Black Panther, un message politique complexe

Logo (Ladinog78) [CC BY-SA 4.0]

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Comme beaucoup de blockbusters hollywoodiens (Matrix, X-Men, Star Wars, 300…) Black Panther (Ryan Coogler, 2018) contient un sous-texte riche et complexe, ambigu et polysémique.

Le projet a connu de nombreuses vicissitudes depuis 1992 et le script plusieurs versions, ceci expliquant sans doute cela. Mais la raison en est aussi qu’un film hollywoodien d’un tel budget se doit de satisfaire le plus grand nombre pour être rentable, d’où l’intérêt de laisser des zones de flous pour que chacun y trouve son compte, les Noirs comme les Blancs, les Africains comme les Afro-Américains, les radicaux comme les modérés, etc.

****** Attention : spoiler ******

Personnellement, la première lecture que j’en ai faite, c’était que le film était relativement consensuel et conservateur, comme la plupart des blockbusters. En effet le « Gentil » du film est un modéré alors que le « Méchant » est lui un radical. Je parle bien sûr des deux prétendants au trône de Wakenda – des deux Black Panthers – T’Challa (Chadwick Boseman) et Erik (Michael B. Jordan). Ainsi, à la fin du film, tout rentre dans l’ordre et rien ne change. Le système postcolonial peut continuer à prospérer en exploitant et en opprimant l’Afrique et les Noirs de la diaspora.

Comme souvent en effet dans les scénarios hollywoodiens, la dialectique du Bien et du Mal renferme d’autres oppositions, plus idéologiques, comme ici une position modérée (réformiste) et une position plus radicale (révolutionnaire). Le personnage interprété par Michael B. Jordan (le « Méchant ») incarne cette seconde position. Il veut armer ses frères noirs dans le monde entier pour que cesse leur exploitation, autrement dit la domination des Blancs sur les Noirs. En ce sens il incarne une tendance historique réelle dans l’histoire afro-américaine (et africaine), celle de Malcolm X et du Parti des Black Panthers. D’ailleurs, Erik a grandi à Oakland (ville où est né le parti des Panthères noires en 1966) et dans l’appartement de son père on peut voir une célèbre affiche de Huey Newton (le leader des Black Panthers) ainsi qu’une autre du groupe de rap Public Enemy connu pour son radicalisme antisystème (« Fight the Power »). Par ailleurs l’action se situe, au début, en 1992, année des émeutes meurtrières de Los Angeles. Tout cela pour dire qu’Erik incarne ici l’idéologie du « Black Power » et des Black Panthers (et de Malcolm X) pour qui il faut « arrêter de tendre l’autre joue » et se révolter en prenant les armes pour se défendre « par tous les moyens nécessaires » face à l’oppresseur. Comme Magneto dans les X-Men, il est le révolutionnaire, le radical.

En face de lui, il y a T’Challa, un « mou » (son père lui dit qu’il a « trop de cœur »), un pacifiste attaché aux traditions qui se désintéresse du sort des opprimés à travers le monde. Une sorte de nationaliste replié sur lui-même et non un internationaliste-révolutionnaire comme Erik. Du coup, c’est un personnage relativement fade, limite égoïste et assez « faible ».

Bien sûr, l’opposition des deux ne s’arrête pas à la symbolique idéologique : T’Challa est aussi Africain, « aristocrate », conservateur et « sage », alors qu’Erik est Afro-Américain, pauvre, moderne et violent (il a été élevé dans le ghetto). Sans compter tout le rapport qu’ils entretiennent avec l’histoire de leurs pères respectifs ; le meurtre, la trahison, le mensonge, la question du péché…

Il n’empêche qu’en dernière instance, le happy-end – et la mort du Méchant – semble proposer comme morale et comme exemple à suivre celui de la modération, du « laisser faire ». Erik lui préfère mourir plutôt que de ne rien faire face à l’injustice du monde, tout comme ses ancêtres esclaves qui préféraient se jeter du négrier et se noyer plutôt que de subir la traite. T’Challa, lui, choisira d’ouvrir un centre humanitaire à Oakland…

Du coup, clairement, le Méchant campé par Michale B. Jordan est bien plus intéressant et plus charismatique que le personnage principal – d’ailleurs Jordan a tenu les premiers rôles des deux précédents films de Ryan Coogler, Fruitvale Station et Creed. C’est donc un peu comme si le réalisateur avait fait passer un message politique « en contrebande » à l’insu des studios Marvel/Disney à travers ce personnage « négatif ». Sans compter tout le reste (l’hommage à l’Afrique, le rôle des femmes, le refus du colorisme, etc., bref toute la dimension « Black is Beautifull »). Et c’est bien cela, il me semble, le grand intérêt de Black Panther : faire du Méchant, qui est aussi le Révolutionnaire afrocentriste, le vrai héros du film.

Alors bien sûr, plusieurs lectures restent possibles selon l’expérience de chacun, mais pour en avoir discuté avec quelques personnes, il semblerait bien que cet avis soit partagé.

Note : un truc marrant c’est les rôles confiés aux Blancs dans ce film, d’un côté la brute méchante (un Sud-Africain), de l’autre le bon pote (= l’alibi antiraciste), comme si Coogler s’était amusé à inverser les stéréotypes habituellement associés aux Noirs dans les films hollywoodiens (cf. Rocky III avec la brute Clubber Lang et le bon pote Apollo Creed).

Régis Dubois @2018

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