« The Black Gestapo » (1975), la blaxploitation et les Black Panthers

Poster-phim-Depla-Net-110804-05Parmi les films d’exploitation les plus tordus des tonitruantes seventies – au nombre desquels bien sûr le cultissime Ilsa, la Louve des SS (1975) – voici une petite curiosité qui vaut le détour, pas tant pour ses qualités divertissantes (très relatives) que pour son sous-texte politique.

The Black Gestapo (Lee Frost, 1975), au titre on ne peut plus racoleur et douteux, s’inscrit en effet dans le sous-genre blaxploitation et, à ce titre, fut largement influencé par l’air du temps synonyme de contestation noire, de Black Power et de Black Panthers.

C’est un fait, au début des années 70 l’organisation marxiste noire créée par Huey Newton et Bobby Seale, originellement baptisée The Black Panther Party for Self-Defense, était à l’apogée de sa renommée. La simple image de Noirs en uniforme (veste en cuir et béret noir) paradant au cri de « Off the Pigs ! » (à bas les cochons ! = les flics) eut un impact sismique sur la communauté afro-américaine galvanisée et plus encore sur la majorité blanche terrorisée. Rien d’étonnant dès lors à ce que le cinéma de blaxploitation s’en inspire.

Sweetback, héros officiel des Black Panthers

Le film qui codifia le genre blaxploitation fut d’ailleurs une œuvre éminemment politique : Sweet Sweetback’s Baadasssss Song de Melvin Van Peebles (1971). S’il n’est pas le premier film réalisé par un Noir aux Etats-Unis, il est en revanche indexassurément le plus politique et le plus sulfureux de tous. Produit de façon entièrement indépendante par Melvin Van Peebles, à la fois acteur principal, scénariste et compositeur, Sweet Sweetback’s Baadasssss Song évoquait la prise de conscience politique d’un marginal des bas-fonds qui, après avoir laissé pour morts deux policiers blancs qui passaient à tabac un militant noir, prenait la fuite jusqu’à la frontière mexicaine grâce au soutien de toute la communauté. Le projet de Van Peebles était de réaliser un film coup-de-poing, mais aussi un manifeste pour un cinéma noir décomplexé jusque dans son esthétique (originale, brute, semi-expérimentale). Atypique, révolté, provocateur, Sweet Sweetback’s Baadassss Song collait parfaitement à l’air du temps. D’ailleurs, le film fit un tabac auprès de la jeunesse des ghettos et Huey Newton, le leader des Black Panthers, y consacra plusieurs pages dans le journal du Parti, exigeant que tous ses membres aillent le voir.

Prenons les armes !

D’autres cinéastes, à la suite de Van Peebles, n’hésiteront pas à porter haut et fort un discours révolutionnaire proche de celui des Black Panthers qu’on pourrait résumer par « prenons les armes contre les flics racistes » : citons notamment The Bus is Coming (1971), Emeute à Los Angeles (1972), The Spook Who Sat by the Door (1973), Le Parrain noir de Harlem (1974), Brotherhood of Death (1976), Brothers (1977)… 119774480Même si seul ce dernier s’inspirait ouvertement de faits réels – en l’occurrence la relation qu’entretinrent la militante Angela Davis et le prisonnier George Jackson – tous les autres faisaient explicitement référence à des groupes de Noirs armés en lutte contre l’oppresseur blanc. The Bus is Coming (Wendell James Franklin, 1971) construisait son intrigue à partir d’un événement faisant écho à l’assassinat par la police du Black Panther Fred Hampton [1]. The Final Comedown (Oscar Williams, 1972) évoquait pour sa part une émeute urbaine meurtrière opposant forces de l’ordre et militants révolutionnaires noirs. The Spook Who Sat by the Door (Ivan Dixon, 1973) racontait lui l’histoire d’un agent noir de la CIA qui formait à l’insu des autorités des jeunes du ghetto aux tactiques de guérilla urbaine. Réalisées et écrits par des Afro-américains, ces trois œuvres en particulier ne laissaient planer aucune ambigüité sur leur parti pris politique. Dans le doute, le vocabulaire emprunté aux Black Panthers (« Dig ! », « Pigs », « Right On ! ») et les affiches politiques épinglées en arrière-plan (des portraits de Huey Newton ou d’Angela Davis notamment) venaient rappeler aux spectateurs le radicalisme du propos.

The Bus is Coming

L’ombre des Panthers

Mais tous les films associés à la blaxploitation ne furent pas aussi engagés politiquement, loin s’en faut. La grande majorité d’entre eux s’apparentaient bien plus à des œuvres de divertissement. Et pourtant, cela ne les empêchait pas de faire passer, même de manière diffuse, les revendications du moment, qu’il s’agisse de film de gangsters, de karaté ou même de westerns ; par exemple dans Shaft (Les Nuits rouges de Harlem, Gordon Parks, 1971), le détective 51KRYNBTG9L._SY445_John Shaft s’associait à des militants noirs pour lutter contre des mafieux Italo ; dans Buck and the Preacher (Buck et son complice, Sidney Poitier, 1972), des « cowboys » noirs fraichement libérés de l’esclavage s’alliaient avec des Indiens contre des mercenaires blancs qui voulaient les ramener sur les plantations du Sud ; dans The Black Godfather (Le Parrain Noir de Harlem, John Evans, 1974) un gangster de Harlem déclarait une guerre aux mafieux blancs en s’associant à des militants noirs, etc. On pourrait continuer ainsi à évoquer les films qui faisaient allusion aux Black Panthers, ou du moins au Black Power et à la Révolution noire, concept assez flou et fourre-tout, il est vrai, faisant diversement appel à une mystique relevant à la fois du nationalisme, du séparatisme et de la rhétorique révolutionnaire. On pourrait encore citer par exemple les films anti-drogue, comme par exemple Gordon’s War d’Ossie Davis (Feu à bout portant, 1973), qui mettaient en scène l’une des préoccupations majeures des Black Panthers comme le rappelle Julien Sévéon [2]. Un film comme The Mack (Michael Campus, 1973) fut même encadré par les Panthers d’Oakland et tous les bénéfices de l’avant-première furent reversés au parti [3]. Une chose est sûre, tous les films de blaxploitation reflétaient à divers degrés les revendications de la période et, en dernière instance, la fierté d’être noir (« I’m Black and I’m Proud » chantait James Brown en 1968).

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Polémiques

Et pourtant ce cinéma fut dans l’ensemble mal compris et déconsidéré par les principales organisations pour les droits civiques. Une coalition, la CAB (Coalition Against Blaxploitation), fut même créée sous l’égide de la NAACP, du CORE et de la SCLC [4] à la sortie de Superfly (Gordon Parks Jr., 1972) – dont le héros était un dealer – dans l’intention notamment d’instaurer un code de censure [5]. Même Huey Newton, le leader des Black Panthers, qui avait pourtant encensé Sweet Sweetback’s Baadasssss Song l’année précédente, critiqua Superfly pour son apologie de la drogue et parce qu’il faisait, selon lui, « partie du complot » – comprenez, du complot-pour-anéantir-les-révolutionnaires-noirs [6]. Il faut tout de même admettre que la plupart des films blacks produits à cette époque, et notamment les films indépendants, comme ceux d’AIP et réalisés par des Blancs dans la pure tradition blaxploitation (les films avec Fred Williamson, Jim Brown ou Pam Grier), affichaient avec un certain excès sexe et violence gratuite et donnaient au final une image assez négative, voire stéréotypée, des Afro-américains. Ce qui explique entre-autres que le genre déclina rapidement à partir de 1976, victime à la fois de ses excès, de n’avoir pas su se renouveler, mais aussi de la nouvelle conjoncture politique qui se profilait à l’aube des années Reagan.

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The Black Gestapo et la dislocation du Black Panther Party

Venons-en donc au film qui nous occupe ici : The Black Gestapo réalisé par un habitué du genre grindhouse tendance trash, Lee Frost (The Thing with Two Heads, Love Camp 7…), semble au premier abord surfer opportunément sur deux sous-genres en vogue dans le cinéma d’exploitation de l’époque, la blaxploitation et la nazisploitation. Il raconte la formation d’un groupe d’autodéfense noir à Watts (Los Angeles) créé pour protéger la communauté des exactions de mafieux blancs mais qui, sous l’influence d’un lieutenant zélé et intransigeant, va se transformer en véritable milice fasciste. L’allusion aux nazis est d’ailleurs sans équivoque, depuis le titre jusqu’aux uniformes en passant par les images d’archives du Troisième Reich en ouverture du film. D’où, bien sûr, ce sentiment nauséeux qu’on se trouve face à une œuvre éminemment réac’ qui veut nous faire croire que les militants noirs (type Black Panthers of course) peuvent devenir aussi racistes que les suprématistes blancs, voire même pire.

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Mais passée cette première impression justifiée, on découvre pourtant un sous-texte plutôt intéressant. En effet, l’opposition entre les deux personnages principaux, le général Ahmed (Rod Perry), un modéré porté sur l’action sociale, et le colonel Kojah (Charles Robinson) un extrémiste tourné lui vers la lutte armée, semble carrément faire référence aux deux frères ennemis du Black Panther Party, j’ai nommé Huey Newton et Eldridge Cleaver qui se disputèrent violemment, à coup de règlements de comptes téléguidés, le leadership de l’organisation à partir de 1971. A sa sortie de prison Newton voulait en effet recentrer les activités du BPP sur le local et le social alors que Cleaver, exilé à Alger et à la tête de la Section Internationale des Black Panthers, appelait lui à la révolution armée.

Alors bien sûr, le film caricature outrageusement les positions des uns et des autres, sans compter que la comparaison entre la Gestapo et la Black Liberation Army s’avère carrément grotesque et idéologiquement absurde. Il n’empêche que le film de Frost n’est pas sans fondement politique.

The Black Gestapo (1975)

Cela dit quand sort The Black Gestapo, le schisme au sein du BPP est largement consommé et l’organisation est en pleine décomposition. Newton qui a entretemps sombré dans la came et la paranoïa s’est réfugié à Cuba pour échapper à l’accusation du meurtre d’une prostituée de dix-sept ans. Quant à Cleaver, en exil à Paris, il est plus que jamais isolé et est en train de revoir sérieusement ses positions politiques pour bientôt tourner carrément sa veste. The Black Gestapo lui se terminera par un duel viril qui verra la victoire du gentil modéré Ahmed-Newton contre le vilain radical Kojah-Cleaver.

Notons au passage qu’un autre film, Bucktown d’Arthur Marks avec Fred Williamson sorti lui aussi en 1975, releve sensiblement du même propos. Dans celui-ci en effet le personnage interprété par Williamson fait appel à sa bande de potes pour éliminer les flics racistes d’un patelin paumé (Bucktown), mais après avoir réglé leurs comptes aux cochons, les potes en question décidaient de rester et de reprendre les affaires de racket des flics, contre l’avis bien sûr de notre héros qui devra au final affronter en duel son meilleur ami lors d’un duel aux poings digne d’un combat Ali-Frazier.

Bucktown (1975)

Bucktown (1975)

D’une certaine manière on peut ainsi dire que Bucktown et bien sûr The Black Gestapo entérinent la fin de la Révolution noire et de ce qui fut la raison d’être des films de blaxploitation – à savoir la lutte des Noirs contre l’oppresseur blanc – et anticipent par la même le « black on black crime » et les rivalités meurtrières entre gangs noirs des années 80 (les Crips & les Bloods de L.A. notamment), ainsi que la vague New Jack du cinéma noir des années 90 qui en témoignera.

© Régis Dubois 2017

Notes :

[1] Foxy Bronx, « Terminus pour Compton », Soul Street n°1, p. 55.

[2] Julien Sévéon, That’s Baxploitation, Bazaar & Co, 2008, p. 53.

[3] Novotny Lawrence, Blaxploitation Films of the 1970s: Blackness and Genre, Routledge, 2008.

[4] La NAACP (National Association for the Advancement of Colored People), le CORE (Congress Of Racial Equality), et la SCLC (Southern Christian Leadership Conference) étaient, il faut le préciser, des organisations proches de l’Eglise et de la bourgeoisie noires.

[5] D’après Ed Guerrero, Framing Blackness, Temple University Press, 1993, pp. 100-101.

[6] Peter Doggett, There’s a Riot Going On: Revolutionaries, Rock Stars, and the Rise and Fall of ’60s Counter-Culture, Canongate, 2007, p. 506.

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