Martin Scorsese, l’infiltré : une biographie

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Martin Scorsese, l’infiltré : une biographie de Régis Dubois (Nouveau Monde, 2019 – 300 p., 19,90 euros)

PRESENTATION DE L’EDITEUR

Cinquante ans de carrière, 25 longs métrages – récompensés par 20 Oscars et une Palme d’or – et 10 documentaires : Martin Scorsese est l’un des cinéastes-phares de l’histoire du cinéma moderne. Lui qui un jour confia « je suis les films que je fais » s’est raconté tout au long de son œuvre, riche et multiforme, au travers de chefs-d’oeuvre comme Mean Streets, Taxi Driver, Raging Bull, Les Affranchis, Casino, Les Infiltrés, Le Loup de Wall Street ou encore The Irishman.

De nombreux ouvrages ont été publiés sur son travail, essentiellement des essais et quelques livres d’entretiens. Voici enfin la première biographie du cinéaste. Ce livre nous plonge au cœur de la vie de Scorsese, une vie palpitante faite de hauts et de bas, d’excès en tous genres, de rencontres heureuses et d’amours malheureux. Une vie à cent à l’heure, celle d’un gamin de Little Italy à la santé fragile mais des rêves hollywoodiens plein les yeux, nourri de culture religieuse et de rock, qui n’aura eu de cesse d’exorciser dans son œuvre ses névroses, liées à ses origines modestes de petit-fils d’immigrés. Au-delà, à travers la vie de Scorsese, c’est soixante-quinze ans d’histoire du cinéma américain que retrace l’auteur, de la fin du studio system à l’avènement du cinéma numérique et de Netflix, en passant par les tonitruantes années « sexe, drogue et rock’n’roll » du Nouvel Hollywood.

Affiche de Taxi Driver (1976) – artiste inconnu [Domaine public]

REVUE DE PRESSE

« Martin Scorsese, un des cinéastes les plus prestigieux de l’histoire du 7e Art (…) et aucune biographie française (…) Et bien Régis Dubois vient de réparer cet oubli incroyable (…) En dehors de ses films, Régis analyse tous les grands thèmes de la vie de Martin Scorsese : sa cinéphilie galopante, sa collection compulsive d’affiches, de photos, de films, la restauration des grandes œuvres, l’omniprésence de la religion dans son œuvre, ses origines siciliennes évidemment, et bien sûr sa passion pour la musique et le rock en particulier » (Vincent Perrot, RTL)

« En rendant hommage à la cinéphilie, Martin Scorsese, l’infiltré devient incontournable aussi bien pour les professionnels du cinéma que pour les amateurs. Signé par un critique spécialiste du cinéma américain, le livre a le mérite d’insérer la vie et l’œuvre de ce cinéaste phare du cinéma contemporain dans un contexte à la fois local et global, au croisement de l’histoire de l’immigration italo-américaine et de celles des cinémas américain et européen. (…) Dubois réussit la tâche difficile de mettre les films de Scorsese en perspective tout en assouvissant le voyeurisme du lecteur grâce à des incursions ponctuelles dans la vie privée de Marty : ses rapports familiaux difficiles, ses amours, son attachement à sa fille Francesca, ses amitiés professionnelles (De Palma, De Niro, DiCaprio), mais aussi ses peurs, ses faiblesses, sa nervosité et sa dépendance. Le tout contribuant à complexifier l’œuvre et à la voir sous un jour nouveau. » (May Telmissany, Le Devoir)

« 4/5 : Martin Scorsese, l’infiltré parvient ainsi à raconter les 50 ans de carrière de ce maitre incontesté du 7ème art avec suffisamment de vérité et porté par ailleurs par un vrai souffle narratif, assez proche de la mise en scène survoltée du maitre (…) cette biographie bien référencée et bien écrite est une mine d’or, accessible autant au grand public qu’aux néophytes » (baz-art.org)

« Régis Dubois propose un ouvrage inédit dans sa forme et tout au fait complet du point de vue de son contenu (…) l’auteur adopte une approche qui rappelle le meilleur des études anglo-saxonnes du genre. (…) Très rigoureusement, Dubois a pris soin de mentionner chacune de ses références, et d’identifier l’ensemble de ses (nombreuses) sources. Ce Martin Scorsese, l’infiltré s’affirme donc comme une bonne découverte, à la fois accessible pour le grand public et suffisamment complet pour satisfaire la curiosité du cinéphile » (Jacques Demange, cinechronique.com)

« Régis Dubois propose une belle biographie de Martin Scorsese. Il développe un regard croisé sur la vie et l’œuvre du cinéaste. Ses films puisent dans son vécu et dans ses questionnements existentiels. Surtout, Régis Dubois replace les films de Martin Scorsese dans leur contexte historique. Il propose, à travers le parcours d’un réalisateur emblématique, une histoire du cinéma américain » (zones-subversives.com)

EXTRAIT (début)

Gimme Shelter

Lorsqu’il débarqua au festival du film de Telluride le premier week-end de septembre 1978, Scorsese était dans un sale état. Le tournage de New York, New York, la postproduction de The Last Waltz, son divorce avec sa seconde femme, ses nuits blanches à faire la fête avec Robbie Robertson, sa relation adultère avec Liza Minnelli et sa consommation toujours plus frénétique de cocaïne l’avaient complètement vidé. Physiquement et moralement. Mais surtout, l’échec critique et public de son grand film hollywoodien New York, New York l’avait définitivement achevé. Il était en pleine dépression. En chute libre. Il venait de sortir The Last Waltz, « la dernière valse », un documentaire crépusculaire sur le dernier concert du groupe The Band dans lequel apparaissaient notamment Bob Dylan, Neil Young, Eric Clapton et Van Morrison, un film musical tourné deux ans plus tôt, une sorte de chant du cygne de la génération Woodstock qui entérinait la fin d’une époque synonyme de rock’n’roll et d’utopie hippie. Depuis, l’Amérique s’était fourvoyée dans la luxure, la pornographie, le disco et les kilos de poudre blanche comme s’il en neigeait. Tout le monde y touchait. C’était de la folie, Babylone dans toute sa splendeur. « Marty » avait suivi le mouvement et était devenu complètement accro et carrément ingérable. Au mois de mai, au festival de Cannes, en pleine interview, il avait lancé sur le ton de la blague : « plus de cocaïne, plus d’interviews » avant d’affréter en urgence un jet privé pour Paris afin de se ravitailler. Physiquement il n’en menait pas large. Il mangeait de façon hiératique, alternant les périodes de boulimie et de jeûne. Il pesait tout juste 49 kilos pour 1 mètre 63, et cachait son visage fatigué sous une barbe drue qui lui mangeait la moitié du visage, des sourcils broussailleux et des cheveux mi-longs couleur noir corbeau. Côté fringue, il était sapé comme un nightclubber du Studio 54 avec son complet-veston blanc, sa chemise col pèle-à-tarte et ses pantalons pat d’ef’, le tout impeccablement repassé. La classe italienne façon Saturday Night Fever. Mais c’était surtout son regard noir un peu fou, son débit de paroles ultra-rapide et saccadé et ses tremblements convulsifs qui trahissaient son mode de vie à cent à l’heure, son addiction à la drogue et plus encore son instabilité psychologique.

Mais qu’est-ce qu’il était venu foutre dans ce patelin bouseux du Colorado perché à 2600 mètres d’altitude ? Lui l’asthmatique ! Lui le petit italo métèque de New York adepte des nuits cocaïnées et des salles obscures. Non seulement l’endroit était vraiment trop Wasp, mais aussi trop lumineux et manquait cruellement d’oxygène. Et de coke ! Heureusement il y avait encore les films. Mais même dans une salle de cinéma, son endroit préféré au monde, il ne tenait plus en place. Bien qu’assis aux côtés de Wim Wenders qui projetait sa dernière réalisation, L’Ami américain, il ne put rester jusqu’à la fin. Il lui fallait une ligne. Il commença à paniquer. Heureusement il n’était pas venu seul mais en compagnie d’Isabella Rossellini, sa nouvelle compagne, ainsi que de Bob De Niro et de son fidèle scénariste Mardik Martin. Quelqu’un se débrouilla pour dégoter du produit et à la première occasion Marty s’isola pour se taper quelques rails, avec dans la tête les paroles qui tournaient en boucle du Gimme Shelter des Stones.

Oh, a storm is threat’ning / My very life today / If I don’t get some shelter / Oh yeah, I’m gonna fade away

[Une tempête menace / Jusqu’à ma propre vie aujourd’hui / Si je ne trouve pas d’abri / Oh ouais, je vais disparaître]

Mais cette cocaïne avait l’ivresse amère et pour tout dire un sale arrière goût. Les pupilles qui se dilatent instantanément, la sensation d’anesthésie qui gagne le palais puis les incisives. Mais quand même un sale arrière-goût. L’euphorie fut de courte durée. Déjà les sueurs froides. Un truc pas normal. Et quelle sale mine ! Il était livide et transpirait abondamment. Il se passa le visage sous l’eau et se regarda dans le miroir. Et détesta ce qu’il vit ; ses yeux était injectés de sang et il avait le souffle court. Il se fit honte. Quelle freak il était devenu ! Un putain de drogué de trente-six ans, un bon à rien, un lâche. Pas même foutu de s’occuper de ses enfants ni même de garder une femme. Il était là, au fin fond du Colorado, et quelque part entre New York et L.A. il avait deux fillettes et deux ex-femmes qu’il avait abandonnées. Pas de quoi être fier. Son paternel au moins avait eu le courage de rester avec son épouse toute sa vie et d’élever ses deux fils malgré les difficultés. Lui avait merdé sur toute la ligne. Il avait envie de vomir, fut pris d’un vertige et d’une toux grasse. Il reprit son médicament antiasthmatique, puis quelques Quaaludes pour calmer son agitation. Il se passa de l’eau sur le visage et toussa. Fuck ! Il se mit à cracher du sang, maculant de rouge brun l’émail blanc étincelant. Après s’être lavé les mains de façon obsessionnelle, il retourna auprès des autres… Avant de s’effondrer. Il fut rapatrié à New York mais son état empira. Il se mit à pisser du sang par tous les pores, du nez, des mains, des yeux… Il fit de nouveau un malaise et fut aussitôt emmené aux urgences pour être placé en soin intensif. Verdict des médecins : il n’avait plus de plaquettes dans le sang et était en train de faire une hémorragie interne. Sans doute le mélange des médicaments contre l’asthme associés à une coke frelatée. Il risquait un hématome cérébral et son diagnostic vital était engagé. Il l’avait bien cherché. Deux ans déjà qu’il se vautrait dans le péché. Il était allé au bout de l’enfer, avait voulu se punir et, à vrai dire, avait toujours été persuadé qu’il ne dépasserait jamais la quarantaine. Et maintenant il gisait dans un lit d’hôpital, insomniaque, bourré de cortisone et à deux doigts de mourir, se demandant ce qui avait bien pu merder dans sa foutue vie, tout en regardant d’un œil mi-clos Docteur Jekyll et M. Hyde qui repassait à la télé au cinéma de minuit.

© Régis Dubois 2019

Martin Scorsese au festival de Venise en 1995 (ph. Gorupdebesanez) [CC BY-SA 3.0]

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