Racisme et antiracisme dans le cinéma américain

(The Mysterious Dr. Fu Manchu, 1929, DP)

Le cinéma est né aux Etats-Unis trente ans après la fin de l’esclavage et cinq après la fin de la conquête de l’Ouest. Comment imaginer dès lors qu’il n’ait pas été  imprégné de l’idéologie raciste liée à la traite des Noirs et au génocide amérindien. Comme nous allons le voir, très tôt le cinéma américain va exploiter les stéréotypes raciaux pour dénigrer les « Autres », les non-Blancs comme les Noirs, les Natives ou les Asiatiques, mais aussi les « presque Blancs » comme les « white ethnics » parmi lesquels les Italo-américains notamment. Il faudra attendre la Seconde Guerre mondiale pour qu’Hollywood commence à reconsidérer – encore très timidement – ses archétypes racistes, avant que les années post-68 marquent un véritable changement radical pour les minorités dans les films US.

Naissance d’un Nation : une apologie du racisme

Naissance d’une Nation (1915) du « génie » D. W. Griffith est LE film séminal, le péché originel du 7ème Art, l’œuvre qui inventa à la fois le langage cinématographique et la propagande raciste au cinéma. Griffith, fils d’un vétéran sudiste de la guerre de Sécession, donna avec cette fresque monumentale sa vision personnelle de la Reconstruction – période qui suivit la guerre et vit l’émancipation des esclaves. Selon lui, les Noirs libres voulaient s’emparer du pouvoir et n’aspiraient qu’à violer des femmes blanche, raison pour laquelle le héros du film décidait de créer le Ku Klux Klan… Aucun film dans toute l’histoire du cinéma n’a prôné un tel discours raciste décomplexé, hormis peut-être les productions antisémites nazies. Et pourtant, face à la protestation, Griffith ne comprit jamais ce qu’on lui reprochait… Il faut dire que son film connut une notoriété immense et compte encore parmi les plus gros succès du cinéma mondial – titre qu’il détiendra jusqu’en 1940, date à laquelle il se verra détrôné par Autant en Emporte le vent

(Naissance d’une Nation, 1915, DP)

Le cinéma classique et la suprématie du héros WASP

Naissance d’une Nation inaugura ainsi toute une galerie d’archétypes noirs au cinéma qui perdurera jusqu’aux années soixante, du sauvage africain (Tarzan) à l’esclave docile et dévoué (cf. l’oncle Tom et la nounou). Mais les autres minorités ne seront pas en reste : L’Asiatique sera fourbe et cruel (dans Forfaiture en 1915 ou Fu Manchu en 1929) tout comme l’Indien qui durant toute la décennie quarante fera figure de sauvage belliqueux et cruel qu’il faudra éliminer tel un parasite envahissant (voir La Chevauché fantastique en 1939, entre autres…). Mais les « non-Blancs » ne furent pas les seuls à subir le racisme hollywoodien. Petit rappel historique : les Etats-Unis ont été fondés par des WASP – des White Anglo-Saxon Protestants – autrement dit par des immigrés du Nord de l’Europe de confession protestante. Les Catholiques, les Juifs, les Orthodoxes, autrement dit les Italiens, les Polonais, les Russes, etc. n’arriveront que plus tard, au tournant du 20e siècle (on parlera à leurs sujets de « white ethnics »). Derniers arrivants, considérés comme « différents » (et même comme « pas vraiment blancs » dans le cas des Italiens) ils occuperont longtemps une position subalterne, vivant dans des ghettos (ex. les « little Italies »), subissant de véritables discriminations racistes (le plus grand lynchage de l’histoire étasunienne ne concerne pas des Noirs mais onze Siciliens exécutés par la foule à la Nouvelle Orléans en 1891). Dès les débuts du cinéma, ces immigrés subiront eux aussi, comme les Noirs, les Hispaniques ou les Asiatiques, une forme de racisme, soit parce qu’ils n’auront pas droit de citée à l’écran, soit parce qu’ils seront systématiquement caricaturés. C’est notamment vrai des Italo-américains, éternels gangsters du cinéma hollywoodien (cf. Scarface en 1932) – et accessoirement pizzaïolos ou crooners.

(Le Trésor de Tarzan, 1941, DP)

Les « social problem films » des années post-45

La fin de la Seconde Guerre mondiale marque un tournant pour les minorités aux Etats-Unis. Après avoir terrassé la bête immonde du nazisme et en pleine Guerre froide, l’Amérique se doit de montrer l’exemple en affirmant la supériorité de son modèle démocratique, intégrationniste et égalitaire, de même qu’Hollywood qui lui emboîte le pas. Ce sera le coup d’envoi des « social problem films » dénonçant les racismes de toutes sortes. Citons notamment Le Mur invisible (E. Kazan, 1947) et Feux Croisés (E. Dmytryk, 1947) qui traitent de l’antisémitisme ; Je suis un Nègre, (M. Robson, 1949) ou La Porte s’ouvre (J. Mankiewicz, 1950) qui évoquent frontalement la question du racisme anti-noir ; ou encore les westerns pro-indiens, tels La Flèche brisée (D. Daves, 1950) ou Sitting Bull (S. Salkcow, 1954). Mais dans la plupart des cas, la dénonciation du racisme se fait encore du bout des lèvres : un « Méchant de service » doit répondre à lui seul du racisme étasunien, et le problème se trouve résolu comme par magie lorsqu’il est confondu par le héros WASP – pour la plus grande gloire de l’Amérique. De bons sentiments mais pas vraiment d’analyse systémique du racisme. Pour cela il faudra encore attendre quelques années. 

(Iron Eyes Cody dans Sitting Bull, 1954, DP)

Le Nouvel Hollywood et la promotion de la diversité

A la suite de l’évolution des mœurs et des remous politiques des années 60, Hollywood consent enfin à se réformer et à passer à l’heure de la contre-culture. A partir de 1970 en effet, et pour la première fois, des cinéastes Afro-américains vont réaliser des films pour des majors, à l’image de Gordon Parks (Shaft, 1971) ou d’Ossie Davis (Cotton Comes to Harlem, 1970). Idem pour les Juifs – bien qu’il y eut des réalisateurs juifs par le passé, pour la première fois ceux-ci peuvent évoquer ouvertement leur judéité, à l’image de Woody Allen (Annie Hall – Oscar du meilleur film en 1978). Et il en sera de même pour les Italo-américains avec notamment le Parrain de Francis F. Coppola (Oscar du meilleur film en 1972), écrit, réalisé et interprété par des Italo-américains. Soudain des héros non-Blancs et non-WASP ont enfin les honneurs du grand écran. Sans compter que le propos antiraciste allait un peu plus loin que la simple condamnation individuelle et morale. Qu’on songe à cette scène atroce du massacre des Cheyennes par le général Custer dans Little Big Man (A. Penn, 1970) ou aux sévices inhumaines subies par les personnages d’Esclaves (H. Biberman, 1969) qui les pousseront à la révolte. Les exemples de cette dénonciation radicale du racisme sont légions aussi bien dans les films pro-indiens de la période (Un homme nommé cheval, Soldat bleu…) que dans les films de « blaxploitation » (Shaft, Black Caesar…). Dès lors il sera de bon ton à Hollywood de mettre en avant des héros issus de la diversité, d’autant plus que c’est une stratégie qui paye. Les Italos auront particulièrement la cote durant ces décennies 70-80 avec Robert De Niro, Al Pacino, John Travolta ou Sylvester Stallone. Dans les années 80 Eddie Murphy sera pour sa part l’un des acteurs les mieux payés d’Hollywood, avant d’être détrôné par Denzel Washington et Will Smith. 

Al Pacino dans Serpico (1973) DP

La fin du racisme à Hollywood ?

Bien que les années Reagan aient engagé un léger retour en arrière en matière de préjugés raciaux (Rocky III, Rambo II, Delta Force), force est de constater que depuis les années 90 la tendance est à l’antiracisme à Hollywood, comme en atteste les Oscars (de Danse avec les loups à Green Book). A telle enseigne qu’il est presque difficile aujourd’hui de monter un projet sans diversité ethnique. Mais si la tendance est bien à la promotion des minorités, on ne peut pour autant dire que le racisme ait totalement déserté les écrans américains. Il est, dirons nous, plus subtil, plus « soft » et emprunte dorénavant des chemins de traverse. Pour éviter de contrarier un certain public réactionnaire et ne pas susciter dans le même temps la colère des communautés discriminées, les productions hollywoodiennes ont opté pour plusieurs stratégies : par exemple en esquivant la question du métissage (le « syndrome Tarzan & Jane » – à l’instar de Danse avec les loups) ; en donnant le bon rôle au Blanc dès qu’il s’agit de promouvoir la diversité (cf. Le Dernier Samouraï avec Tom Cruise) ou la lutte antiraciste – au risque de verser dans le cliché du « sauveur blanc » (Green Book) ; ou encore en passant par le « white washing » qui consiste à « blanchir un personnage » en offrant un rôle de non-Blanc à un Blanc (ex. Jake Gyllenhaal dans Prince of Persia, Johnny Depp dans The Lone Ranger ou Christian Bale dans Exodus). Mais la manière la plus insidieuse encore par laquelle le racisme continue parfois d’infiltrer les productions américaines est encore la métaphore, ou comment suggérer le rejet de l’Autre sans jamais le nommer : voyez Le Seigneur des anneaux : les deux tours (P. Jackson, 2002) et son armée de Haradrims (peuple du Sud utilisant des sortes d’éléphants comme moyens de transport) et surtout 300 (Z. Snyder, 2007) et son million d’envahisseurs perses coiffés de kéfir et lancés à l’attaque de trois cents valeureux soldats spartiates… De sorte que l’on peut dire que certains clichés liés à la phobie de L’Autre ont encore de belles années devant eux. 

Régis Dubois ©2021

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