L’histoire du rock racontée à travers les biopics

Jimi Hendrix en 1968 (ph. Steve Banks) [CC BY-SA 4.0]

L’annonce de la sortie prochaine de Stardust (Gabriel Range, 2020) retraçant le début de la carrière de David Bowie nous offre l’occasion de nous replonger dans l’histoire du rock racontée par le cinéma à travers 13 biopics incontournables – et cependant plus ou moins recommandables. Dans la continuité de nos deux précédents articles intitulés « l’histoire du rock’n’roll racontée par le cinéma » et « l’histoire des Beatles racontée par le cinéma », voici donc l’histoire du rock et de la pop racontée à travers les films retraçant la vie de rock stars des années 60 aux années 90, balayant ainsi quatre décennies de styles musicaux depuis le doo-wop jusqu’au grunge en passant par le rock psyché, le glam, le punk, le métal ou encore la cold wave.

Rappelons ici qu’un biopic – ou biographical picture – est un film évoquant la vie d’une célébrité, qu’il s’agisse d’un sportif (Raging Bull de Martin Scorsese, 1980), d’un peintre (Basquiat de Julian Schnabel, 1995), d’un cinéaste (Chaplin de Richard Attenborough, 1992), d’une personnalité politique (Nixon d’Oliver Stone en 1995) ou encore d’un criminel (Mesrine de Jean-François Richet, 2008). Stricto sensu le biopic est censé évoquer toute la vie du personnage – ou du moins une grande partie de celle-ci – ce qui n’est pas toujours le cas des films ici retenu (Last Days n’évoque, comme son titre l’indique, que les derniers jours de la vie de Kurt Cobain) mais par abus de langage on a élargie le genre à toute œuvre retraçant un moment de la vie d’une personnalité publique. 

Pour rappel, les biopics apparaissent en tant que genre dans les années 1930 à Hollywood avec Lincoln de D.W. Griffith (1930) suivi de Zola (1936) et Pasteur (1937) de William Dieterle. Côté musique, les premières célébrités à avoir eu l’honneur du genre furent d’abord des compositeurs classiques  – Strauss avec Le Chant du Danube d’Alfred Hitchcock en 1934, Chopin avec La Chanson du souvenir  de Charles Vidor en 1945, ou Schumann et Brahms avec Passion immortelles de Clarence Brown en 1947 -, puis des jazzmen tels Glenn Miller avec Romance inachevée (Anthony Mann, 1954) ou Benny Goodman avec The Benny Goodman Story (Valentine Davies, 1956). Mais pour le rock, il faudra tout de même attendre 1978 avec Le Roman d’Elvis de John Carpenter sorti tout juste un an après la mort du King (cf. les précédents articles cités).

Glenn Miller en 1942 (domaine public)

Vrais ou faux avatars ?

Assurément, et bien plus que dans le cas des musiciens classiques, la production d’un biopic sur une rock star ne va pas sans de nombreuses difficultés. La première relève de la ressemblance entre l’acteur et le musicien, pas toujours évidente (alors que dans le cas de Mozart par exemple, qui sait à quoi il ressemblait vraiment ?). Ainsi, le comédien ne doit pas seulement ressembler physiquement à son modèle, il doit aussi être crédible dans son rôle et littéralement « l’incarner » au sens propre, en ayant la même voix, la même manière de marcher, de bouger et/ou en jouant avec conviction d’un instrument. Surtout que les rock stars ont en général été abondamment photographiées et filmées, la comparaison avec l’avatar de cinéma est donc d’autant plus sévère. A ce titre la prestation de Val Kilmer en Jim Morrison dans The Doors d’Oliver Stone (1991) reste de l’avis de beaucoup une réussite, à telle enseigne que l’acteur eut bien du mal par la suite à faire oublier ce rôle qui lui colla longtemps à la peau. Ajoutons dans le même registre lié à la vraisemblance, la question de la reconstitution plus ou moins aboutie selon les films (décors à l’identique, instruments authentiques, style vestimentaire et coiffures d’époque, etc.).

The Doors en 1966 [domaine public]

A star is born…

Autre grosse difficulté à laquelle peu de films ont échappé, le danger de succomber à l’hagiographie (étymologiquement « l’écriture de la vie des saints »), autrement dit en ne montrant que les bons côtés de la star et en omettant ses parts d’ombre. Combien de films ont détourné la réalité des faits pour la romancer et l’aseptiser afin de plaire au plus grand nombre ou pour satisfaire les ayant-droits (cf. le récent Bohemian Rhapsody relativement soft en matière d’homosexualité). Dans la même veine, il n’est pas rare que ces biopics adoptent un scénario linéaire hyper-codifié, et finalement trop prévisible, au point de tous se ressembler. Ainsi le schéma narratif reposera presque toujours sur les débuts amateurs de l’artiste, avec notamment la rencontre avec les membres du groupe – cf. The Doors, Control, The Runaways, Bohemian Rhapsody, Sid & Nancy… Remarquons que ces films insistent davantage sur une prédisposition supposée de l’artiste au génie que sur son acharnement au travail pour réussir. Ensuite, les récits évoquent l’ascension fulgurante de la star vers le succès (premier contrat, premier enregistrement, premier tube). L’étape suivante insistera sur les excès en tous genres – « sexe, drogues et rock’n’roll », pour ainsi dire la raison d’être de ses films – bref sur le fourvoiement dans le péché (Stoned et The Dirt étant sans doute les plus « gratinés » en la matière). Puis la dernière phase mélangera trahison – de ses propres valeurs ou de la confiance de ses proches (The Doors, The Runaways, Jersey Boys, Rocket Man) – puis chute (overdose, dépression) et rédemption ou mort (The Doors, Stoned, Control, Sid & Nancy, Last Day). Remarquons à ce propos que les rock stars disparues dans leur jeunesse (dont les membres du fameux « club des 27 ») ont eu, on s’en doute, plus qu’à leur tour droit à un biopic. En racontant ainsi la vie de ces « saints pécheurs » Hollywood manœuvre en terrain connu. On retrouve-là en effet les grandes valeurs cardinales judéo-chrétiennes du cinéma US : self-made-man + success-story + tragédie (ou démon intérieur ou épreuve difficile) => péché + rédemption, le tout enrobé de musique à satiété et romancé au possible, autant dire la recette du succès assuré.

Copyright or not copyright ?

La dernière grande difficulté dans la production d’un biopic rock, plus pragmatique celle-ci, relève du droits d’auteur ; parmi ceux que nous allons évoquer, plusieurs films n’ont en effet pas obtenu l’autorisation d’utiliser la musique de l’artiste qu’ils évoquent, ce qui, évidemment, pose un problème de taille. Ce fut le cas par exemple de Jimi : all is by my side sur Hendrix, de Stoned sur Brian Jones ou de Sid et Nancy sur Sid Vicious, dans lesquels ne figure aucune chanson du Jimi Hendrix Experience, des Rolling Stones ou des Sex Pistols… D’autres films, pour des raisons toutes différentes, n’utilisent même pas le nom de l’artiste dont ils s’inspirent et ne sont donc pas à proprement parler des biopics. Je pense ici notamment à The Rose de Mark Rydell (1979) avec Bette Midler inspiré de la vie de Janis Joplin ou à Velvet Goldmine de Todd Haynes (1998) dont le personnage principal, Brian Slade, s’inspire à la fois de David Bowie et de Marc Bolan.

David Bowie en 1974 (ph. AVRO) [CC BY-SA 3.0]

Top of the pops

Voici donc une liste exhaustive (à ma connaissance) de biopics classés ici chronologiquement en fonction de l’époque qu’ils évoquent et non hiérarchisés en fonction de leurs qualités. Nous mettons de côté les biographies des pionniers du rock’n’roll (ainsi que du blues, du folk ou de la soul) et des Beatles auxquels des articles ont déjà été consacrés.

1. Jersey Boys de Clint Eastwood (USA, 2014) – Frankie Valli & The Four Seasons

Nous voici au début des années 60, en 1962 plus précisément. Le rock’n’roll a été bâillonné par la majorité bien-pensante et la british invasion prépare secrètement sa Blitzkrieg. Mais pour l’heure les USA baignent en plein american dream sous la présidence du jeune et beau JFK – mais plus pour longtemps… C’est alors que les Four Seasons, boys band italo de doo-wop originaire du New Jersey, explosent sur les ondes radio avec leur tube de pop guimauve irrésistible Sherry (on préféra cependant le fameux Beggin’ de 1965). Clint Eastwood, connu pour son amour de la musique sous toutes ses formes (Honkytonk Man, Bird) décide de consacrer un biopic à leur leader à la voix de cartoon, Frankie Valli. Le résultat s’avèrera malheureusement décevant car naïf et vraiment trop cliché et trop prévisible, sans compter que l’acteur principal manque cruellement de charisme. Heureusement la reconstitution vintage sauve quelque peu la mise.

Les Beach Boys en 1965 (domaine public)

2. Love & Mercy de Bill Pohlad (USA, 2015) – Brian Wilson (The Beach Boys)

Parallèlement aux Four Seasons, mais aussi aux girls bands de Spector ou de Motown, les Beach Boys, fratrie de blondinets californiens adeptes de surf, vont révolutionner la pop musique en portant une attention toute particulière à la phase de production de leurs disques, sous la férule de leur compositeur génial et torturé Brian Wilson – qui rendra fou de jalousie Paul et John par ses arrangements avant-gardistes sur Pet Sounds (1966), auquel les Fab Four répondront par leur fameux Revolver la même année. Ce biopic de 2015 évoque en parallèle deux moments-clés de la vie de Wilson : celui où il compose et arrange les albums Pet sounds et Smile en 1966-1968 (et sombre peu à peu dans la folie) et celui où il rencontre sa seconde épouse dans les années 1990. Le film a l’avantage d’innover en termes de storytelling et d’essayer de pénétrer l’esprit torturé de Brian. Mais le fait d’avoir confié le rôle à deux acteurs distincts, pour les deux époques évoquées distantes d’un quart de siècle, demeure cependant quelque peu déstabilisant. Et, disons-le, autant Paul Dano est particulièrement crédible dans la peau du Brian Wilson de 1966-67, autant Paul Cusack déconcerte sous les traits du musicien quinquagénaire (où est la ressemblance ?). Pour autant Love & Mercy reste un film fort intéressant à voir absolument.

Joan Baez et Bob Dylan en 1963 (domaine public)

3. I’m Not There de Todd Haynes (USA, 2007) – Bob Dylan

On ne présente plus Bob Dylan, le chantre de la contre-culture, héros folk et messie rock – et depuis peu Prix Nobel de littérature – qui apporta à la pop music dès 1963 ce qui jusqu’alors lui manquait cruellement : une conscience politique et des textes littéraires. Insaisissable, génial, agaçant, opportuniste… impossible de résumer ce troubadour incorruptible à un seul trait de caractère. C’est la raison pour laquelle l’iconoclaste Todd Haynes décida de faire appel à six acteurs pour l’incarner, parmi lesquels un enfant noir et une femme (incroyable Cate Blanchett dans la peau de la rock star époque 1966). L’idée est plutôt intéressante quand on sait combien Bob le caméléon n’a cessé de changer d’identités, de styles, de religions, etc. tout en s’inventant des vies imaginaires. Sans compter que Dylan méritait mieux qu’une pauvre hagiographie conventionnelle et nunuche. Mais le fait est que l’exercice de style (chaque période évoquée, montée en parallèle avec les autres, est filmée dans un style différent) finit par lasser et passe du coup à côté de la fonction première de tout biopic qui se respecte : nous rendre une personnalité plus humaine. Or ici on n’en saura pas plus sur Bob Dylan avec ce film qui n’aura finalement fait que perpétuer les mythes l’entourant (même s’il essaie de capturer l’essence de son personnage). Et on en sort du coup quelque peu frustré.

4. Stoned de Stephen Woolley (UK, 2005) – Brian Jones (The Rolling Stones)

Brian Jones en 1965 (ph. Steve Denenberg) [CC BY-SA 2.0]

Brian Jones fut le premier membre du « club des 27 » de l’ère moderne (Robert Johnson étant mort lui en 1938). Le guitariste fondateur des Rolling Stones fut limogé par Mick et Keith en 1969 et retrouvé mort mystérieusement noyé dans sa piscine un mois plus tard. Le récit évoque ses trois derniers mois d’existence, ponctués de nombreux flash-back et penche pour la thèse de l’assassinat commis par un ouvrier qui travaillait chez lui (qui aurait d’ailleurs avoué le meurtre sur son lit de mort en 1993). Le film, avouons-le, n’est pas terrible. La ressemblance avec le vrai Brian Jones est trop lointaine, l’acteur n’ayant malheureusement pas la beauté angélique de son modèle. Par ailleurs le style du récit est un peu téléfilmique mais réserve quand même quelques effets de style intéressants pour recréer ça et là les images des sixties (noir & blanc granuleux, super 8 flou, etc.) notamment pour les scènes à caractères psychédéliques. Enfin, le film fait le choix de présenter une image particulièrement antipathique voire pathétique du guitariste, ce qui est assez rare dans un biopic pour être relevé. Pour le reste, Stoned joue à fond la carte « sexe, drogue et rock’n’roll » légèrement racoleuse, en s’attardant notamment sur des scènes de sexe croustillantes (on a droit à pas mal de plans de seins et de fesses et même à des pénis, de Brian et de Keith, fallait oser…). Reste que la musique des Stones fait quand même cruellement défaut.

5. Jimi : all is by my side de John Ridley (UK/USA, 2013) – Jimi Hendrix (The Jimi Hendrix Experience)

Hendrix en 1967 (ph.
A. Vente) [CC BY-SA 3.0]

Bonne surprise que ce Jimi : all is by my side sorti en 2013 et réalisé par un scénariste afro-américain, celui de 12 Years a Slave entre autres. La ressemblance entre l’acteur, André 3000 (fondateur du groupe hip-hop OutKast) et le musicien noir est troublante, surtout dans sa manière de bouger et de jouer, et jusque dans la voix. La reconstitution du Swinging London est aussi particulièrement soignée (coiffures, tenues, décors), ainsi que la réalisation. Le récit évoque l’année 1966 durant laquelle Hendrix voit sa carrière décoller sous la houlette du bassiste des Animals, Chas Chandler, qui le fit venir en Angleterre pour le produire et le faire enregistrer avec Noël Redding (à la basse) et Mitch Mitchell (à la batterie) au sein du Jimi Hendrix Experience. L’une des scènes peut-être les plus intéressantes est celle où la future rock star est contrôlée par des bobbies qui supportent mal de voir un Noir au bras d’une jeune fille blanche. Une manière de rappeler une réalité qu’on occulte souvent tant Hendrix semble venir d’une autre planète : en 1966 le racisme anti-noir était une réalité violente, aussi bien aux États-Unis qu’en Europe. L’autre aspect intéressant du film est la relation de Jimi avec son père, son passé et ses racines afro-américaines, souvent minimisées elles aussi. Pour le reste, on ne peut que déplorer le fait là encore qu’il n’y ait aucune chanson d’Hendrix dans la B.O. Et c’est même carrément frustrant. Heureusement il reste quelques standards de blues joués à la manière du voodoo child. Le réalisateur explique d’ailleurs avoir resserré son intrigue à la seule année 66, époque où le chanteur ne faisait encore que des reprises, parce qu’il ne parvint pas à acquérir les droits musicaux. Étonnant quand même qu’il ait fallu attendre si longtemps pour qu’un « biopic » sur le plus célèbres des guitar hero ait été réalisé. Malheureusement, le film reçut un accueil très mitigé. Dommage, il méritait mieux.

Jim Morrison en 1970 (domaine public)

6. The Doors d’Oliver Stone (USA, 1991) – Jim Morrison & The Doors

The Doors fut assurément le groupe qui, après le Velvet Underground de Lou Reed, explora la part d’ombre morbide du rock (cf. The End) alors plongé en plein acid trip psyché du summer of love. Jim Morrison et ses acolytes eux, loin de l’optimisme béat ambiant, proposèrent dès 1967 un rock théâtral, dark et violent, préfigurant les Stooges et autre Patti Smith Group. Mort en 1971 à tout juste 27 ans, le charismatique, fascinant, excessif et autodestructeur Jim Morrison entra immédiatement dans la légende du rock tant il en incarnait l’essence même : « vivre vite, mourir jeune ». Vingt ans plus tard, Oliver Stone – grand fan des Doors – en réalisa le biopic. Par les moyens engagés (des centaines de figurants pour les scènes de concerts), la qualité de l’interprétation (Val Kilmer chante même certains morceaux), la participation des Doors en tant que conseillers et la richesse de la B.O. (le réalisateur a eu un accès complet aux enregistrements, bandes démo, etc.), The Doors est indéniablement le premier grand biopic sur l’histoire du rock avant la grande vague des années 2000-2010 (même s’il y eut quand même dans les années 80 La Bamba et Great Ball of Fire sur le rock’n’roll). Sans compter que la réalisation est particulièrement soignée et inventive de sorte que le film fonctionne même sans qu’il soit besoin d’être fan du groupe. Il est vrai que le cinéaste a réussi à communiquer sa fascination pour Mr Mojo Rising au risque parfois d’en rajouter – ce que lui reprochera Ray Manzarek – mais n’est-ce pas la fonction essentielle du cinéma que de créer des mythes ?

7 & 8. Rocket Man de Dexter Fletcher (UK/USA, 2019) & Bohemian Rhapsody de Bryan Singer (USA, 2018) – Elton John & Freddy Mercury (Queen)

Elton John en 1975 (domaine public)

Au début des années 70, le rock se diversifie encore un peu plus avec d’un côté la sobriété des singers-songwriters (style James Taylor) et de l’autre l’exubérance du glam-rock (style Bowie). Un demi-siècle ans plus tard deux biopics reviendront coup sur coup sur la carrière de deux des plus grandes rock stars des cette époque : Elton John (Rocket Man) et Freddy Mercury (Bohemian Rhapsody) qui partagent plusieurs points en commun : ils sont anglais, débutent à la fin des années soixante, ils sont gays et affichent sur scène des tenues kitchissimes hautement improbables. En somme de bons sujets de mélos mêlant souffrance existentielle (liée à leur homosexualité mal vécue par leur famille et qu’ils ont du mal à assumer dans un premier temps) et décorum haut en couleur. Dans les deux cas on ne peut que saluer le choix du casting – des acteurs inconnus qui partagent quelques convaincantes ressemblances avec leurs modèles (Rami Malek remportera d’ailleurs l’Oscar du meilleur acteur pour son interprétation de Freddy Mercury). Idem du côté de la reconstitution, irréprochable, jusque dans les moindres détails des tenues. Il faut dire que les projets ont reçu le soutien des premiers concernés : les membres de Queen supervisèrent la production de Bohemian Rhapsody dès les débuts, quant à Elton John il est à l’origine et – à ce titre – fut le producteur exécutif de Rocket Man. Par ailleurs les deux films ont bénéficié de budgets conséquents visibles à l’image (avec cependant des incrustations sur fonds verts pour reconstituer les foules des concerts). Bref que des atouts. Mais pourquoi alors ce sentiments d’insatisfaction ? De déjà-vu ? Pourquoi cette impression de revoir le même conte de fée lisse et consensuel, la même succes story passée à la moulinette Walt Disney ? La même mystification divertissante à but hautement lucratif ? La même recette édifiante ? A savoir : ascension fulgurante d’un génie musical précoce / solitude de l’artiste ayant pour conséquence des excès en tous genres (sexe & drogue) / et enfin rédemption (et/ou mort) moralisatrice… Mais le plus agaçant dans ces deux hagiographies c’est leur volonté de gommer au maximum tout ce qui pourrait déplaire ou choquer le grand public afin de livrer un produit aseptisé des plus commercial, ou tout ce qui pourrait entacher l’image de l’icône sacralisée – ce qui revient au même : Bohemian Rapsody s’arrête par exemple en 1985, avec le concert de Queen au Live Aid qui marque le sommet de leur carrière, soit six ans avant la déchéance physique et la mort de Mercury. On sait d’ailleurs que Sacha Baron Cohen, qui devait à l’origine interpréter le rôle de Freddy Mercury, quitta le projet en 2013 parce qu’il reprochait aux membres de Queen de vouloir faire un film trop familial et pas assez adulte ni assez centré sur la question gay. Quant au biopic d’Elton John, force est de constater qu’il reste quand même très allusif sur les années de débauche du chanteur. Dommage. Mais ne boudons pas notre plaisir, ces deux films qui connurent un grand succès public, tout euphémisés qu’ils soient, n’en restent pas moins de savoureux bonbons acidulés et pétillants avec plein de bonnes chansons dedans. Sans compter que Rocket Man tente d’innover en mêlant biopic et comédie musicale, une première à ma connaissance.

9. Les Runaways de Floria Sigismondi (USA, 2010) – Joan Jett & The Runaways

Enfin un biopic rock au féminin ! (même s’il y eut quand même avant The Rose lointainement inspiré de la vie de Janis Joplin). Les Runaways (les « fugueuses ») c’est l’histoire de jeunes californiennes, rock’n’roll en diable, et plus particulièrement de l’amitié turbulente entre la blonde juvénile Cherie et la brune rebelle Joan. Situé quelque part entre le glam rock et le hard rock, le groupe enchaina quelques hits (dont le plus fameux Cherry Bomb) avant de disparaître des radars pop après seulement quatre petites années de carrière (1975-1979). Il n’empêche, le band marqua l’histoire du rock ne serait-ce que parce qu’il était composé uniquement de filles au caractère bien trempé et à l’image provocante, sexy et trash. Pour ce qui concerne le film, et même si la réalisation de la clipeuse italienne Floria Sigismondi est de très bonne facture, The Runaways ne sort pas des sentiers battus de tout bon biopic rock qui se respecte. Reste le plaisir de la reconstitution vintage seventies et les piquantes interprétations de Dakota Fanning (Cherie Curie) et de Kristen Stewar en Joan Jett, future chanteuse de l’hymne rock définitif I Love Rock’n’roll (1982).

Sid Vicious en 1978 (ph. Chicago Art Department) [CC BY-2.0]

10. Sid et Nancy d’Alex Cox (UK, 1986) – Sid Vicious (The Sex Pistols)

Le Punk : comment faire plus sensationnaliste et plus photogénique ? Le mouvement lui-même – en tant que phénomène de mode – est d’ailleurs né d’un coup de pub savamment orchestré par un styliste-manager avisé, le controversé Malcolm McLaren. Son groupe : les Sex Pistols, une bande de sales gosses mal-élevés qui va secouer une jeunesse anglaise apathique assommée par des nuages de fumée de marijuana, un rock prog prétentieux et soporifique et  les délires mégalo-narcissiques d’une flopée de diva sur le retour (Mick Jagger, Rod Stewart, Elton Jones et consorts). Eins ! Zwei ! Drei ! Et voilà que déboule soudain d’on ne sait quelle planète une bande de prolos mal nourris, au teint blafard, hirsutes et énervés, attifés comme des clochards qui se seraient pris un décharge de 2000 volt, et dont le seul programme semble être de tout foutre en l’air en vomissant leurs litres de bières bon marché sur la Couronne et les rockeurs embourgeoisés en 2 minutes trente seconde top chrono (solo de guitare et de batterie non compris). Anarchy in the UK ! Effet garanti. Et si dans l’imagerie destroy punk il ne fallait retenir que l’un d’entre eux, ce serait assurément Sid Vicious, le bassiste complètement tordu des Pistols. Dee Dee Ramone raconta que lorsqu’il le croisa pour la première fois, ce fut dans les chiottes infectes d’une boîte malfamée ; Sid était en train d’utiliser l’eau des WC maculés de pisse et de vomi pour se faire un fix… ça situe bien le personnage. Pour ne rien gâter à la légende, le post-ado insupportable mourut en 1979 à 21 ans. Sept ans plus tard l’anglais Alex Cox en réalisait le biopic avec dans le rôle-titre le débutant déjà doué Gary Oldman (repéré deux ans plus tôt dans le rôle d’un skinhead inquiétant chez Mike Leigh dans Meantime). Le résultat n’est pas inintéressant mais a quand même le défaut condamnable de perpétrer une image fausse et stéréotypé des punks, réduits pour l’essentiel à des abrutis irrécupérables et autodestructeurs. Tant pis. Pour l’anecdote, Courtney Love, futur Madame Kurt Cobain, y interprète un rôle secondaire.

11. Control d’Anton Corbijn (UK/USA, 2007)Ian Curtis  (Joy Division)

Après les chaleureuses et utopiques années flower power, les clinquantes années glam et les tonitruantes années punk, une brise glaciale s’abat sur la pop en provenance des pays du nord de l’Europe. Ce courant froid, minimaliste, sombre et métallique, fut justement baptisé « cold wave » chez nous, et « post-punk » outre-Atlantique. Parmi ses groupes emblématiques (The Cure, Depeche Mode,..) figure en bonne place Joy Division (nom emprunté à celui des bordels nazis…). Formé à Manchester en 1978, le groupe n’aura vécu que deux années avant le suicide par pendaison de son leader, le chanteur Ian Curtis, mort à seulement 23 ans… C’est cette histoire tragique que le clipeur hollandais Anton Corbijn (Depeche Mode, U2…) choisit de porter à l’écran pour son premier long. Résulat, un sans faute : une photographie noir et blanc sublime et sinistre à la fois, un acteur aux faux airs de Pete Doherty habité par son rôle (notamment dans sa façon de danser comme un épileptique à la manière de Curtis), une réalisation impeccable et une B.O. aux sonorités indus aliénantes et aux paroles entêtantes (« she’s lost control… »). Bref un modèle du genre, indiscutablement.

12. The Dirt de Jeff Tremaine (USA, 2019) Mötley Crüe

Le hard rock et le métal n’avait jusqu’alors pas eu droit à un seul biopic… C’est chose faite avec ce Dirt (« saleté ») retraçant la carrière du groupe de glam metal américain Mötley Crüe durant la décennie 80, formation qui défraya de nombreuses fois la chronique par l’attitude complètement déjantée de ses membres aux cheveux hirsutes adeptes de leggings panthères, j’ai nommé Tommy Lee, Mick Mars, Vince Neil et Nikki Sixx. Ce qu’on leur reprocha : quelques broutilles comme des actes de vandalismes en tournées, l’utilisation abusive de drogues, des attentats à la pudeur à la chaîne… Bref, tout le décorum rock’n’roll bien destroy. Et ce que l’on peut dire c’est que ce biopic ne joue pas la carte de l’euphémisme tant le récit enchaine les scènes chocs (de shoots et de Q bien crades…). En même temps le réalisateur n’est autre que celui de Jackass sur MTV… Un film sympatoche en somme destiné en priorité aux amateurs de grosses déconnades bien potaches tendance Wayne’s Word .

13. Last Days de Gus Van Sant (USA, 2005) Kurt Cobain (Nirvana)

Nirvana en 1992 (photo P.B. Rage) [CC BY-SA]

Nirvana demeure incontestablement le groupe de la décennie 90, celui qui se hissa à la hauteur des mythiques rock bands des sixties. Le fait que Kurt Cobain mourut à 27 ans, tout comme Jones, Hendrix, Joplin et Morrison, ne fit bien sûr qu’ajouter à la légende.  Mais Last Days n’est pas à proprement parler un biopic, déjà parce qu’il n’évoque que les derniers jours de Cobain, mais aussi parce que n’y figure aucune chanson de Nirvana et enfin et surtout parce le personnage se prénomme Blake et non Kurt. Mais le fait est que Gus Van Sant a imaginé les dernières heures de la vie de la star suicidaire et que les faits relatés, l’interprétation, les habits et le décor sont calqués sur la réalité. Pour le reste, le film est avant tout un exercice de style comme nous y a habitué Van Sant (Elephant, Gerry), avec de longs plans muets flottants où l’on suit le personnage dans son errance sans but, tel un fantôme déjà mort, une ombre de lui-même. Filmé avec un minimalisme déprimant, censé bien sûr nous communiquer l’état d’esprit de Cobain avant son suicide, le résulta s’avère tout à la fois intéressant, original, déroutant, fascinant ou ennuyant, au choix.  

© Régis Dubois 2020

Pour aller plus loin, on peut aussi (re)voir d’autres films évoquant de près ou de loin l’univers rock à travers l’histoire de faux groupes ou de producteurs, de critiques, de disc jokey… : Phil Spector (2013), Good Vibration (2013), 24 Hours Party People (2002), Good morning England (2009), That’s things you do! (1996), Presque célèbre (2000), Le Temps du rock’n’roll (1980)…

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