvrage de Lorenzo Leschi paru récemment sous le titre Être Juif dans le cinéma hollywoodien classique (éditions Vrin, 158 p., 10 euros, juin 2022). L’occasion de constater, au passage, qu’aucun essai de ce type n’était paru sur la question en France… Pourquoi donc ? Le sujet serait-il tabou ? Nous en parlerons avec l’auteur plus loin. En attendant, deux mots encore sur ce livre.

Dès le début de son texte, Leschi pose la problématique qui demeurera le fil rouge de sa réflexion :  « « Les Juifs contrôlent Hollywood ! ». Cette affirmation péremptoire est devenue un lieu commun aux Etats-Unis et constitue malheureusement un premier pas vers une seconde affirmation beaucoup plus dangereuse : « Les Juifs contrôlent les médias » ». Sans y aller par quatre chemins, il s’attaque à cette idée toute faite pour déconstruire quelques préjugés bien tenaces. En gros, ce qu’il explique, c’est que oui, les grands studios sont, durant l’ère classique, dirigés par des immigrés juifs, puisque c’est eux qui font partie des dernières vagues d’immigration quand nait le cinéma à la fin du 19e siècle, un art considéré comme mineur voire méprisable par les élites WASP au pouvoir  (les Blancs anglo-saxons protestants). Donc les Juifs sont bien aux commandes de l’industrie hollywoodienne des années 20 aux années 60. Mais, contre toute attente, ils ne se serviront jamais de leurs productions pour donner une quelconque image positive de leur communauté ou faire valoir les intérêts politiques de celle-ci, bien au contraire… Dans leur volonté quasi-névrotique de s’assimiler et d’intégrer les classes dirigeantes protestantes, les Zukor, Fox, Mayer, Cohn et consorts freineront même toute velléité d’offrir des images favorables des Juifs américains pourtant soumis à un antisémitisme bien réel. Pire, ils iront même jusqu’à collaborer avec les nazis durant les années trente… Je n’en dirai pas plus, de façon à encourager les lecteurs à se plonger dans ce texte passionnant, bien écrit, érudit, concis, intelligent, qui se lit d’une traite. L’auteur parvient avec une aisance peu commune à croiser des considérations socio-politico-philo-théologiques avec des réalités historiques et économiques, tout en abordant les questions de représentations (allant jusqu’à analyser certaines scènes de films emblématiques). Et tout ceci sans être le moins du monde indigeste.

Le Chanteur de jazz (1927) [DP]

Les cinéphiles y trouveront leur compte en se replongeant dans des classiques comme Le Chanteur de jazz (Alan Crosland, 1927), Le Dictateur (Charlie Chaplin, 1940), Le Mur invisible (Elia Kazan, 1947) ou Exodus (Otto Preminger, 1960), quant aux autres ils y trouveront une passionnante analyse des logiques de dominations à l’œuvre à la fois dans la société et dans la culture, mécanismes entrainant très souvent des étonnants phénomènes d’autodépréciation voire de « haine de soi », autant de processus psychosociologiques qui valent pour la question juive mais aussi pour les autres formes d’altérités (pour les prolétaires, les femmes, les Noirs, les LGBTQ+…). En résumé, Être Juif dans le cinéma hollywoodien classique est un ouvrage indispensable pour comprendre l’histoire du cinéma américain mais aussi le monde qui nous entoure.     

© Régis Dubois 2022

12 questions à Lorenzo Leschi

RD – Pour commencer, pourriez-vous vous présenter ?

LL – Je m’appelle Lorenzo Leschi. J’ai 25 ans et je suis actuellement en thèse à l’université Paris Cité sous la direction de l’historien du cinéma américain Pierre-Olivier Toulza et du philosophe Éric Dufour. Je travaille sur les liens entre Juifs et Noirs américains dans le cinéma américain de 1950 à la période contemporaine.

RD – Quel est le premier souvenir que vous ayez d’un personnage juif à l’écran ? Qui ? Quand ? Et quelle a été votre première impression ?

LL – Je pense que le premier personnage juif que j’ai vu dans un film était le barbier juif dans Le Dictateur de Chaplin que mes parents m’ont montré très tôt quand j’avais 6 ou 7 ans. Mais je n’avais pas encore conscience qu’il s’agissait d’un personnage juif. Je le voyais plutôt comme un autre film avec Charlot. De la même manière, j’ai vu très jeune des films de Woody Allen mais, quand bien même je pouvais saisir les allusions au judaïsme, je ne le voyais pas véritablement comme un personnage juif mais comme Woody Allen. Les deux premiers films devant lesquels j’ai eu conscience d’être face à des personnages juifs auxquels je pouvais m’identifier sont sans doute Exodus (Preminger, 1960) et Monsieur Batignole (Jugnot, 2002). Simon, l’enfant juif malin et débrouillard qui pousse Gérard Jugnot à devenir un Juste presque malgré lui, était à peine plus âgé que moi et son histoire faisait écho à celle de ma famille. Ma grand-mère enfant avait elle aussi été cachée dans une maison d’un petit village en Dordogne pour échapper à la déportation. Le film m’avait profondément marqué car c’était le premier qui me confrontait directement à mon rapport à la Shoah. Si nous avions vu Monsieur Batignole un peu par hasard, Exodus faisait partie des films du panthéon familial. Paul Newman était un des acteurs préférés de ma grand-mère qui voyait dans le personnage d’Ari Ben Canaan le héros de tout un peuple. Pour ma part, si j’admirais énormément Ari qui faisait office de modèle charismatique, capable de lutter les armes à la main pour le peuple juif, c’est finalement le personnage de Dov Landau qui m’avait le plus marqué. J’étais touché par sa révolte impuissante pour oublier l’horreur qu’il avait vécu, par sa naïveté et son innocence qui montraient qu’il restait malgré tout un adolescent en quête de repères, et surtout par son amour tragique pour Karen, tuée à la fin du film pendant la guerre israélo-arabe. Pour moi, après tout ce que Dov avait subi, il avait le droit de vivre tranquillement son histoire d’amour avec celle qu’il aimait. Je trouvais sa mort profondément injuste car elle montrait l’impossibilité à surmonter le traumatisme et à accéder au bonheur pour les rescapés des camps. Peu de temps après, j’ai vu Marathon Man (Schlesinger, 1976) et Inglorious Bastards (Tarantino, 2009) devant lesquels j’éprouvais pour la première fois le plaisir absolu de voir des Juifs tuer des nazis, ce qui reste particulièrement rare au cinéma où les Juifs sont souvent montrés avant tout comme des victimes.

Exodus (1960) [DP]

RD – Comment est né ce projet de livre Être Juif dans le cinéma hollywoodien classique ? Quel était votre but avec cet essai ?

LL – J’avais été profondément marqué au lycée par Danny Balint (Henry Bean, 2001) dans lequel un jeune Juif adhère à un groupe néo-nazi. Encore une fois, je m’identifiais au personnage de Danny, à son rapport compliqué à la religion qui passait avant tout par l’amour de la Torah et par le refus du dogmatisme religieux, à ses questionnements sur la sexualité juive et surtout à sa honte et à sa culpabilité de faire partie d’un peuple qui, dans les représentations collectives, s’était laissé « mené comme des moutons à l’abattoir ». En arrivant à la fac, j’ai été frappé par une réflexion d’un de mes professeurs, Pierre Berthomieu qui avait expliqué que : « le cinéma hollywoodien était dirigé par des Juifs, suivait un code moral d’obédience catholique et était destiné à un public majoritairement protestant ». Instinctivement, j’établissais un lien entre la haine de soi de Danny et le refus de représenter des Juifs des producteurs hollywoodiens. Lorsque, arrivé en Master, j’ai annoncé à Éric Dufour que je souhaitais travailler sur la haine de soi juive dans le cinéma américain contemporain, sans masquer sa surprise, il a accepté de me suivre. Mon livre a pour point de départ ce travail de mémoire que j’ai retravaillé et approfondi en me limitant au cinéma classique hollywoodien. Je n’avais pas vraiment de but autre que celui d’avoir la chance de pouvoir écrire un livre mais, indirectement, je souhaitais palier à ce que je voyais comme un oubli de la question juive dans l’histoire du cinéma hollywoodien en France. En effet, si l’identité juive des producteurs hollywoodiens est de notoriété publique, son influence sur l’industrie et sur les représentations filmiques est rarement interrogée. Or, selon moi, elle est décisive ! Le cinéma classique hollywoodien n’aurait pas été le même si les producteurs n’avaient pas été des immigrés juifs d’Europe de l’Est mais des aristocrates anglo-saxons dont les ancêtres avaient débarqué sur le rocher de Plymouth.

RD – Pourquoi avoir choisi comme titre « Etre juif dans le cinéma hollywoodien classique » et non pas « Les Juifs dans le cinéma hollywoodien classique » ?

LL – Il fallait un titre qui réussisse à prendre en compte à la fois la vie des producteurs, des acteurs, des réalisateurs, des scénaristes juifs au sein de l’industrie cinématographique hollywoodienne et les représentations filmiques des Juifs dans les films hollywoodiens. Les deux dimensions s’influencent mutuellement et permettent finalement d’aborder l’existence juive, à la fois réel et filmique, dans le cinéma hollywoodien classique. 

Frank Lloyd, Joseph M. Schenck, George Jessel, Adolph Zukor, Darryl F. Zanuck, Louis B. Mayer, Jesse L. Lasky (1936) [DP]

RD – Comment expliquer qu’il n’y ait pas eu en France de livre sur ce thème avant le votre ? Peut-on parler d’un « tabou » français ?

LL – J’ai le sentiment que l’essentiel des études sur les représentations cinématographiques des Juifs se concentrent sur la Shoah ou sur le cinéma israélien. Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse d’un « tabou » français mais peut être plutôt d’un manque d’intérêt pour la question. On peut aussi y voir une tendance des études cinématographiques en France à privilégier les questions d’esthétique au détriment des questions sociales et politiques. Enfin, si les Cultural Studies commencent à se développer en France, la place des Juifs pose problème, d’autant plus dans le cinéma hollywoodien. En effet, les Juifs brouillent les frontières conceptuelles en étant constamment dans l’entre-deux, à la fois blancs et racisés, à la fois dominant à Hollywood et victimes d’antisémitisme. Mais ce problème n’est pas spécifique à la France et on le retrouve également aux États-Unis. Par exemple, il est frappant de voir que les Juifs ne sont jamais intégrés aux statistiques sur la représentation des différentes minorités dans le cinéma américain. On pense également à la polémique qui a entouré l’inauguration de l’Academy Museum of Motion Pictures où la place des Juifs dans le cinéma hollywoodien était occultée.

RD – J’ai l’impression qu’en France – chez les non-Juifs – on n’ose pas prononcer le mot « Juif » par peur d’essentialiser les membres de la communauté juive et/ou de raviver un épisode tragique et honteux de notre histoire. (On constate un peu la même chose pour les Noirs de France qu’on préfère souvent désigner par le mot « Blacks » en utilisant une sorte d’euphémisme maladroit, ce qui agace profondément les Afro-descendants). Comme si en France, au pays de la laïcité et du rejet du « communautarisme », nommer une minorité serait une forme de stigmatisation… Partagez-vous ce constat ?

LL – Je n’ai pas vraiment constaté de difficulté à prononcer le mot « juif », surtout dans la période politique actuelle où la communauté juive est instrumentalisée, aussi bien par l’extrême droite qui tente de faire oublier son essence antisémite en essayant de se poser en protecteur des Juifs, que par la gauche qui, à l’occasion, n’hésite pas à user des stéréotypes antisémites qui ont proliféré pendant le mouvement des gilets jaunes et la crise du Covid. Je dirais par contre qu’il y a souvent une incompréhension de ce que Juif veut dire et en particulier un refus obstiné de considérer les Juifs comme un peuple. On m’a ainsi souvent expliqué que Juif ne désignait qu’une appartenance religieuse ce qui est d’autant plus absurde dans un pays dont l’histoire récente a prouvé que les Juifs étaient persécutés en raison de leur appartenance ethnique et où une grande partie des Juifs ne sont pas religieux. J’ai aussi régulièrement constaté, parmi les jeunes d’origine juive, un refus de se considérer comme Juif, y compris chez ceux et celles portant un nom juif, avec une partie de leur famille ayant été déportée et une autre vivant en Israël. Néanmoins, ce refus d’être Juif n’est pas nouveau et de nombreux philosophes se sont penchés sur la question, que ce soit en parlant de haine de soi juive chez Theodore Lessing, de Juif inauthentique chez Sartre, de Juif de négation chez Jean-Claude Milner.

Le Journal d’Anne Frank (1959) [DP]

RD – Diriez-vous que quelque chose a changé pour que vous vous sentiez autorisé à parler des Juifs dans le cinéma ? Par exemple, constatez-vous, au niveau de l’Université, plus d’ouverture que par le passé sur les questions relevant du domaine des cultural studies ?

LL – Je n’ai jamais eu besoin de me sentir autorisé pour travailler sur les Juifs. Il s’agissait pour moi d’une nécessité plus que d’un choix conscient. C’est aussi souvent le sujet des films que j’ai réalisés. J’ai eu la chance de développer une relation de confiance avec Éric Dufour qui, sans être Juif ou un expert de la question juive, a immédiatement accepté mon sujet sur la haine de soi juive. J’étais finalement assez naïf et ce n’est qu’après avoir commencé mon mémoire que j’ai découvert que mon sujet pouvait être polémique. J’ai surtout pu le constater lors des auditions pour l’obtention d’un contrat doctoral où mon projet de thèse sur les relations entre Juifs et Noirs américains au cinéma a déchaîné les passions. Mais ce n’était pas tant le fait de travailler sur la représentation des Juifs ou sur celle des Noirs américains qui posait problème mais l’interaction entre la question juive et la question noire qui a pu être mal vue. Je n’ai pas vraiment d’élément de comparaison mais j’ai le sentiment qu’à l’heure actuelle, les questions relevant des Cultural Studies sont globalement acceptées à l’université bien que les nouveaux postes en études cinématographiques soient le plus souvent profilés en esthétique.

RD – Quel a été pour le moment la réception de votre livre ? Ressentez-vous comme une gêne, ou du moins un relatif silence entourant la parution de votre ouvrage, de la part des médias ou des universitaires ?

LL – Je suis très content de la réception du livre. J’ai eu des retours positifs de la part de ceux qui l’ont lu et j’ai l’impression qu’il a globalement intéressé les historiens du cinéma américain et ceux qui s’intéressent à la question juive.

RD – Ne craignez-vous pas que cet ouvrage n’intéresse que les Juifs ? J’ai comme l’impression pour ce qui concerne mes ouvrages sur les Noirs dans le cinéma que c’est essentiellement les Afro-descendants qui se sentent concernés et qui le lisent, et moins les Blancs – comme si cette question ne les concernait pas vraiment. Or, il me semble justement que le « problème noir » relève davantage d’un « problème blanc »…

LL – Il est vrai que mon livre intéresse plus spécifiquement les Juifs mais également les passionnés de cinéma. Après je ne trouve pas ça très étonnant. On s’intéresse souvent plus à ce qui est proche de nous… On entend souvent dire que « l’antisémitisme n’est pas l’affaire des Juifs » ce qui reprend en partie l’idée que le « problème noir » est avant tout un « problème blanc ». Sans être en désaccord avec cette affirmation, je pense qu’elle est réductrice pour trois raisons. La première c’est que, s’il est évident que la lutte contre le racisme et l’antisémitisme passe par un changement de comportement de la part des racistes et des antisémites, c’est avant tout le changement des structures sociales qui sera déterminant. Or, dans un cas comme dans l’autre, je pense que seul le rapport de force politique peut entraîner ces changements. Je ne crois pas à un réveil moral de la part des dominants qui renonceraient à leur domination suite à une prise de conscience rationnelle ou émotionnelle. Par conséquent la lutte contre le racisme et l’antisémitisme est avant tout le problème de l’organisation politique des Juifs et des Noirs, de leur capacité à se mobiliser pour lutter contre leur oppression, à créer des coalitions, à imposer un rapport de force pour défendre leurs intérêts, transformer les structures sociales et combattre l’inégalité raciale. Hannah Arendt disait « Lorsqu’on est attaqué en tant que Juif c’est en temps que Juif que l’on doit se défendre ; non en tant qu’Allemand, citoyen du monde ou même au nom des Droits de l’Homme ». La seconde raison, c’est que les « Blancs » ne sont pas les seuls à faire preuve de racisme ou d’antisémitisme. L’antisémitisme dans les quartiers populaires, l’impérialisme chinois en Afrique, la négrophobie au Maghreb montrent que le racisme et l’antisémitisme dépassent la question de l’appartenance raciale. Finalement, je ne pense pas que le racisme et l’antisémitisme soient un « problème  noir », « un « problème juif » ou un « problème blanc », mais je considère qu’il s’agit de problématiques universelles qui concernent l’ensemble de l’humanité. Des leaders politiques noirs comme Du Bois, Martin Luther King, Aimé Césaire, Malcolm X partageaient ce constat et tentaient, chacun à leur manière, de combiner la nécessité d’organiser politiquement la communauté noire et celle de maintenir une dimension humaniste et universaliste dans la lutte contre le racisme.

Le Mur invisible (1947)

RD – Avez-vous prévu d’écrire une suite à votre ouvrage ? Et si oui, on peut espérer une parution pour quand ?

LL – Oui, j’espère écrire un tome 2 qui serait la suite chronologique de celui-ci et traiterait de la période s’étendant du Nouvel Hollywood jusqu’aux années 2000. Mais pour cela, il faudrait que celui-ci se vende bien et puis, je suis également censé écrire ma thèse…

RD – Pouvez-vous nous dire deux mots sur votre sujet d’étude actuel, à savoir les relations entre Juifs et Noirs au cinéma ?

LL – Les liens entre Juifs et Noirs au cinéma ont jusqu’ici été très peu étudiées pourtant ils ont une grande importance dans l’évolution de leurs relations aux États-Unis. Durant la première moitié du XXème siècle, les représentations racistes des Noirs dans le cinéma hollywoodien, dominé par des producteurs juifs, ont alimenté un antisémitisme noir. Cependant, comme je l’explique dans ce livre, malgré leur position dominante au sein de l’industrie cinématographique, les «Juifs d’Hollywood » étaient eux-mêmes victimes de l’antisémitisme de la société américaine ce qui limitait leur contrôle sur le contenu des films. Pour s’assimiler et maintenir leur statut social, ils furent contraints de se conformer aux valeurs de l’Amérique blanche chrétienne ce qui explique en grande partie le racisme que l’on retrouve dans leurs films. Ce n’est qu’à partir des années 1950, qu’une nouvelle génération juive à Hollywood, plus assimilée et moins soucieuse d’être acceptée par la haute société américaine, revendique l’identité juive et commence à dénoncer le racisme présent dans le cinéma et la société américaine. On pense à Stanley Kramer, Martin Ritt et Sidney Pollack pour les plus connus mais il y avait aussi Lew Schreiber, Martin Baum, Aaron Rosenberg, Pandro S. Berman, David Susskind, Joel Glickman. C’est l’émergence du cinéma des droits civiques autour de la figure de Sidney Poitier qui reproduit au sein de l’industrie cinématographique l’alliance politique entre Juifs et Noirs, déterminante au sein du mouvement des droits civiques. Selon moi, la représentation des Noirs dans le cinéma américain a ainsi souvent été influencée par la capacité des « Juifs d’Hollywood » à résister ou à céder à la pression antisémite, à assumer ou refouler leur judéité. Dans les années 1970 et 1980, l’émergence du « Black Power » et le développement progressif d’un cinéma noir indépendant avec la Blaxploitation et le succès de Spike Lee exacerbent les tensions entre Juifs et Noirs qui ont toujours été inhérentes aux rapports complexes entre ces deux communautés. Ces tensions s’expriment aussi bien dans le champs artistique, avec les polémiques qui entourent la sortie de La Couleur pourpre de Spielberg en 1985 ou encore Mo’ Better Blues de Spike Lee en 1990, que dans le champs politique avec l’affaire Jesse Jackson en 1984 dont la campagne pour la primaire démocrate est entachée par une déclaration antisémite. Le point de non retour est atteint avec les émeutes de Crown Heights en 1991. Un accident de voiture, provoquée par la voiture du rabbin Loubavitch, coûte la vie à un enfant noir et entraine la plus violente émeute antisémite de l’histoire des États-Unis au cours de laquelle un étudiant juif orthodoxe est poignardé à mort. Le cinéma américain contemporain est pour moi marqué par différentes tentatives pour comprendre les antagonismes et renouer les liens abimés entre Juifs et Noirs après Crown Heights, souvent en mettant en avant la mémoire de l’alliance pendant le mouvement des droits civiques ainsi que les liens entre antisémitisme et négrophobie. Le film le plus représentatif de cette tendance est bien sûr BlackKklansman (Spike Lee, 2018) mais on pourrait également citer Liberty Heights (Barry Levinson, 1999), The Hebrew Hammer (Jonathan Kesselman, 2003), Loving (Jeff Nichols, 2016), Marshall (Reginald Hudlin, 2017), If Beale Street Can Talk (Barry Jenkins, 2018) ou encore la série Hunters créée par David Weil et produite par Jordan Peele. C’est aussi le sujet du dernier film de James Gray Armageddon Time.

Le Dictateur (1940) [DP]

RD – Si vous, ou quelqu’un d’autre, devait écrire le même ouvrage qu’Etre Juif dans le cinéma hollywoodien classique mais sur le cinéma français, aboutirait-on selon vous, peu ou prou, aux mêmes constats, à savoir à l’observation de stratégies « d’assimilation, de soumission, de résistance, et enfin d’affirmation d’une identité juive française » de la part des producteurs, cinéastes et acteurs. Il me semble en effet qu’on est passé d’une relative invisibilité (voire d’une représentation stéréotypée) des Juifs durant le cinéma classique à une plus grande visibilité à partir de la fin des années 60, avec par exemple Le Vieil homme et l’enfant de Berri, Les Aventures de Rabbi Jacob, les films d’Arcady… 

LL – Oui je pense que ces quatre stratégies sont inhérentes à la condition juive diasporique et on les retrouve toujours avec des variations propres aux contextes historiques politiques et culturels de chaque pays. Dès 1899, Méliès réalise un film sur l’affaire Dreyfus dans lequel il clame son innocence. Comme aux États-Unis, il y a dans la première moitié du XXème siècle un certain nombre de réalisateurs et de producteurs juifs dans le cinéma français. Le plus connu est Jean Epstein mais on peut également citer Jean Benoit-Levy qui fut le cinéaste attitré de la Troisième République ou encore le producteur Alexandre Kamenka, fondateur de la société de production Albatros. Après 1933, la France accueille également des cinéastes juifs qui fuient le nazisme comme Max Ophüls. Cependant, à ma connaissance leurs films n’abordent pas la question juive. Je ne serais capable de citer que deux films de la première moitié du XXème avec des personnages juifs : Le Golem (Duvivier, 1936) et La Grande Illusion (Renoir, 1937). Par ailleurs, l’histoire du cinéma français est marquée par l’Occupation qui a entraîné l’exil forcé ou la déportation des artistes juifs. Le cinéma français a collaboré bien plus directement que le cinéma hollywoodien et a produit un certain nombre de films de propagandes antisémites. L’antisémitisme fut toujours un problème récurrent au sein du cinéma français. Les années 1950 voient le succès d’anciens collaborateurs comme Claude Autant-Lara qui avait dénoncé des Juifs pendant la guerre, sera élu au parlement européen avec le Front National en 1989 et tiendra régulièrement des propos négationnistes à la fin de sa vie. On pense aussi à Jean-Luc Godard qui entretient toute sa vie un rapport pour le moins ambigu avec la question juive et avait souvent du mal à masquer son antisémitisme. À partir des années 1970, on compte de plus en plus de réalisateurs juifs, revendiquant leur judéité et abordant directement ou indirectement des problématiques juives dans leurs films. Claude Berri, Gerard Oury que vous citez mais également Chantal Akerman, Peter Kassovitz avec Au bout du bout du banc (1979). L’apport des cinéastes séfarades a également été très important pour la représentation des Juifs dans le cinéma français. On pense à Claude Lelouch avec Les Uns et les Autres (1981), Elie Chouraqui avec Qu’est ce qui fait courir David ? (1982) et bien sûr Alexandre Arcady.

Entretien réalisé par email le 19/11/2022

© Régis Dubois 2022

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