L’âge d’or des séries noires

Luke-Cage

Pour quelqu’un comme moi qui a grandi dans les années 80-90 les Afro-Américains à la télévision se résumaient à peu de choses : quelques seconds rôles caricaturaux dans des buddy movies blancs (Huggy-les-bons-tuyaux dans Starsky & Hutch ou Barracuda dans L’Agence tous risques) et beaucoup de sitcoms familiales comiques, aux couleurs flashy et aux rires préenregistrés, centrées sur les préoccupations futiles de la petite bourgeoisie noire (Le Cosby Show, Le Prince de Bel-Air, La Vie de famille, Ma Famille d’abord…). En somme, à l’instar de ceux du grand écran – qu’on songe à Eddy Murphy et Whoopi Goldberg à la même époque – les Noirs des séries télé avaient leurs emplois attitrés de bouffons exubérants prompts à divertir la majorité blanche et à perpétuer les bons vieux stéréotypes rassurants.

Le Cosby Show (1984-1992)

Le Cosby Show (1984-1992)

Et voilà que soudain déboule à l’orée des années 2015 toute une nouvelle livraison de séries afros complètement originales et carrément géniales. Quelques titres ? Power (Starz, 2014), Empire (Fox, 2015), Racines (History, 2016), The Get Down (Netfix, 2016), Luke Cage (Netfix, 2016), Atlanta (FX, 2016), Dear White People (Netfix, 2016)… Des productions à la réalisation inventive qui n’ont plus rien à envier au 7eme Art : qu’on songe aux épisodes de Dear White People qui offrent chacun le même déroulé des événements mais à partir de points de vues différents – celui de la Métisse révoltée Sam puis du nerd gay Lionel, puis de l’arriviste wanabe Troy – un peu à la manière de Pulp Fiction ou de Citizen Kane. Des séries dont certaines font le pari de la reconstitution historique et qui parviennent à nous bluffer par leur sens du détail, je pense bien sûr ici à The Get Down qui nous plonge avec délice dans les années 77-78 qui vit l’explosion du disco et l’arrivée du hip-hop dans le Bronx, avec ses coupes afro, ses bobs Kangol et ses baskets Puma. Des séries enfin et surtout qui mettent en scène des personnages complexes et multidimensionnels, loin des clichés des eighties, interprétés qui plus est par des acteurs confirmés et inspirés, à l’image des oscarisés Forest Whitaker (Racines) ou Mahershala Ali (Luke Cage).

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Alors comment expliquer une telle évolution ?

Commençons par noter quand même qu’il y a eu quelques antécédents, bien rares certes et très isolés, mais des précurseurs quand même. J’en veux pour preuve la mini-série sur l’esclavage Racines (ABC, 1977) qui battit tous les records d’audience lors de sa première diffusion. Pour autant c’est peu de dire que cet ancêtre des séries afros d’aujourd’hui a bien mal vieilli (interprétation pas toujours convaincante, costumes et maquillages parfois douteux, réalisation impersonnelle…). Il suffit pour s’en convaincre de voir le remake de 2016, comparatif qui résume bien le statut accordé aujourd’hui aux séries (et les moyens) par rapport aux années 70-80.index

Par ailleurs, il est indéniable que cette inflation de séries noires de qualité s’inscrit dans un mouvement plus général. Très clairement on observe un renouveau des séries télé depuis, disons, les années 2000 avec Oz, Les Soprano, Sur écoute, Carnivale, Breaking Bad, et plus encore depuis 2010 avec The Walking Dead, Homeland, Game of Thrones… C’est aussi parce que ces séries ont eu un grand succès public qu’à n’en pas douter les chaînes ont désiré diversifier leur offre et se tourner vers le public afro-américain.

Enfin, peut-être n’est-il pas interdit de voir dans cette normalisation-banalisation du héros noir à la télé une des conséquences des années Obama qui auront permis, comme je l’écrivais récemment dans Le Cinéma noir américain des années Obama (2017) de briser le plafond de verre quant aux rôles habituellement assignés aux Noirs. Il est en effet indéniable que le fait d’avoir eu un président noir à la tête de la plus grande puissance mondiale a assurément changé la donne et libéré l’imagination. Et pour le coup, c’est la télé qui aura cette fois été en avance sur le cinéma puisque la sortie du super-héros Marvel Luke Cage précède de deux ans celle de Black Panther prévue pour 2018.

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Toujours est-il que ce renouveau des séries noires a le grand mérite de déconstruire encore un peu plus les images souvent réductrices auxquels les Noirs ont longtemps été abonnés. En effet, le cinéma a toujours eu besoin de stéréotypes parce qu’en 1h30 on ne peut véritablement développer un personnage dans toute sa complexité. Or, les séries elles ont justement cet avantage de pouvoir « creuser » un protagoniste sur des dizaines d’heures, et donc, par conséquent, d’échapper aux personnages symboles et souvent creux du 7e Art. Et c’est peut-être aussi pour cela que ces séries marchent, parce qu’elles correspondent à un besoin plus fort des spectateurs de dépasser les clichés, un peu comme quand le cinéma classique a été détrôné par le cinéma moderne moins manichéens et moins simplistes. Dit autrement, le public (et les producteurs) des années post-Obama serait peut-être davantage prêt à accepter des personnages noirs plus complexes que par le passé. Et, en cela, ce serait plutôt une bonne nouvelle. Reste à savoir combien de temps faudra-t-il encore à la France pour lancer ses propres séries noires…

© Régis Dubois 2017

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