Le documentaire musical, un genre à part entière

Janis Joplin en 1969 [ph. Elliot Landy (CC BY-SA 4.0)]

Janis Joplin en 1969 [ph. Elliot Landy (CC BY-SA 4.0)]

Préhistoire

Avant les années 1960, le documentaire musical n’existe pas en tant que tel, du moins tel qu’on l’entend aujourd’hui. Il y a bien des revues filmées, tout comme des concerts ou des ballets, et bien sûr quelques reportages télé, mais rien qui ne ressemble à un documentaire, autrement dit à un film-enquête mêlant interviews, backstage et live. Le premier du genre pourrait bien être The Pied Piper of Cleveland: A Day in the Life of a Famous Disc Jockey (1955, 48 minutes) sur le célèbre animateur radio qui popularisa le terme de Rock’n’roll, j’ai nommé Alan Freed. Mais ce film ne fut semble-t-il montré qu’une seule fois au public américain puis retiré de l’affiche pour des questions de droits d’auteur. On dit même qu’il serait perdu. Dommage un certain Elvis Presley y faisait sa toute première apparition à l’écran…

“Cinéma direct” et pop-music

Au début des années 1960, le documentaire connaît une petite révolution grâce à la popularisation de la caméra Arriflex 16 mm (que l’on peut porter à l’épaule) et au magnétophone portatif Nagra. C’est le coup d’envoi du « cinéma direct » au Canada et aux USA, un cinéma jeune, soucieux d’être au plus près de la réalité et porté par le souffle de la contre-culture.

Lonely Boy (1963, 25 min.) des Canadiens Roman Kroitor et Wolf Koenig s’intéresse au phénomène pop en suivant le jeune Paul Anka en tournée. Ponctué d’interviews de l’intéressé, mais aussi de proches et de fans, il pourrait bien être le premier vrai « rockumentaire » de l’histoire du cinéma.

Les Beatles en 1964 (ph. United Press International) [domaine public]

Les Beatles en 1964 (ph. United Press International) [domaine public]

Il faut cependant attendre l’année suivante et What’s Happening! The Beatles In The U.S.A. des frères Maysles (1964) pour transformer l’essai en long métrage. Dès lors, les grands noms du mouvement direct se pencheront sur la révolution rock en marche : D. A. Pennebaker avec Don’t Look Back (1967) sur Bob Dylan et Monterey pop (1968) sur le festival du même nom (avec Jimi Hendrix, Janis Joplin, Otis Redding…) et les frères Maysles, encore, avec Gimme Shelter (1970) sur les Rolling Stones (dans lequel on peut voir le fameux assassinat d’un spectateur noir par les Hell Angels à Altamont). Bien sûr, on retiendra surtout le mythique Woodstock (1970 – Oscar du meilleur documentaire) de Michael Wadleigh, film de toute une génération, à la riche descendance avec par exemple Joe Cocker: Mad Dogs & Englishmen et Medicine Ball Caravan en 1971, ou encore Wattstax en 1973 qui en fut en quelque sorte une version noire/soul. Difficile aussi de ne pas mentionner le sulfureux rockumentaire « sex, drugs & rock’n’roll » de Robert Frank sur les Rolling Stones, le bien nommé Cocksucker blues (1972), jamais diffusé.

[ph. Derek Redmond and Paul Campbell (CC BY-SA 3.0)]

Woodstock [ph. Derek Redmond and Paul Campbell (CC BY-SA 3.0)]

Le « rockumentaire » gagne en prestige

Dans les années 1980-2000 le genre va peu à peu s’institutionnaliser – et s’assagir – sous l’œil de prestigieux réalisateurs comme Taylor Hackford qui signe avec Hail! Hail! Rock’n’Roll (1987) un hommage en bon et due forme au vrai roi du rock, Chuck Berry, entouré pour l’occasion d’un super-groupe mené par Keith Richards. Puis ce sera Rattle and Hum (1988) de Phil Joanou, un rockumentaire au noir et blanc classieux qui suit la tournée américaine du groupe irlandais U2, sans aucun doute l’une des pièces maîtresses du genre qui ne connut pourtant pas les faveurs du public à sa sortie. 1988 est aussi l’année de Imagine : John Lennon, important film d’archives initié par Yoko Ono.

Chet Baker en 1983 [ph. Michiel Hendryckx (CC BY-SA 3.0)]

Chet Baker en 1983 [ph. Michiel Hendryckx (CC BY-SA 3.0)]

Mais d’autres genres musicaux connaitront aussi les faveurs du documentaire de prestige : le jazz avec Artie Shaw: Time Is All You’ve Got (Brigitte Berman, 1985) Oscar du meilleur documentaire en 1987, ou Let’s Get Lost (1988) incroyable film de Bruce Weber qui retrace la décadence de Chet Baker des années 50 aux années 80 ; le rap avec The Show (Brian Robbins, 1995); la musique cubaine avec Buena Vista Social Club (1999) signé Wim Wenders ; le punk avec L’Obscénité et la Fureur (2000) de Julien Temple ; la soul music avec Motown : la véritable histoire (2002) ; ou encore le blues avec la fameuse série produite par Martin Scorsese qui en réalisa un épisode intitulé Du Mali au Mississippi (2003). A ce propos, Scorsese est sans conteste le cinéaste qui a le plus œuvré à la reconnaissance du documentaire musical puisqu’il signera encore, par la suite, No Direction Home: Bob Dylan (2005), Shine a Light (2008) et George Harrison: Living in the Material World (2011), sans compter ceux qu’il a produit (dont le récent Long Strange Trip : The Untold Story of the Grateful Dead, 2017).

 

Les Oscars et la consécration

En 2013, 2014 et 2016, trois documentaires musicaux sont récompensés aux Oscars : Sugar Man (2012), 20 Feet From Stardom (2013) et Amy (2015).

Amy Winehouse en 2007 [ph. Greg Gebhardt (CC BY 2.0)]

Amy Winehouse en 2007 [ph. Greg Gebhardt (CC BY 2.0)]

Le premier, réalisé par le Suédois Malik Bendjelloul (qui se suicidera en 2014…) part à la recherche d’un obscur chanteur folk américain d’origine mexicaine, Sixto Rodriguez, et livre un film-enquête passionnant au scénario d’une efficacité redoutable. Le second, de Morgan Neville, a le mérite de faire sortir de l’anonymat les grandes choristes dont tout le monde connaît la voix (entendues dans Walk on the Wild Side, Gimme Shelter…) mais pas le nom. Enfin le troisième, d’Asif Kapadia, suit la descente aux enfers d’Amy Winehouse, un film qui nous plonge dans l’intimité de la chanteuse grâce aux nombreuses « home videos » filmées par son entourage depuis son plus jeune âge.

Ayant ainsi gagné ses lettres de noblesses et la reconnaissance du grand public, le documentaire musical n’aura de cesse dès lors de se diversifier et on ne compte plus les films produits ces dernières années pour le cinéma et la télévision (pour Netflix notamment) parmi lesquels Something From Nothing : The Art Of Rap (2012), Marley (2012), Nas: Time Is Illmatic (2014), Kurt Cobain: Montage Of Heck (2015), What Happened, Miss Simone ? (2015), Janis (2015), Daft Punk Unchained (2015), Joe Cocker: Mad Dog with Soul (2017), etc., dont certains signés de prestigieux réalisateurs comme Jim Jarmusch (Gimme Danger en 2016) ou Spike Lee (Michael Jackson, naissance d’une légende en 2016).

 

Mes 10 meilleurs :

Pour conclure, voici une petite sélection « best of » très personnelle qui vaut bien sûr autant pour la qualité des films (et leur originalité) que pour mes préférences musicales.

Joe Strummer : The Future is Unwritten de Julien Temple (2007)

Je ne m’en lasse pas : les Clash, Joe Strummer, Julien Temple, et le destin tragique d’une idole partie trop tôt. Une de plus.

Joe Strummer en 2005 [ph. Masao Nakagami (CC BY-SA)]

Joe Strummer en 2005 [ph. Masao Nakagami (CC BY-SA)]

Dig ! d’Ondi Timoner (2004)

Portrait croisé sur sept ans de deux groupes de pop psychédélique aux destins diamétralement opposés, The Dandy Warhols et The Brian Jonestown Massacre. Peut-être le doc le plus rock’n’roll qui soit !

Sugar Man de Malik Bendjelloul (2012)

Ce film m’a tellement scotché que je suis allé le voir deux jours d’affilé au cinéma… Du grand art.

Live! Tonight! Sold Out!! de Kevin Kerslake (1994)

Sorti directement en VHS juste après la mort de Kurt Cobain, mais initié par celui-ci, ce montage d’extraits de lives dégage une énergie monstrueuse.

Don’t Look back de D. A. Pennebaker (1967)

Pour son style “cinema direct” et le fait qu’il essaie de percer le mystère Dylan backstage.

Woodstock de Michael Wadleigh (1970)

Parce que c’est la base et qu’il parvient à recréer ce que furent – peut-être – ces formidables années « sex, drugs & rock’n’roll » hippies.

Rattle and Hum de Phil Joanou (1988)

Parce que j’ai grandi avec ce film que mon frère n’arrêtait pas de repasser en boucle sur VHS.

Wattstax de Mel Stuart (1973)

Parce que depuis que j’ai découvert Otis Redding à l’adolescence je suis un fan inconditionnel du son Stax.

The Doors en 1966 [domaine public]

The Doors en 1966 [domaine public]

When You’re Strange de Tom DiCillo (2009)

Parce que les Doors…

Anvil! The Story Of Anvil de Sacha Gervasi (2008)

Un vieux groupe de métal has-been essaie de relancer sa carrière. Une petite curiosité bien savoureuse. Drôle, touchante, originale. A voir !

 © Régis Dubois 2019

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