Interview de Jack Hill

(Détail de la couverture de l’ouvrage de
Calum Waddell paru en 2008)

Pour les besoins de mes recherches sur le cinéma d’exploitation, j’ai eu le plaisir de m’entretenir tout récemment par email avec M. Jack Hill (88 ans !), scénariste et réalisateur d’une poignée de bobines cultes des seventies, notamment les WIP The Big Doll House (1971) et The Big Bird Cage (1972) ; les blax’ Coffy (1973) et Foxy Brown (1974) ; le film de « pom-pom girls » The Swinging Cheerleaders (1974) ou encore le JD’s Les Loubardes (1975). Que du lourd ! Malheureusement, passé l’âge d’or du cinema drive-in et grindhouse des fabuleuses années 60’s-70’s, Hill n’a plus pu tourner un seul film, et ce depuis maintenant 40 ans… Une sacrée injustice pour quelqu’un qui a débuté aux côtés de F.F. Coppola et largement inspiré Tarantino. Je l’avais déjà croisé il y  a 20 ans, en 2000, à Paris sur le plateau d’une émission de CanalSat consacrée à la blaxploitation (mon premier passage télé…). Il m’avait alors paru humble et abordable. Il l’est resté. C’est donc avec plaisir que je partage ici ce petit entretien réalisé en mars 2021.  

RD : Avant de devenir réalisateur, êtes-vous allé voir des films d’exploitation dans des drive-ins et des grindhouses dans les années 60 (à l’époque où vous étiez étudiant à l’USC) ?

JH : Tout d’abord, permettez-moi de dire que je n’ai jamais été dans ce que j’entends par « grindhouse ». Les seuls cinémas où je suis allé étaient soit des salles de première exclusivité des grands studios, y compris des drive-ins, soit de petits cinémas spécialisés dans les films en langue étrangère (pour voir des films de Cocteau ou de Clouzot notamment). La seule exception possible concernait peut-être quelques petits cinémas qui diffusaient des films au « contenu sexuel explicite » (en fait c’était plus soft que toutes les images dites softcore d’avant la mise en place du système de classification), parce qu’on m’avait recommandé certains titres pour savoir jusqu’où on pouvait aller dans l’érotisme au cinéma. Je me souviens d’un plan en particulier qui était plus excitant que toutes les épopées à gros budgets survendues d’aujourd’hui disponibles en VOD : il s’agissait d’un plan rapproché des jambes d’une femme juste en dessous des genoux montrant sa culotte tombant au sol. Il a été réalisé par Radley Metzger, un réalisateur très intelligent qui était un maître de « ce que vous ne voyez pas » à l’écran.

RD : Quelle était l’ambiance dans ces lieux ? Et de quels films vous souvenez-vous ?

Jack Hill en 2012
[ CocoMault CC BY 2.0]

JH : C’est le seul souvenir que j’ai. Plus tard, après que certains des films suédois présentant des seins nus aient commencé à être diffusés librement, j’ai été coupable d’avoir travaillé sur un pseudo film documentaire de nudisme [en tant que caméraman] qui montrait frontalement des nus intégraux, en pleine figure, et le soir de l’ouverture, nous craignions tous que la police ne ferme le cinéma et nous arrête. Le titre était The Raw Ones (1965). Les journaux locaux ont refusé d’imprimer les annonces. Mais, hé, ce titre aurait pu être pour un western non ?

RD : Avec des films comme The Big Doll House (1971) ou Coffy (1973), vouliez-vous faire des œuvres politiques, antiracistes et féministes ?

JH : Pas du tout, du moins seulement dans la mesure où ces questions se prêtaient à faire une bonne histoire, avec de nouveaux types de situations dramatiques. Quand on m’a proposé pour la première fois la mission d’écrire et de diriger ce qui est devenu plus tard Coffy, j’ai senti que je n’avais pas l’expérience et les connaissances personnelles pour être en mesure de créer une « image noire », comme on les appelait à l’époque. J’ai accepté parce que je sentais que cela me donnerait l’opportunité de retravailler avec Pam Grier [après The Big Doll House], que je sentais capable de porter sur ses seules épaules un film. Je n’aurais pas pu le faire sans sa collaboration, franchement.

RD : Diriez-vous que les films de cette époque reflètent l’état d’esprit de ces turbulentes années 1970 (synonymes de protestation, de violence politique, de guerre du Vietnam, de Watergate, de « sexe, drogue & rock’n’roll »…) ?

JH : Certainement, dans une certaine mesure. Mais je ne peux pas me lancer dans des spéculations au-delà de ce constat.

RD : Vos films ont-ils été diffusés uniquement dans des drive-ins et des grindhouses ou également dans des salles traditionnelles ?

JH : Comparer les drive-in aux « grindhouses » n’est pas une comparaison juste. Les drive-ins diffusaient toutes les principales sorties des studios, en particulier les spectacles pour les familles où vous pouviez amener vos enfants et grignoter des sandwichs pendant la projection. Tous mes films de cette époque sont sortis dans les salles de prestige et les drive-ins, où certains étaient à l’affiche de double-programmes avec des films des majors.

RD : Avez-vous assisté à des projections de vos films en salles ? Si oui, quel type de public a vu vos films ? Et quelles ont été leurs réactions ?

JH : Je suis toujours allé au cinéma pour juger des réactions du public. Et j’ai souvent été surpris de la variété de ces réactions. À ma grande surprise, j’ai plusieurs fois constaté que mon public aimait, pour ainsi dire, participer à l’action – et même se lever sur les sièges et crier sur les personnages à l’écran – des réactions que je n’avais jamais observées avec les films hollywoodiens grand public. Un critique de cinéma a regardé Coffy dans un drive-in et a noté que les clients klaxonnaient lorsqu’ils approuvaient l’action ou le dialogue à l’écran.

Publicité pour un drive-in (DP)

RD : Martin Scorsese a dit que sur Bertha Boxcar, Roger Corman lui avait demandé de montrer de la nudité (un sein, une jambe) toutes les 15 minutes? Avez-vous eu les mêmes instructions de Corman (sur The Big Doll House et The Big Bird Cage) ou de James H. Nicholson et Samuel Z. Arkoff de AIP (pour Coffy et Foxy Brown) ?

JH : Cela ressemble à des commentaires plutôt fallacieux, selon moi. Peut-être [a-t-il dit cela] en plaisantant. Je n’ai jamais rien entendu de tel de la part d’aucune de ces personnes. La seule règle que j’aie jamais entendue de Roger était que « quelque chose doit se produire dans chaque bobine » (une bobine correspondant à dix minutes de film). Une leçon que je n’ai jamais oubliée.

RD : Vos films ont-ils été soumis à une quelconque forme de censure ?

JH : La censure variait selon les territoires. Certains de mes films ont été interdits dans divers pays pour des raisons politiques – surtout, j’ai remarqué, lorsque je montrais des femmes en action, ce qui aurait pu encourager une telle conduite dans des sociétés plus oppressives. The Big Doll House a été interdit à Londres tout simplement parce qu’il était considéré comme trop scandaleux, d’après ce que j’ai compris des commentaires que j’ai lus. Foxy Brown a d’abord été interdit au Royaume-Uni, puis montré plus tard dans des versions tronquées, mais pas dans une version non-censurée avant la fin des années 90, il me semble. Je sais que Coffy a été sérieusement charcuté en Suède. Je suis sûr que ces films ont également été interdits ou censurés dans d’autres pays, mais je n’ai aucun moyen de le vérifier. Mais, comme pour tant de films, les réactions « d’indignation » se sont considérablement atténuées au fil des ans, c’est dommage. Et j’observe que la bonne vieille méthode du « ce que vous ne voyez pas » a malheureusement pratiquement disparu de la boîte à outils du dramaturge.

RD : Pourquoi avez-vous arrêté de réaliser des films au début des années 80 ?

JH : J’ai eu mon premier flop au box-office et je n’ai plus pu trouver de financements. C’est ainsi. Par ailleurs, au même titre que les acteurs, les réalisateurs sont aussi étiquetés. Et je suis devenu le réalisateur de « films noirs » et d’autres genres d’exploitation, sans doute parce que mes films ont connu un grand succès. Coffy a atteint la première place des classements au box-office lors de sa deuxième semaine d’exploitation, et avec un minimum de publicité.

RD : Justement, avec les films de qualité que vous avez réalisés, pourquoi n’êtes-vous pas allé travailler pour Hollywood comme Tobe Hooper (Poltergeist, 1982), Ron Howard (Splash, 1984), George Romero (Creepshow, 1982), Joe Dante (The Gremlins, 1984), etc.?

JH : Ces gars-là sont entrés dans le courant mainstream avant d’avoir fait un flop.

RD : Quel est votre film préféré (que vous avez réalisé) ?

JH : C’est comme demander qui est votre enfant préféré lorsque vous avez une famille. J’ai une place spéciale dans mon cœur, cependant, pour Spider Baby (1968), car c’était mon vrai premier-né. Sinon, je considère Pit Stop (1969) comme mon meilleur film sérieux en termes de contenu dramatique.

RD : Regrettez-vous cette époque et le cinéma d’exploitation en général ?

JH : Non, mais je pense en revanche que de nombreux éléments des films dits d’exploitation ont été absorbés par le courant dominant, en raison de l’augmentation de la production due à l’énorme développement des médias.

Propos recueillis et traduits par Régis Dubois en mars 2021

 © Régis Dubois 2021

Filmographie de Jack Hill réalisateur

Blood Bath (1966), Mondo Keyhole (1966), Spider Baby (1967), Pit Stop (1969), The Big Doll House (1971), The Big Bird Cage (1972), Coffy (Coffy, la panthère noire de Harlem, 1973), Foxy Brown (1974), The Swinging Cheerleaders (1974), The Jezebels (Les Loubardes, 1975), Sorceress (1982).

>> Retrouvez d’autres interviews (de Joe Dante, Herschell Gordon Lewis ou Ted V. Mikels) dans mon ouvrage Drive-in & Grindhouse cinema (50’s-60’s) (Imho, 2017).

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