Les stéréotypes du Noir dans la bande dessinée

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Sambo (ph. Steve Snodgrass) [CC BY 2.0]

Hachette réédite ce mois-ci les aventures de Bibi Fricotin, une bande dessinée datant des années 20 et publiée jusqu’aux années 80, que l’on retrouvera tous les mois chez les marchands de journaux. Le personnage du Noir Razibus, qui sent bon le vieux stéréotype colonial, est apparu dans la série en 1951 pour devenir l’acolyte inséparable de Bibi Fricotin jusqu’en 1988, date du dernier album. Etonnamment, et contrairement à la plupart des héros de BD (de Mickey aux héros Marvel ou DC comics) lui n’a jamais évolué physiquement. Bien qu’il ne parle pas « petit nègre » (comme les Africains de Tintin au Congo) et qu’il n’est ni idiot ni maladroit, ni même spécialement comique, on est en droit de se demander si cette réédition est de bon augure au moment de l’affaire Théo et de la polémique autour du terme « Bamboula ». Imagerait-on seulement qu’on réédite aujourd’hui de vieilles images antisémites de Juif au nez crochu… Au moins les éditions Hachette auraient-elles pu intégrer une notice d’avertissement en exergue de la BD (1), ou mieux modifier légèrement le faciès caricatural de Razibus. Et pourquoi pas ? On a bien remplacé la cigarette de Lucky Luke par un brin d’herbe, alors pourquoi ne pas donner à ce Razibus des traits moins grossiers ?

Avatar de Pierre Cras

Avatar de Pierre Cras

Pierre Cras est historien et a notamment travaillé durant sa thèse sur l’histoire des représentations des Noir.e.s dans le dessin animé du XXe siècle (2). Nous lui avons demandé ce qu’il pensait de tout cela.

Cette réédition des aventures de Bibi Fricotin et de son acolyte Razibus Zozou te choque-t-elle dans le contexte actuel ?

Je ne dirais pas vraiment que je suis « choqué » par cette réédition. En revanche, le choix visiblement conscient et assumé de privilégier cet aspect de la bande dessinée Bibi Fricotin soulève certaines interrogations. En effet, il faut savoir que le personnage de Bibi Fricotin a été créé dans les années 1920 et a connu deux dessinateurs successifs avant son itération de 1947 par Pierre Lacroix, qui met aussi pour la première fois en scène le personnage noir de Razibus Zouzou. Dans le cadre d’une réédition de l’intégrale de la série, on peut se demander pourquoi ne pas avoir commencé par publier la genèse de Bibi Fricotin au lieu de privilégier une période au détriment des tomes antérieurs. Est-ce dû à une volonté affirmée d’avoir Razibus Zouzou « au casting » ? Est-ce une démarche patrimoniale de conservation historique ? Ou bien une stratégie de vente qui passerait par le « bad buzz » ?

Je tiens à préciser toutefois que je n’ai pas encore eu l’occasion de consulter cette réédition. Je ne sais donc pas si des textes d’avertissements et / ou de re-contextualisation historique ont été mentionnés. Si ce n’est pas le cas, il me semble que l’aspect économique de cette réédition est plus ambigu qu’il n’y paraît. Le fait de capitaliser sur un sentiment de nostalgie – ce dont il est apparemment question ici – et sur les représentations caricaturales qui y sont associées tout en faisant l’économie d’une perspective critique, équivaudrait à occulter ce qui a été fait, dit, théorisé depuis. Même si le personnage de Razibus Zouzou est ambivalent (du fait d’un décalage manifeste entre son aspect plastique caricatural et son langage, attitude et raisonnements plus neutres) il peut prêter à controverse selon moi. Il serait judicieux de faire l’effort, en particulier en ce moment, de ne pas republier cette bande dessinée « en l’état » sans tenir compte de l’actualité et des évolutions qui ont eu lieu en France depuis 1947.

Quelle était l’image des Noirs dans la BD franco-belge et en Europe à cette époque ? Les stéréotypes était-il la norme ? (genre Tintin au Congo) ?

En règle générale et comme l’a lui-même avoué Hergé à propos de Tintin au Congo, la représentation des Noir.e.s – Africain.e.s  et indigènes dans le cas présent – était généralement  subordonnée à la circulation de poncifs, d’idées préconçues en Europe dans les années 1930 et étaient donc construites à l’aune du filtre de l’Altérité. Nombre de dessinateurs et de scénaristes européens n’avaient jamais été en contact avec l’Afrique et se contentaient de retranscrire dans leurs oeuvres ces mêmes stéréotypes dont les canons idéologiques et visuels connaissaient une diffusion internationale.

Par ailleurs, le cas de la France des XIXe et XXe siècles est intéressant à étudier en raison de son étroite imbrication avec l’histoire de la colonisation. C’est notamment le cas de la BD Sam et Sap publiée pour la première fois en 1908 par Rose Candide et Georges Le Cordier qui fut la première en France à utiliser des phylactères [ou « bulles »]. Elle met en scène les aventures comiques d’un petit garçon noir prénommé Sam et de son singe Sapajou, tous deux ramenés d’Afrique afin de servir une famille blanche française. Sam est peu au fait des usages de la société blanche bourgeoise qu’il côtoie malgré lui et est en décalage constant avec ses employeurs et autres personnages qui sont autant de victimes régulières de ses bêtises de « sauvage ».

De quand date la fin des stéréotypes (s’il y a eu une fin) ?

C’est assez compliqué de répondre à cette question tant l’ambivalence des représentations des Noir.e.s dans la bande dessinée à toujours été présente (bien que l’on constate une assez nette préférence pour la caricature dépréciative à l’échelle de l’histoire de la bande dessinée). En ce sens, il serait probablement plus réaliste de parler d’une « évolution au cas par cas » plutôt que d’une véritable fin homogène qui constituerait une rupture nette et franche.

De plus, je crois qu’on ne peut pas véritablement parler de « fin » dans le sens ou il existe une certaine permanence qui, malgré une évolution indubitable, continue de se manifester ponctuellement au détour de certaines oeuvres. Un nombre non négligeable de représentations caricaturales sont encore visibles de façon plus ou moins explicite. C’était notamment le cas dans l’album Le Nègre Blanc (1952) des aventures de Blondin et Cirage qui mettait en image des stéréotypes graphiques d’Africains parlant « petit nègre ». Nous pouvons aussi mentionner le protagoniste éponyme de la bande dessinée Babalou créé en 1954 par le dessinateur italien Carlo Gentina. En version originale, Babalou s’appelle « Congolino » en référence au fait que le personnage soit Congolais et malgré son langage non-caricatural, il se montre plutôt couard face aux multiples dangers de la savane.

A partir des années 1980, la situation commence à évoluer et les représentations noires de la BD franco-belge tout autant. C’est véritablement la saga des Passagers du vent (1979-1984) de François Bourgeon qui a participé de l’engouement du public européen pour les épopées bédéistiques historiques. La série aborde par ailleurs la problématique de l’esclavage et de la traite négrière sous un angle presque « documentaire » et dépourvu de manichéisme. Cette nouvelle vague plus empreinte de réalisme apporte dans son sillage des oeuvres plus « matures » qui tentent de retranscrire la complexité de cette problématique, à l’instar de Congo 40 (1988) d’Éric Warnauts qui se déroule pendant la colonisation du Congo par la Belgique.

Qu’en est-il de l’image des Noirs dans la BD franco-belge / européenne aujourd’hui ?

Il me semble intéressant de noter que beaucoup de personnages noirs de la bande dessinée franco-belge qui ont été créés avant la phase de décolonisation (soit avant 1946) ont conservé peu ou prou les mêmes traits physiques et comportementaux jusqu’à nos jours. Le personnage de Razibus Zouzou a par exemple le même visage jusqu’à la fin de la publication de Bibi Fricotin en 1988.

A contrario, il existe aussi des personnages noirs / africains qui se sont détachés des canons issus de cette époque antérieure. La série de BD franco-belge Comanche (1969-2002) de Greg et Hermann est un cas d’école pour plusieurs raisons. Prenant pour cadre les Etats-Unis du Far West (XIXe siècle), la série met en scène une jeune femme, Comanche, chargée de la gestion d’un ranch après que ce dernier lui ait été légué par son père. Pour l’aider dans sa tâche, elle engage une équipe hétéroclite de garçons de ferme. L’un des plus importants s’appelle Toby, un ancien esclave africain-américain qui deviendra le contremaître du ranch. Toby n’est pas stéréotypé et le simple fait de sa présence met à mal la vision assez hollywoodienne d’un Far West qui aurait été relativement monochrome.

De nos jours, le monde de la bande dessinée franco-belge propose à ses fans une variété de personnages noirs et de situations beaucoup plus importantes qu’auparavant. Ainsi, on pourra consulter les aventures d’un commissaire noir français dans A.D. Grand Rivière (2000-2003), ou encore se pencher sur La Grippe coloniale (2003) de Serge Huo-Chao-Si qui, au milieu des turpitudes de la fin de la Première Guerre mondiale et l’arrivée de la grippe espagnole sur l’île de la Réunion, aborde des questionnements liés à l’appartenance ethnique et au statut social des vétérans issus des colonies.

Quelles différences existe-il entre la tradition européenne et américaine ? Autrement dit, la BD et les comics étasuniens ont-ils connu les mêmes évolutions ?

Une fois encore, c’est une vaste question qui mériterait une réponse tout aussi vaste ! Pour schématiser, disons que les évolutions de représentation aux Etats-Unis ont connu une trajectoire similaire mais qu’elles furent déterminées par l’histoire du pays. Les principaux changements ont eu lieu à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsque les vétérans Noirs sont revenus d’Europe après avoir combattu sous les drapeaux américains, et étaient encore confrontés à la ségrégation de jure dans les Etats du Sud. Dès lors, les associations militantes comme la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) ont mené des campagnes contre les caricatures de soldats africains-américains dans les dessins animés et la bande dessinée.

Ce sont définitivement les années 1960 et 1970 qui ont apporté une redéfinition des schémas de représentations usités jusqu’alors à travers l’avènement d’un marché des BD pour adultes. Ces dernières sont profondément marquées par la contre-culture et regroupées sous l’appellation de « comix » afin de les séparer du reste de la production et de mettre en lumière le « x » pour « Rated X ».

Dans la bande dessinée grand public, de nouvelles représentations firent également leur apparition à travers la publication de comic books mettant en scène des super-héros noirs comme Black Panther (1966) ou Luke Cage (1972) qui éclairaient les expériences de leurs protagonistes sous un angle plus social que jamais auparavant. Cette tendance « révolutionnaire » s’essouffle peu à peu dans les années 1980. La fin des années 1990 est nettement plus prolifique en la matière et un renouveau artistique est porté par de jeunes dessinateurs de presse noirs – comme Aaron McGruder et son comic strip Boondocks créé en 1996 – qui traitent frontalement de sujets délicats comme le racisme, la condition noire dans une Amérique qui se définit comme « post-raciale », le rôle des médias blancs et noirs dans la diffusion de stéréotypes etc.

Propos recueillis par Régis Dubois par mail le 14/03/2017.

RD & PC © 2017 pour le texte

Notes :

(1) A la fin du premier album réédité en mars 2017, intitulé « Bibi Fricotin et les soucoupes volantes » et originellement paru en 1960, un dossier explore différents thèmes comme la jeunesse de Pierre Lacroix (l’inventeur du personnage de Razibus Zouzou), les OVNI ou les expressions désuètes utilisées dans cet épisode, mais rien sur la caricature équivoque de Razibus – comme si cette image grossière d’un Noir couleur charbon aux énormes lèvres rouges allait de soi…

(2) Pierre Cras est docteur en civilisation américaine et spécialiste en Histoire culturelle et Cinéma. Ses recherches concernent les productions issues de la culture populaire en général et le film en particulier. Il s’intéresse essentiellement au statut de témoin et agent historique de ceux-ci ainsi qu’à la généalogie des images. Pierre Cras collabore régulièrement à la revue de vulgarisation « Les Docs Afros » et enseigne actuellement le cinéma à l’Université Paris III – Sorbonne Nouvelle.

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2 comments

  1. Samuel dit :

    Merci pour cet entretien très intéressant.

    Néanmoins, je suis choqué par un passage dans le chapô : « Au moins les éditions Hachette auraient-elles pu intégrer une notice d’avertissement en exergue de la BD, ou mieux modifier légèrement le faciès caricatural de Razibus. Et pourquoi pas ? On a bien remplacé la cigarette de Lucky Luke par un brin d’herbe, alors pourquoi ne pas donner à ce Razibus des traits moins grossiers ? »
    L’exemple de Lucky Luke me paraît tout particulièrement mal choisi. Il ne s’est pas agi de retoucher la cigarette et de la transformer en brin d’herbe : Morris, de son vivant, a choisi de faire arrêter de fumer son personnage, à partir d’un certain point. Il n’a pas modifié les aventures antérieures. Jean-Claude Forest, lui, a modifié Barbarella au fil des rééditions, mais là aussi, il était vivant (et consentant).
    Enfin, sur le principe même, je suis complètement opposé à cette proposition. En tant que chercheur en cinéma, feriez-vous la même proposition pour des films, qu’il s’agirait de modifier ou d’amputer ? On en a un triste exemple avec l’édition des dessins animés de Tex Avery : un film invisible officiellement aujourd’hui (Uncle Tom’s Cabin, 1937), des plans coupés ou modifiés dans certains films. Pour moi, l’intégrité d’une œuvre doit être respectée lorsqu’on la propose à nouveau au public.

  2. Lorezini Fuoco dit :

    En total accord avec le commentaire de Samuel;
    1) Merci pour cet entretien passionnant.
    2) Si on commence à gommer les aspérités d’une oeuvre. On s’arrête où?

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