1940 : Charlot prend la parole contre Hitler

Le Dictateur (Charlie Chaplin, 1940) [domaine public]

Le Dictateur (Charlie Chaplin, 1940) [domaine public]

L’histoire est connue, en 1940 Charlie Chaplin sort Le Dictateur, incroyable satire vengeresse sur l’homme sans doute le plus puissant et le plus redouté d’alors, Adolf Hitler, alors au sommet de sa gloire. On croit avoir tout dit sur ce film, pourtant je voudrais revenir ici sur un aspect particulier de l’œuvre, à savoir la question de la voix de Charlot, et tenter de démontrer qu’avec ce film, Chaplin, qui ne pouvait pas se taire face à la tragédie en cours, choisit de sacrifier son double pour délivrer son message antinazi au monde

Revenons d’abord un peu en arrière. Charlie Chaplin invente son personnage du vagabond dès son deuxième film en 1914 Charlot est content de lui. A partir de là, il n’interpréta que cet unique personnage – sorte de double de lui-même – durant un quart de siècle dans plus de 70 films avec le succès que l’on sait. Mais l’arrivée du parlant en 1927 aurait bien pu mettre fin à sa carrière. Pourtant il n’en fut rien et Chaplin – seul contre tous – continua à tourner des films muets durant les années 30. Il était farouchement contre le son qui, selon lui, gâchait l’art le plus ancien du monde, celui de la pantomime dont il était le plus illustre représentant. Aurait-on idée de peindre une statue, disait-il, alors pourquoi ajouter des paroles aux films ? Qui plus est, Charlot ne pouvait résolument pas parler, il appartenait à l’univers du burlesque et incarnait une sorte de silhouette comique et universelle totalement étrangère au langage articulé.

Dès 1931, alors que tous les films étaient dorénavant parlants, Chaplin fait la démonstration de l’inutilité du son avec Les Lumières de la ville. Dès l’ouverture déjà il se moque de ce nouveau « monument » célébré par tous en tournant en ridicule la mauvaise qualité du son des premiers talkies grâce à un gag sonore : il remplace les voix des notables venus inaugurer une statue par des bruits de kazou. Remarquons au passage que pour lui ce sont les puissants qui parlent – souvent pour ne rien dire d’ailleurs.

Photo publicitaire pour Les Lumières de la ville (United Artists, 1931) [DP]

Photo publicitaire pour Les Lumières de la ville (United Artists, 1931) [DP]

Dès la troisième scène du film, il fait par ailleurs la démonstration éclatante que la parole – et même le son – n’apporte rien au langage cinématographique. Il construit en effet tout son film sur un quiproquo qui nait d’un bruit de portière de voiture que l’on n’entend pas. Si la jeune femme aveugle prend Charlot pour un bourgeois c’est qu’elle croit qu’il est descendu d’une automobile – qui à l’époque était un signe de richesse bien sûr. Ainsi durant tout le film, le vagabond amoureux devra être à la hauteur de l’image qu’elle se fait de lui – celui d’un riche gentleman alors même qu’il est un clochard sans le sou. C’est donc bien toute l’intrigue des Lumières de la ville qui repose sur un bruit de porte que l’on n’entend pas – source de quiproquos à rebondissement.

Dans son film suivant, Les Temps modernes en 1936, Chaplin persiste et signe : Charlot ne parle toujours pas, seul le patron a droit de s’exprimer verbalement et encore seulement à travers un écran. Les rares paroles du film seront ainsi filtrées par des machines : un écran de télévision, un disque ou une radio. La voix – mécanique – ne devient ainsi qu’un bruitage comique parmi d’autres. Notons au passage l’aspect visionnaire du scénario qui, non content de dénoncer l’aliénation de l’homme par la machine, annonce aussi la télésurveillance d’aujourd’hui façon Big Brother (dans la scène où il s’isole pour fumer une cigarette jusqu’à ce que le patron le surprenne via un écran de surveillance).

A la fin du film, Charlot est pourtant contraint de parler. Il a été en effet embauché comme serveur à la condition qu’il chante. L’histoire fait ici écho à une réalité : l’attente des spectateurs est immense et la pression de l’industrie tout aussi importante. Le muet est devenu anachronique depuis presque une décennie et tous sont impatients d’entendre la voix de Charlot. On le sait nombre d’acteurs ont vu leur carrière brisée parce que leur voix ne correspondait pas à leur physique et à ce qu’imaginait le public. Chaplin ne l’ignore pas. Il va alors mettre en place un petit stratagème. Quand vient le tour de Charlot de chanter celui-ci oublie les paroles, les note sur sa manchette puis les perd malencontreusement. Pourtant il doit chanter comme lui enjoint de le faire « la gamine » (interprétée par Paulette Godard sa compagne d’alors). Il s’en sort alors par une pirouette astucieuse en baragouinant une sorte de charabia esperanto qui lui permet de ne pas se plier au langage articulé. Charlot sauve ainsi la mise en ne dérogeant pas à la conduite qu’il s’est imposé : refuser la parole.

Les Temps modernes (Charlie Chaplin, 1936) [DP]

Les Temps modernes (Charlie Chaplin, 1936) [DP]

Dernière étape : Le Dictateur en 1940. Chaplin s’intéresse de près à ce qui se passe en Europe. Il observe la montée du nazisme et des persécutions contre les Juifs en Allemagne. Voyant le danger se préciser, il décide de dénoncer la folie meurtrière de Hitler en se lançant dès 1938 dans la rédaction du scénario du Dictateur. Mais dorénavant il ne peut plus se taire, Charlot ne peut plus se taire, l’heure est trop grave. Ce faisant, le réalisateur règle aussi d’une manière éclatante ses comptes avec cet usurpateur de Hitler qui lui a piqué sa fameuse moustache en brosse pour en faire, pour les décennies à venir, un symbole du Mal absolu. C’est André Bazin qui en parla le mieux en 1945 dans son article « Pastiche et postiche ou le néant pour une moustache ». Le fait est d’autant plus troublant que Chaplin et Hitler sont nés à quelques jours de distance, qu’ils sont pour ainsi dire jumeaux et tout à la fois diamétralement opposés. Ils incarnent d’une certaine manière les deux facettes du 20e siècle, le meilleur et le pire.

Rappelons que Le Dictateur met en scène deux personnages, un barbier juif vétéran de la guerre 14-18 et un dictateur baptisé Hynkel – qui n’est autre que Hitler bien sûr, tout comme c’est l’Allemagne dont il est question ici à travers le pays imaginaire de Tomenia. Personne à l’époque n’est dupe. Or il se trouve que le barbier juif – en fait Charlot – et le dictateur sont des sosies. Chaplin pousse même l’ironie en écrivant au début de son film que toute ressemblance entre les deux personnages est pure coïncidence alors même qu’il interprète les deux.

Imaginez, Hitler sosie d’un Juif ! Une scène fait référence à toute l’absurdité du projet nazi, celle où Garbitsch – en fait Goebbels – fait remarquer à Hynkel qu’il veut bâtir un monde de blonds aux yeux bleus dirigé par un brun ! Tout le film fonctionne sur cet humour noir incroyablement clairvoyant et visionnaire. Malgré lui Chaplin anticipe même la solution finale avant qu’elle ne soit mise en œuvre à l’occasion d’un gag à répétition évoquant un gaz létal qui pourrait éliminer tout le monde… Beaucoup moins drôle après coup…

Mais revenons au son. Chaplin continue à l’utiliser comme une matière comique, notamment quand il parodie un Hitler colérique en utilisant un langage inventé pseudo-allemand. Ou quand il commente la folie du dictateur en utilisant la musique de Wagner pour accompagner la fameuse scène de danse avec un globe terrestre.

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Le Dictateur (Charlie Chaplin, 1940) [domaine public]

Pourtant, vue la gravité du moment – l’Histoire rattrape en effet le scénario lorsque Hitler envahit la Pologne en 1939 – qui devient ici l’Österlich – Chaplin sait que son personnage ne peut plus rester silencieux. Charlot est en effet une icône mondialement connue et il se doit de s’adresser à l’humanité. Vingt-six ans qu’il se tait, mais cette fois il va parler et le fait est qu’il a beaucoup de choses à dire.

Par une astuce scénaristique, le barbier juif prend la place du dictateur à la fin du film. La Tomenia vient d’envahir l’Österlich et le conquérant doit prononcer un discours devant une foule immense. Remarquons que la montée sur l’estrade – ou sur l’échafaud devrait-on dire – est accompagnée d’une rythmique aux accents mortuaires. Comme dans Les Temps modernes, Charlot est acculé, il faut qu’il parle. C’est maintenant le renégat Commandant Schultz qui le presse de prendre la parole. Il se lance alors dans un discours fleuve, une sorte de confession de foi humaniste restée célèbre tant par sa force que par, là encore, son aspect visionnaire. Par la même, Chaplin tombe le masque et ne joue plus. Il s’adresse directement à ses spectateurs, face caméra, et  prend peu à peu possession de son personnage mythique qui disparaît pour toujours. Le maquillage s’efface, la moustache n’a jamais semblé aussi factice, le réalisateur ne cache plus ses cheveux blancs, il ne triche plus. Son regard ému le prouve. Ce faisant, il condamne Charlot qui apparaît ici pour la dernière fois.

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Le Dictateur (Charlie Chaplin, 1940) [domaine public]

Hitler a tué Charlot, à moins que ce ne soit l’inverse. Une chose est sûre, les horreurs du nazisme ont rendu l’innocence du cinéma muet et de Charlot – personnage clownesque, enfantin et pré-langagier s’il en est – définitivement obsolète.

On ne dira jamais assez combien ce film est extraordinaire, visionnaire, juste et surtout courageux. Chaplin reçut à l’époque du tournage de nombreuses menaces d’autant que l’opinion américaine était foncièrement isolationniste. Il finira d’ailleurs par payer son engagement du côté des ouvriers et des antifascistes au moment de la chasse aux sorcières. Mais cela en valait la peine car avec Le Dictateur Chaplin signa assurément l’un des films – pour ne pas dire LE film – sans doute le plus pertinent de toute l’histoire du cinéma.

Signalons quand même ces autres films antinazis réalisés par la suite par des cinéastes européens travaillant à Hollywood : Chasse à l’homme de Fritz Lang en 1941, Jeux dangereux d’Ernst Lubitsch en 1942,  La Cinquième Colonne d’Alfred Hitchcock en 1942, Hitler’s Madman de Douglas Sirk en 1942 ou encore Les Bourreaux meurent aussi de Fritz Lang en 1943.

© Régis Dubois 2017

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