Des Blancs toujours obstinément aveugles aux stéréotypes sur les Noirs

(détail d’une affiche raciste diffusée aux Etats-Unis en 1866 – domaine public)

Je suis un homme blanc de 46 ans. J’ai grandi près de Marseille dans un milieu modeste, aussi bien économiquement que culturellement parlant. Je suis ce que l’on appelle un boursier (ou un transfuge de classe) qui a obtenu un Doctorat en Lettres et Sciences Humaines et qui a consacré ses recherches à la question de la représentation des minorités dans le cinéma, et en particulier des Noirs (Afro-américains et Afro-français). Venant d’un milieu socialement dominé, ayant subi une manière de domination symbolique au cours de mes études et dans la vie, j’ai senti le besoin de déconstruire le discours dominant et de comprendre les mécanismes de dominations quels qu’ils soient, de classe, de genre et de « race ». Cette démarche m’a notamment emmené à m’intéresser aux stéréotypes sur les Noirs et, plus récemment, au film Intouchables sorti en 2011 – plus grand succès de l’histoire du cinéma français. J’ai publié un ouvrage intitulé Les Noirs dans le cinéma français, de Joséphine Baker à Omar Sy (LettMotif, 2016) et c’est la raison pour laquelle j’ai été interviewé en 2017 par un journaliste de France Culture pour le reportage « Ecrans noirs : Quelles images de la diversité nous proposent la télévision et le cinéma ? » (29/08/2017). Deux ans plus tard, l’émission a été de nouveau diffusée. A cette occasion, la page facebook de la radio a publié le post qui suit avec un lien vers le podcast du programme en question (le 17/10/2019).

(c’est moi qui ai flouté la photo pour des questions de droits)

Comme on peut le voir, ce post a suscité de nombreuses réactions : 482 émoticônes, 346 commentaires et 200 partages. Je les ai parcourus bien sûr, étant donné que dans la majorité des cas c’est ma citation qui a été commentée. Et, pour tout dire, en lisant ces commentaires j’ai été las. Las de constater que décidément, en France, beaucoup de Blanc(he)s restent obstinément aveugles à la question des stéréotypes sur les Noir(e)s. Cela fait plus de 25 ans que je communique sur cette problématique (mon premier ouvrage Images du Noir dans le cinéma américain blanc date de 1997) et j’ai l’impression que rien n’a changé en un quart de siècle… Car oui, si les Afro-descendants, Noirs et Métis de France, n’ont guère de doutes sur le fait qu’ils font toujours l’objet de stéréotypes réducteurs (au cinéma et ailleurs), beaucoup de Blancs eux (et en particulier ceux qui se sont exprimés dans ces commentaires) ne veulent surtout pas en entendre parler. Pourquoi ? Pourquoi un tel déni ? En tant que Français nous sommes pourtant tous concernés. Je ne comprends pas. Et c’est d’autant plus décourageant qu’on parle ici d’auditeurs de France Culture, une radio considérée comme « intellectuelle » et donc, a priori, écoutée par des gens « cultivés », curieux et ouverts, et non de « haters » issus de la faschosphère…

Qui a réagi ?

Je me suis essayé à réaliser une petite statistique en me basant sur la photo de profil des internautes qui se sont exprimés au sujet de ce post de France Culture. J’ai classé parmi les « Noirs » ceux qui semblaient à première vue répondre à la perception qu’on se fait communément des Noirs et des Métis à partir de leur photo de profil ; et « Blancs » tous ceux qui ne semblaient pas répondre à cette catégorie socialement construite (des « Blancs » de types européens donc essentiellement mais aussi des Arabo-berbères). Lorsque j’avais un doute (notamment parce que la photo ne représentait pas le visage d’un internaute mais un objet, un animal, un dessin ou une personnalité célèbre), je les ai classés dans « inconnus ». Cette méthode manque, j’en conviens, quelque peu de rigueur (qu’est-ce qui me prouve que le visage de la photo de profil est bien celui de la personne qui s’exprime ?) mais j’ai essayé d’être le plus factuel possible. Quant à ceux qui pensent que catégoriser des personnes selon leur couleur de peau procède d’une forme de discrimination, je leur dis simplement qu’il faut bien – malheureusement – mettre des mots pour identifier des phénomènes sociaux et que je préfère être de loin « politiquement incorrect » qu’aveugle ou hypocrite.

  Selon cette méthode, je constate donc que parmi les 395 personnes ayant opté pour l’émoticône « j’aime », figureraient 42 Noirs, 312 Blancs et 41 inconnus ; pour les 46 « haha » : 0 Noir, 33 Blancs, 13 inconnus ; pour les 15 « j’adore » : 4 Noirs / 9 Blancs / 2 inconnus ; pour les 14 « wouah » : 2 Noirs / 10 Blancs / 2 inconnus ; pour les 6 « tristes » : 1 Noir / 2 Blancs / 3 inconnus ; pour les 6 « en colère » : 0 Noirs / 5 Blancs / 1 inconnu. Quant aux commentaires, sur les 151 initiaux (qui ont donné lieu à 346 commentaires en tout) j’ai compté : 12 Noirs / 94 Blancs / 45 inconnus. Jusque-là, me direz vous, on n’est pas bien avancé. Mais le plus intéressant c’est bien sûr ce que les internautes écrivent, et plus encore ce qu’ils expriment selon qu’ils sont Noirs ou Blancs. En voici donc les grandes lignes. J’ai conservé les seuls post argumentés dont on pouvait identifier l’appartenance « ethno-raciale » de l’auteur, et j’ai par ailleurs choisi de ne pas corriger les fautes d’orthographe éventuelles.

Ce que disent les Noir(e)s : « C’est vrai, en France les noirs jouent souvent le « rôle de noirs » »

– « Il est indéniable que dans le psyché occidental, le noir est assimilé à un corps, au sexe, au rythme…!!! C’est une construction coloniale. Malheureusement que les préjugés ont la vie longue… »

– « Jai horreur de ce film, ce film est drole seulement si tes pas noir. Un beau domestique noir, sans education, le larbin parfait pour un blanc bien riche. Je deteste ce film. »

– « Très intéressant, merci France Culture. J’aimerais lire plus en détails cette analyse et voir également pourquoi dans le cinéma Hollywoodien le whitewashing est accepté.. avant un noir ou un asiatique.. bref un non blanc ne pouvait pas tourner avec un acteur principal blanc, alors on grimait les blancs en noir, en indiens, en chinois… avec un maquillage si grossier, digne de Kev Adams, avec des accents ridicules… bref, ça c’était dans les années 30. Alors pourquoi encore maintenant Hollywood se permet de prendre des acteurs blancs pour jouer une reine d’Égypte, Pharaon, une japonaise… ? et surtout pourquoi tous les NON concernés font-ils semblant de ne pas trouver cela raciste (rien n’est raciste pour un raciste de toute façon, qui n’a pas envie d’écouter les personnes qui se sentent humiliées) ou au mieux ridicule ? »

– « Tres bonne analyse, mais est ce la faute des acteurs noirs, piégés dans un cinéma de blancs? Quand nous aurons des producteurs, des réalisateurs noirs, la conception de l’acteur noir changera. Ca commence en France, mais l exemple a suivre c est les USA. »

– « Leur laissera-t-on la place ? Et pourquoi ne peuvent ils avoir davantage de place dans le cinéma français ? Pourquoi faudrait-il cliver nécessairement ? »

– « On n a pas besoin qu’on nous laisse de la place, il faut qu’on la fasse par nous-mêmes (comme des grands) mais pour ce faire il faut qu’on soit plus présent dans l’industrie. Quant au clivage il est important parce qu’on a pas forcément les mm histoires à raconter, mais il ne doit pas être systématique a mon avis, tant que chaque communauté respecte l autre. »

– « Et que faire pour tous ces enfants français métisses dont les histoires sont mélangées ? »

– « Leur raconter la nôtre, avec nos mots et nos images, et leur raconter la leur aussi. Parce que je constate que les métis sont trop souvent éloignés de leur racines noires. »

– « Un acteur noir qui n’accepte pas le cliché n’a pas d’avenir dans le cinéma français. Dans la vraie vie les noirs sont des corps devant les boutiques, des vigiles…. pourquoi nier la vérité ? Je suis noir… »

– « Y a que des blancs qui commentent pour dire ohlala non comme si ils avaient la moindre idée de ce que ça fait de se voir représenté de la même façon depuis des décennies. Le cinéma français est affligeant. Les noirs sont là pour faire rire. C’est ce que ça renvoie. Je ne dis pas que les réalisateurs ont souhaité forcément ça mais bon se pose aussi la question de la façon dont on réceptionne les choses et inconsciemment dans quel genre de représentations ils ont baigné. Mais c’est aussi le cas pour le film de Kery James, homme noir, qui fait partie de cette génération black blanc beur mais qui heurte à certains moments car trop d’erreurs, de clichés répétés etc. »

– « Le problème c’est que ces acteurs ne comprennent rien aux rôles qui leurs sont attribués et sont si heureux de paraître et d’apparaître dans le cinéma blanc. »

– « Omar Sy reprend tous les clichés sur les noirs, à qui le cinéma français ne daigne faire jouer que ces rôles. C’est son droit, c’est sa liberté. C’est aussi le droit de chacun de ne pas y trouver son compte, qu’il s’agisse d’un critique ou d’un simple observateur. Personnellement, je ne le regarde pas et je ne m’en porte pas plus mal, je ne m’accommode pas d’un cinéma qui ne reflète que le cliché sur ceux qui me ressemblent. »

– « ce n’est pas le film que je critique puisque moi aussi je l’ai adoré. C’est l’image qu’il peut renvoyer (le noir rigolo, gentil, serviable). Une image de l’époque coloniale… »

– « C’est vrai, en France les noirs jouent souvent le « rôle de noirs » (femmes de ménage, prostituées, banlieusard, racisme). Mais je constate une petite évolution dans les séries où ils ont des rôles à l’image de la société (médecin, avocat, professeur, etc). Pour revenir au rôle d’Omar Sy, il est vrai que les noirs Américains ont moyennement apprécié. Ce film est en effet magnifique, mais il y a quand même l’ombre colonialiste qui flâne quelque part. Dans l’inconscient collectif, « le noir » est gentil, serviable, fait rire, aime danser…. D’ailleurs les intellectuels noirs, les intelligents, les cultivés, enfin ceux qui ne ressemblent pas à Omar Sy dans intouchables, sont souvent traités d’Arrogants… »

– « Vu les commentaires, ce n’est pas prêt de changer. »

– « il faut être noir pour comprendre. Il faudrait voir le reportage ou livre « noire n’est pas mon métier  » et vous comprendrez ! »

Toutes les personnes identifiées comme noires ici semblent donc être en accord avec mes conclusions et apprécient la démarche de France Culture (« Tres bonne analyse », « Très intéressant, merci France Culture »). On notera que par ailleurs ils analysent le plus souvent cette problématique en termes Noirs/Blancs (« acteur noir », « cinéma de blanc », « les blancs », « rôles de noirs », « être noir »…) et que leurs posts sont argumentés et plutôt pertinents – de mon point de vue en tout cas. Voyons maintenant du côté des Blancs…

Ce que disent les Blanc(he)s – en 10 arguments :

1. Omar Sy est excellent ! (so what ?! Quel rapport ?)

– « De QUOI ?? Omar Sy a une présence stupéfiante, ça c’est vrai, il crève l’écran. Mais ce n’est pas qu’un corps, qu’est ce que vous racontez ? Tellement humain, tellement proche. »

– « Le film parle d’une rencontre entre deux hommes diamétralement opposé. Et pourtant c’est une histoire d’amitié et de renaissance terriblement touchante. Ni l’émotion, ni la joie et la bonne humeur ne sont absentes du film. BRAVO et MERCI. La polémique n’est pas très intéressante. »

– « Oui, mais Omar Sy, dans « Intouchable » a un corps, un coeur et une âme. Ne pas être réducteur s’il-vous-plaît. Les étiquettes, toujours les étiquettes. Et par « un spécialiste ». Dommage. »

– « On n’a pas obligé Omar Sy à jouer dedans, il a dit oui quand on lui a proposé le rôle et il a pris du plaisir à le faire comme moi à le regarder. »

– « C’est un film qui a beaucoup choqué la communauté noire Américaine. Je ne suis pas noire donc je ne peux pas me mettre à leur place mais concernant « Intouchables » j’ai beaucoup aimé l’association de deux solitudes. A mes yeux, ce n’était pas le portrait du bon noir simplet qui bouge bien son corps, mais celui d’un homme au parcours difficile, qui est à un tournant de sa vie d’ado à homme, qui n’a pas fait d’études mais qui est intelligent et qui a une soif de vivre lumineuse. Il va rencontrer un homme aussi seul que lui et chacun va avoir besoin de l’autre pour progresser. Omar Sy insuffle le goût de vivre et de se dépasser à Cluzet. »

– « Pfff encore une parole pour diviser. j ai regardé un bon film avec de bons acteurs POINT »

 – « Vous allez encore chercher bien loin en ce matin. Omar Sy est excellent acteur, et ce film dégage beaucoup d’humanité. Bien sur un peu de cliché mais bon ….. »

2. La couleur n’existe pas (pour vous sans doute…)

– « j’ai toujours regardé ce film avec joie plus de 10 fois !!! et je n’ai jamais vu Omar Sy comme un noir !!!! je l’ai vu comme une personne qui joue bien, qui me fait rire avec son humour, il est beau en plus, ce qui ne gache rien !!! bref un acteur complet !!! d’ailleurs sans lui le film aurait eu peu d’importance !! je n’ai pas remarqué la couleur ?? ah oui le film était en couleur ahahahah!!!! »

– « Dans ce film, le personnage d’Omar Sy pouvait être un acteur blanc comme un acteur noir. Le personnage ne demandait pas forcément qu’il soit de couleur. C’est là où Omar Sy est bon, car les réalisateurs ne l’emploient pas pour sa couleur mais pour ce qu’il est. C’est le premier acteur qui a su s’imposer par ce qu’il est et non par sa couleur. On voit la force de l’acteur ! Bravo Omar Sy ! »

– « Et si vous regardiez Omar Sy comme un formidable acteur simplement »

– « Il faut toujours en revenir à la même chose : la couleur de peau ! C’est usant. Moi je vois juste un acteur talentueux et un film pleins d’émotions. moi je vois pas la couleur de peau ! Faut voir plus loin… vous vous y voyez la couleur : la nounou etc donc stéréotype ! Dans ce cas le blanc est représenté ici comme un handicapé. On fait l’amalgame ? Non. » 

– « Franchement qui va chercher des poux où il n’y en a pas ? Ce film est un chef d’œuvre, et Omar Sy magistral !!!! Alors black, blanc ou beur, tant qu’il y a du talent, il n’y a plus aucune couleur de peau !!!! »

– « Oh la la ! Dépassons cela ! des interprétations inintéressantes ! Sy a bien joué ; il nous a fait rire, rempli nos coeurs de joie de compassion, nous a également rappelé que tu sois noir ou blanc c’est les mêmes fins, les souffrances les douleurs…
Aberrant ! Grandissons un peu ! »

– « Spécialiste du cinéma noir, ça veut rien dire. Tu ne peux pas être spécialiste de quelque chose qui englobe une couleur de peau, surtout que ça ne veut rien dire. Cinéma noir qu’est-ce que c’est ? C’est du cinéma africain, afro-américain, sur des minorités noires dans le cinéma européen ????? Encore spécialiste du cinéma d’un pays j’aurais compris mais là j’ai du mal à saisir. C’est comme si quelqu’un se disait spécialiste du cinéma blanc. »

3. Voir le verre à moitié vide (je dois effectivement être parano…)

– « Et donc en face, le rôle de François Cluzet est-il l’archétype du pauvre riche blanc enfermé dans son corps ? Et si on ne voyait là que 2 magnifiques interprétations ? »

– « Régis Dubois – que je ne connais pas – illustre le stéréotype du Penseur ignorant des œuvres populaires. Jean Valjean est-il une caricature de bagnard quand il vole les chandeliers du prêtre ? Ce dernier qui lui permet d’échapper à l’arrestation est-il l’image d Epinal du bon curé ? La question n’est-elle pas plutôt : jusqu’a Intouchable, où le cinéma français n’offrait quasiment pas de visibilité aux noirs et aux handicapés physiques, ce film n’a-t-il pas ouvert une brèche ? Voir le verre a moitié vide en regrettant que le black soit cantonné au rôle de garde-malade ? Ou bien constater que ce film a permis à des millions de gens de changer de regard ? »

– « Je vois l’Africain capable de générosité et du don de soi, avec le sourire au quotidien et le blanc replié sur lui même grincheux insupportable, faisant la tronche lorsqu’il est amoindri par la maladie et égoïste lorsque tout va bien. Les clichés sont tenaces dans les deux sens. »

– « Y a plein d hommes blanc bien roulés qui exposent leur corps dans des films »

4. Le racisme n’existe pas (bien sûr…)

– « C’est le propos de cette personne qui est réducteur et relatif à son prisme.
Quand une personne est brillante et humainement belle, elle brille par tous ces aspects, quelque soit sa couleur. (Cezaire, Obama, Omar Sy, MBappé, …) »

5. « Masturbation intellectuelle ! » (en effet, à quoi bon réfléchir…)

– « C est quoi cette analyse ? Le film est d une rare profondeur et le rôle de Omar est tout sauf la représentation d un corps ! Faut arrêter la masturbation intellectuelle et apprécier tout simplement l art quand il est beau. Ce film est magnifique, drôle, sensible et plein de bienveillance. »

– « En clair il falait choisir un acteur blanc pour ne pas faire d’histoire lol »

– « Masturbation intellectuelle ! « Ca me choque car le noir a toujours été un corps dans l’imaginaire blanc occidental. Et quand on renvoie systématiquement le noir à l’aspect physique, on lui nie l’aspect intellectuel. » »

– « Masturbation cérébrale….. »

6. Un Blanc qui parle à la place des Noirs (du coup, le débat est clos…)

– « Que pensent les Noirs de leur représentation dans « Intouchables » ?
Et d’ailleurs, prennent-ils le personnage d’Omar Sy pour leur représentant, ou simplement comme un personnage dont ils suivent avec intérêt ou non les péripéties?
Et enfin, comme le disait un autre internaute, un acteur c’est un corps de toutes façons. Tous les acteurs sont castés en fonction de ce que leur corps exprime ou est en mesure d’exprimer. »

– « Il me semble qu’il appartient aux noirs de débattre de cela. En l’occurrence, c’est un blanc qui a fait cette analyse et la majorité des commentaires sont ceux de blancs. Je ne crois pas que les blancs soient en bonne posture pour juger du racisme dont ils ne connaissent à la rigueur qu’un seul côté de la barrière ».

– « c’est un blanc fasciné par les noirs… »

– « Encore un blanc qui nous “explique” ce que c’est d’être noir. »

7. En parler accentue le problème (oui, restons aveugle et hypocrite…)

– « Moi ce qui me choque c’est le terme « spécialiste du cinéma noir », c’est comme pour le clivage homme-femme. Dès lors qu’on en fait un cas, un sujet, un article, on entretient ce clivage. »

8. C’est vous le raciste ! (ça doit être ça…)

– « Sous couvert d’être intellectuelle votre analyse est juste une incitation au racisme. Omar Sy a fait un carton parce qu’il est génial, drôle, émouvant et naturel pas parce qu’il est noir. Il y a des spécialistes du cinéma par couleur maintenant ??? »

9. C’est à l’image de la société (soit…)

– « C’est peut-être, aussi, dû au fait que la société française leur attribue généralement ces postures et codes sociaux. Le cinéma censé être un miroir du monde (dans certains cas), ici on a quelqu’un qui existe pleinement dans son milieu (plus complexe avec son passif) et se retrouve dans un milieu qui n’est pas le sien donc il se retrouve forcément avec les préjugés qui dépasse après à la suite du film »

10. « Une émission intéressante » (ouf ! Il y a quand même des Blancs qui se sentent concernés…)

– « Émission très intéressante, merci. »

– « tres juste la vision de Regis Dubois a propos de noirs -corps-intellect… il serait non désinstaller cet stéréotype de notre culture avec urgence et sans démagogies… pas comme une touche de couleur dans notre panorama culturelle. »

– « « Et quand on renvoie systématiquement le noir à l’aspect physique, on lui nie l’aspect intellectuel ». remplacez noir par femme, et ça fonctionne aussi!! et pas que dans le cinéma, partout, toujours. »

– « Ils dansent mieux que nous, c’est un fait 😉 Analyse interessante, mais via ce fillm…. il n’en est pas la meilleure illustration ! Déjà, il faudrait parler de la non représentation des noirs dans le cinema…. »

Ce que j’en dis…

Voilà… Que dire ? Peut-être que le plus affligeant c’est que beaucoup de ces Blancs pensent que ma citation est tellement absurde qu’il est de bon ton de tourner cela en dérision (« je n’ai pas remarqué la couleur ?? ah oui le film était en couleur ahahahah!!!! » ; « En clair il falait choisir un acteur blanc pour ne pas faire d’histoire lol » ; « Il y a des spécialistes du cinéma par couleur maintenant ??? »). Et balayer ces « enfantillages » d’un revers de la main, sans oublier au passage d’être méprisant (« Pfff encore une parole pour diviser » ; « Franchement qui va chercher des poux où il n’y en a pas ? » ; « Aberrant ! Grandissons un peu ! » ; « Masturbation cérébrale….. ») ; Quitte à me mettre en cause personnellement (« Régis Dubois illustre le stéréotype du Penseur ignorant des œuvres populaires » ; « C’est le propos de cette personne qui est réducteur » ; « c’est un blanc fasciné par les noirs… » ; « votre analyse est juste une incitation au racisme »).

Tout cela dit bien la surdité de beaucoup de Blancs (de ceux qui se sont exprimés en tout cas) et le peu de cas qu’ils font de ceux qui se sentent victimes de ces représentations. Alors je sais bien que facebook est un miroir déformant (il faudrait d’abord savoir qui l’utilise), il n’empêche que cela reflète assez bien ce que j’ai pu entendre de la part des Noirs et des Blancs depuis maintenant 25 ans (sans bien sûr généraliser).

Les Blancs doivent pourtant entendre ce que leurs disent leurs compatriotes noirs : que les stéréotypes noirs existent ! Tout comme le racisme, qui est une réalité française. Et je ne parle pas ici du racisme biologique d’antan qui s’affiche encore sans complexe chez certains nostalgiques d’une France « blanche et chrétienne » qui s’offusquent à l’occasion que Miss France puisse être Métisse. Non, il ne s’agit-là que de la partie immergée de l’iceberg. Ce dont je parle ici c’est d’un racisme plus « soft », plus profondément enraciné dans notre histoire et notre passé colonial, un racisme qui touche toutes les classes et toutes les sensibilités idéologiques, de gauche comme de droite. Un racisme structurel dont nous, Blancs, n’avons pas pleinement conscience mais que nous nous devons pourtant de regarder en face. Nous, Blancs, qui avons grandi dans ce pays en lisant Tintin au Congo, qui avons acheté des « têtes-de-nègres » à la boulangerie et nous sommes au moins amusé une fois à parler « petit nègre ». Nous qui avons sans aucun doute souri un jour au fait « qu’ils en avaient une grosse », qui nous sommes peut-être déguisés à l’occasion d’un carnaval ou d’une soirée costumée en Africain ou en rasta (en nous barbouillant le visage de noir). Nous qui avons vibré aux aventures de Tarzan, avons ri au « c’est pas mes lunettes c’est mes narines » de Michel Leeb et sommes pas peu fiers de compter parmi nos connaissances un ami « black » qui – peut-être – est « cool », « danse bien », est « beau » ou a « le rythme dans la peau ».

Parce que tant que les Blancs de ce pays ne se préoccuperont pas des problématiques des Noirs (et des autres minorités ethnoculturelles soit dit en passant), de la même manière que tant que les hommes ne se préoccuperont pas des problématiques des femmes, ou tant que les plus riches ne se préoccuperont pas des problématiques des plus pauvres, etc., bref tant que nous ne parviendrons pas à nous décentrer, à penser au-delà de notre seule condition de Blancs, d’hommes, de classes supérieures, etc., de « dominants » en résumé (que nous sommes tous à un moment donné selon le contexte) nous continuerons à exercer – et ce, souvent malgré nous – une forme de domination et de violence symbolique sur les groupes dominés (femmes, Noirs, pauvres, handicapés, LGBTQ…).

Donc mesdames et messiers qui vous êtes exprimés sur la page facebook de France Culture pour dénigrer la citation d’un chercheur qui a consacré 25 ans de sa vie à analyser les stéréotypes sur les Noirs, entre autres (sans aucune reconnaissance financière soit dit en passant), qui pensez être du bon côté de la morale antiraciste, qui êtes sans doute « cultivés » et vous pensez « tolérants », je vous retourne le compliment et vous le dis comme je le pense : je n’en peux plus de vos arguments fallacieux. Renseignez-vous sur l’histoire des représentations, écoutez ceux qui sont concernés au premier chef et, s’il vous plait, essayez de douter une fois au moins de vos certitudes bien-pensantes, la France ne s’en portera que mieux.

© Régis Dubois 2020

>>> Pour aller plus loin, mon article « Intouchables est-il un film raciste ? »

One comment

  1. « … Ce dont je parle ici c’est d’un racisme plus « soft », plus profondément enraciné dans notre histoire et notre passé colonial, un racisme qui touche toutes les classes et toutes les sensibilités idéologiques, de gauche comme de droite. Un racisme structurel dont nous, Blancs, n’avons pas pleinement conscience mais que nous nous devons pourtant de regarder en face. Nous, Blancs, qui avons grandi dans ce pays en lisant Tintin au Congo, qui avons acheté des « têtes-de-nègres » à la boulangerie et nous sommes au moins amusé une fois à parler « petit nègre ». Nous qui avons sans aucun doute souri un jour au fait « qu’ils en avaient une grosse », qui nous sommes peut-être déguisés à l’occasion d’un carnaval ou d’une soirée costumée en Africain ou en rasta (en nous barbouillant le visage de noir). Nous qui avons vibré aux aventures de Tarzan, avons ri au « c’est pas mes lunettes c’est mes narines » de Michel Leeb et sommes pas peu fiers de compter parmi nos connaissances un ami « black » qui – peut-être – est « cool », « danse bien », est « beau » ou a « le rythme dans la peau ». »

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