« Pourquoi le cinéma français est-il de gauche ? »

LA-LOI-DU-MARCHE-Affiche-574x768« Pourquoi le cinéma français est-il de gauche ? » Voilà, sans crier gare, la question que me posa – sur un ton légèrement agressif – un journaliste de L’Express alors que je venais à peine de décrocher mon téléphone et que je déjeunais tranquillement à table avec mes kids il y a une semaine de cela.

A froid comme ça, ça fait un peu bizarre… Pas évident d’y répondre à brûle-pourpoint. C’est pourtant ce que je fis en lui demandant pour commencer d’où il tenait cette information (de quelle source statistique exactement ?) et surtout ce qu’il entendait par « de gauche » ? La « gauche caviar » ou la gauche-gauche vraiment de gauche ? Et puis j’ai hasardé une amorce d’explication en lui disant que s’il y avait une tendance « de gauche » dans la cinéma c’était sans doute parce que la culture attirait essentiellement au départ des gens qui ne partageaient pas les mêmes valeurs et ambitions que les gens « de droite » qui se tournaient eux plus volontiers vers des carrières plus lucratives, plus sûres et plus respectables. Bref, on discuta ainsi un bon quart d’heure – au bas mot – et, comme c’est souvent le cas, ledit journaliste ne retint de notre conversation qu’une pauvre phrase notée à la volée qu’il « cita » approximativement dans son article – en faisant des erreurs…

Comme c’est assez frustrant et que dans moins de deux heures j’ai rendez-vous avec une journaliste de RMC au téléphone pour évoquer la même problématique, j’ai donc décidé d’y répondre dans un article – au moins comme ça je suis sûr que mon propos ne sera si tronqué ni escamoté.

La Vie est à nous (1936) de Jean Renoir

La Vie est à nous (1936) de Jean Renoir

Alors oui, on peut dire qu’il existe une tradition de gauche dans le cinéma français et qui remonte à loin : A l’époque du Front populaire déjà, où il était de bon ton de copiner avec le PCF (songeons à Jean Renoir ou au tandem Carné-Prévert entre autres), mais aussi durant l’après-guerre où nombre de Français – et de cinéastes – se sentirent proches du « Parti des fusillés ». Relevons d’ailleurs qu’il n’y eut durant l’Occupation aucun film français de fiction foncièrement collabo ni antisémite (à part peut-être L’Inconnu dans la maison d’après Simenon). Cette attirance mutuelle entre le monde du cinéma et les partis progressistes se poursuivit durant les années 60 à l’époque de la Nouvelle Vague (avec Jean-Luc Godard surtout, mais aussi Varda, Marker, Resnais, Malle…) et encore plus durant les années post-68 avec l’émergence des « fictions de gauche » comme on les appela alors (les films-dossiers d’Yves Boisset et de Costa-Gavras notamment).

La Chinoise (1967) de Jean-Luc Godard

La Chinoise (1967) de Jean-Luc Godard

Suite à l’élection de Mitterrand et grâce au zèle de Jack Lang en matière de culture, le mariage entre Gauche et 7ème Art a même en quelque sorte été officialisé. Le retour de la Droite et les grandes grèves de 1995 contre la Loi Juppé ont par ailleurs vu le retour d’un cinéma engagé dans la veine du Marius et Jeannette de Robert Guédiguian. Et depuis lors, le cinéma d’auteur hexagonal a souvent été synonyme de drame social humaniste à la manière d’Entre les murs, de La Loi du marché, de Welcome ou encore de Fatima. D’où cette forte impression qu’il existerait une doxa – pour ne pas dire une « pensée unique » – de gauche dans le cinéma français. C’est d’ailleurs le propos de l’article de L’Express (1).

Marius et Jeannette (1997) de Robert Guédiguian

Marius et Jeannette (1997) de Robert Guédiguian

Mais comment pourrait-il en être autrement ?  Vous imaginez des films faisant l’éloge du chacun pour soi, de la loi du plus fort, des traditions chrétiennes (façon Fillon), de la suffisance des puissants, du cynisme des banquiers, sans même parler de l’homophobie (chère aux réactionnaires de la « Manif pour tous ») ? Pas très glamour quand même… Pas très moral non plus… Et pas très cinématographique surtout… Et en plus ça créerait des polémiques, des boycotts et des manifs. Aussi, comme le notait Yannick Déhée dans Mythologies politiques du cinéma français (PUF, 2000) au sujet des films des années 70, « quand la gauche s’assume sans complexe à l’écran, la droite reste honteuse, à quelques exceptions près ». Et puis on n’est pas aux États-Unis ici, les super-héros, super-flics et super-commandos bodybuildés c’est pas trop dans nos habitudes. Aussi, même s’il existe des antécédents notoires de films « de droite » (je pense ici à des œuvres comme Le Complot en 1973 ou La Race des seigneurs en 1974, mais aussi aux films de vigilante comme par exemple Le Marginal ou Le Professionnel avec Belmondo), force est de constater que le génie de droite s’exprime bien mieux dans le monde des affaires que dans celui des Arts.

Le Professionnel (1981)

Le Professionnel (1981)

Alors oui, il pourrait bien exister un certain conformisme de gauche dans les milieux du cinéma parisien – tendance « gauche bobo » s’entend, ascendance Macron. Mais alors il ne faut pas oublier que cette « pensée dominante » est loin d’être hégémonique dans le paysage médiatique français. Ne prenons que la télévision dont les titres des émissions (« Que le meilleur gagne », « Le Maillon faible », « La Roue de la fortune »… sans parler de la télé-réalité) font à eux seuls office de programme sarkozyste. Car oui, si le cinéma français penche légèrement à gauche, la société française elle pèse de tout son poids définitivement à droite. Et de plus en plus…

"Que le meilleur gagne"

« Que le meilleur gagne »

Dernière remarque, si effectivement notre cinématographie semble partager des valeurs habituellement associées à la Gauche, cela reste quand même une gauche bien modérée. Combien de films en effet s’intéressent vraiment au sort des ouvriers, des petites gens, des réfugiés, des jeunes précaires ? Quand on pense en général au cinéma français on songe plus à des films évoquant les doutes existentiels de quelque petit-bourgeois parisien qu’à La Grève d’Eisenstein… En 2004, dans son ouvrage L’Ecran bleu : la représentation des ouvriers dans le cinéma français (2), Michel Cadé faisait d’ailleurs remarquer, à juste titre, que la figure de l’ouvrier demeurait quand même rare dans notre cinématographie. Seuls 200 films selon lui l’ont mise en scène depuis La sortie des usines Lumière en 1895, soit à peine 1,6 % de la production totale hexagonale, chiffre plus que dérisoire si l’on considère l’importance du prolétariat dans la vie politique du 20ème siècle.

©RD2017

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