La masculinité noire dans le cinéma américain

Par Régis Dubois

(Résumé d’une visioconférence organisée dans le cadre du cours de M. Mehdi Derfoufi intitulé « Le spectacle du Mâle » – Université Paris 8, département d’études de genres)

Ken Norton dans Mandingo (1975) [domaine public]

Le masculinité noire a toujours été un enjeu de premier ordre dans les films américains, qu’ils aient été le fait de réalisateurs blancs ou noirs. De sorte que le corps de l’homme noir a sans doute été plus que tout autre le réceptacle des phobies et fantasmes de l’Amérique.

Commençons par rappeler qu’au sein de la psyché blanche le corps noir fait peur, il constitue une menace aux yeux de l’homme blanc.

Il ne suffit pour s’en convaincre que de songer aux nombreux meurtres d’hommes noirs par la police et encore tout récemment à celui de George Floyd. Beaucoup d’observateurs avisés (cf. Ta-Nehisi Coates, Une colère noire, 2015) ont expliqué que si les policiers déployaient une force et une violence disproportionnées lors d’arrestations de Noirs, c’était parce que ces derniers représentaient à leurs yeux une menace terrifiante qu’il était nécessaire de terrasser. D’où le nombre de victimes noires lors d’arrestations.

Car le corps noir fait peur. Mais pourquoi ?

Frantz Fanon le rappelle : le Noir dans la psyché blanche, est associé à la Nature, à la sauvagerie, à la bestialité. D’où les attributs qu’on lui confère : une force et une sensualité décuplées. Serge Bilé rappelle ainsi combien depuis toujours le Blanc a doté le Noir d’une extraordinaire virilité (cf. La légende du sexe surdimensionné des Noirs, 2005).

L’esclavage n’a rien arrangé, et a nourri une profonde angoisse chez le Blanc terrifié à l’idée que « l’étalon noir » n’attire la « sainteté blanche » (et ne mette en doute la virilité et le pouvoir blanc). Ce n’est ainsi pas un hasard si lors de lynchages, les victimes étaient parfois émasculées… Rappelons qu’Emmett Till, 14 ans, fut massacré en 1955 pour avoir seulement regardé avec trop d’insistance (ou sifflé selon certains) une femme blanche.

On comprend que le corps noir sur l’écran blanc constitua dès les origines un enjeu majeur. A la fois pour les Blancs, pour qui il s’agira de le « domestiquer », et pour les Noirs qui tenteront de le libérer.

Affiche de Naissance d’une Nation (1915) [auteur inconnu, distributée par Epoch Film Co, DP]

C’est ainsi que dans Naissance d’une Nation (1915) le héros du film crée le Ku Klux Klan, au lendemain de la guerre de Sécession, à la suite de la mort de sa sœur qui a préféré se jeter d’une falaise plutôt que de céder à son poursuivant noir qui tentait de la posséder. Ce film « grandiose » qui connut un succès inégalé des années durant avait pour fonction évidente de rappeler combien les Noirs représentaient une menace pour l’Amérique et qu’il fallait que l’homme blanc reste sur ses gardes pour maintenir le Noir « à sa place » (le film relança d’ailleurs les activités du KKK).

Par la suite, la stratégie hollywoodienne sera davantage de contenir la charge érotique supposée du corps noir par évitement de la question (le Code Hays interdira ainsi jusqu’en 1956 les relations amoureuses entre Noirs et Blancs à l’écran). Les « oncle Tom » et autres « bouffons » du cinéma classique seront de « grands enfants » dociles, inconsistants et surtout asexués. Et ce, jusqu’aux années 60, comme le prouve la carrière de Sidney Poitier (premier acteur noir à recevoir un Oscar du meilleur acteur en 1964). Bien qu’il incarne une avancée certaine dans la représentation du Noir à l’écran – par son courage et son charisme – l’acteur n’en demeurera pas moins durant les décennies 50 et 60 un Noir socialement et sexuellement neutralisé dans les films (cf. Devine qui vient dîner ?, 1967).

Il faut ainsi attendre les années 70 et la révolution du « Black Power » pour que la virilité afro ne soit plus gommée et s’affiche même ostensiblement sur les écrans. Dans Sweet Sweetback’s Baadasssss Song (1971), l’un des plus grands succès du cinéma indépendant de la décennie, Melvin Van Peebles met en scène – et incarne – un fugitif noir particulièrement doué pour le sexe qui se sert de son pénis en toute circonstance pour survivre dans un environnement hostile, allant jusqu’à se confectionner un cataplasme pour soigner une vilaine blessure avec du sperme… Sweetback inaugure ainsi un nouveau type de héros noir, hyper-viril, fier de sa négritude, arrogant, insolent, subversif, et bien décidé à en découdre avec le « diable blanc ».

Remarquons que les héros des films de blaxploitation seront quasiment tous athlétiques et musclés (Jim Brown et Fred Williamson sont d’anciens footballers, Ken Norton un ancien boxeur, Jim Kelly un karatéka…), arboreront une coupe afro impeccable, symbole de leur fierté retrouvée, et collectionneront les partenaires sexuelles (noires et blanches) à l’occasion des nombreuses scènes érotiques qui émaillent la plupart de ces films d’action. Autre caractéristique importante du cinéma de blaxploitation, plusieurs films mettront en scène des pimp, des « macs », autrement dit des proxénètes (The Mack, Willie Dynamite, Dolemite).

On ne peut pas comprendre l’importance de cette figure de la subculture noire – que l’on retrouve aussi bien dans la littérature (Iceberg Slim, Donald Goines) que plus tard dans la musique rap (Snoop Dogg) – si l’on ne comprend pas sa charge éminemment politique. Le pimp c’est précisément celui qui « nique le système » en luttant contre l’homme blanc à l’endroit même où il sera le plus susceptible de l’atteindre. Des psychologues ont d’ailleurs montré que le Noir pouvait se servir de son sexe comme d’une arme en séduisant, en couchant, voire en violant des femmes blanches (cf. La Rage des Noirs américains de Grier & Cobbs, 1972). C’est ainsi que le futur black panther Eldridge Cleaver se justifiera de ses viols passés dans son ouvrage Un Noir à l’ombre (1969) en les associant à des actes politiques. A ce titre s’il est un film particulièrement significatif de cette complexe question associant contestation et sexualité c’est bien Welcome Home Brother Charles (ou Soul Vengeance) de Jamaa Fanaka (1975) dans lequel un ex-détenu noir se sert de son pénis qui prend des proportions énormes – jusqu’à plusieurs mètres – pour se venger, en les étranglant, des Blancs qui l’ont envoyé en prison (flics, juge)…

Après ces années de violence politique et de cinéma subversif, les années 80 – les années Reagan donc – feront figure de « retour à la normale » autrement dit de restauration de l’ordre patriarcal blanc. Rien n’est plus emblématique de ce néo-conservatisme que le sous-texte de la saga Rocky dans lequel un « petit Blanc » dame le pion à des champions noirs : Apollo Creed dans les deux premiers – dont on sait qu’il a été calqué sur Mohamed Ali – et Clubber Lang dans le troisième volet – Lang qui devant le refus de Rocky de relever le défi de l’affronter sur le ring lance à sa femme Adrian : « Toi la femme, puisque ton mec est dégonflé, pourquoi t’essaie pas un vrai mec. Je parie que tu dors pas la nuit, que tu rêves à un homme, à un vrai. Ramène ta belle petite gueule à mon appartement ce soir, tu verras ce que c’est un mec ». De quoi réveiller instantanément les vieux démons de l’esclavage… Encore une fois, la question sexuelle est inextricablement liée au conflit Noir/Blanc et au racisme américain. Et en toute logique le rôle du héros blanc sera ici comme ailleurs de corriger et de remettre à sa place le Noir arrogant. Mais globalement, dans les années 80, le mâle Noir mis en scène par Hollywood saura « rester à sa place », à l’image d’Eddie Murphy qui, malgré son statut de méga-star, n’aura jamais droit à des romances sur grand écran (cf. la série des Flics de Beverly Hills) – si ce n’est quand l’acteur se mettra lui-même en scène dans un rôle de séducteur (dans Les Nuit de Harlem en 1989).

Spile Lee (Cannes, 1999, photo Danny Norton, CCA2.0)

En fait il faudra attendre Spike Lee pour qu’enfin la masculinité et la sexualité noires ne soient plus abordées de façon problématique au cinéma. Spike Lee n’aura de cesse dès son premier film Nola Darling n’en fait qu’à sa tête (1986) de déconstruire les archétypes et de montrer sans complexe et de manière nuancée la vie des Afro-américains jusque dans leur intimité (le cinéaste se fera en effet un devoir de montrer des Noirs faire l’amour, ce qui constituait encore dans  les années 80-90 un tabou pour les studios et le public blanc), allant jusqu’à aborder la complexe question des relations amoureuses interraciales (Jungle Fever, 1991).

Sur ce, les années Obama et la nouvelle génération de réalisateurs et de producteurs afro-américains viendront affirmer à leur tour le droits des Noirs à disposer de leur corps à l’écran, notamment au sein du genre prolifique des black romcom – des comédies romantiques mettant en scène la communauté noire. Ces mêmes années Obama verront aussi, pour la première fois, des réalisateurs afro-américains évoquer la question de l’homosexualité à travers notamment Black Bird (Patrik-Ian Polk, 2014) et surtout Moonlight (Barry Jenkins, 2016) – Oscar du Meilleur film en 2017.

© Régis Dubois 2021

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