La vidéosurveillance, un contre-pouvoir ?

Sstrobeck23 (2016) [CCA4.0]

Sstrobeck23 (2016) [CC BY-SA 4.0]

Il y a soixante-huit ans George Orwell avait imaginé dans son roman 1984 une société du futur dirigée par un Etat policier dans lequel chaque citoyen vivrait sous la surveillance de Big Brother. Or force est de constater que l’écrivain avait vu juste puisque tout ce que nous faisons est aujourd’hui enregistré, aussi bien nos paiements par carte bancaire que nos échanges via les réseaux sociaux ou même nos simples actions du quotidien filmées dès lors que nous quittons notre espace privé (dans la rue, dans les magasins et même sur notre lieu de travail). Mais Orwell avait-il pensé que cette arme de surveillance massive produirait aussi son contraire, son antidote en quelque sorte ? Car la multiplication des caméras de surveillance implantées par les tenants du pouvoir (l’Etat, les collectivités, les patrons) dans le but de contrôler les « classes dangereuses » s’est aussi accompagné parallèlement de la prolifération de caméras miniatures au service de tous (IPhone, GoPro, etc.). Du coup, si Big Brother nous observe effectivement en permanence, en retour tout le monde est aussi en capacité de surveiller Big Brother.

L’affaire de l’arrestation hyper-violente de Théo à Aulnay-sous-Bois le confirme : les flics sont aussi sous surveillance. Ils le savent tellement bien qu’ils auraient, semble-t-il, emmené leur victime dans un angle mort à l’abri des caméras pour le passer à tabac en toute impunité. Théo a confié de son côté qu’il voulait justement aller dans le champ de la caméra de surveillance parce qu’il avait senti que ce contrôle d’identité allait déraper « vu leur façon de parler, j’ai dit là ils sont pas là pour rigoler », ce qui fut pris par les policiers pour une tentative de fuite semble-t-il :

« (..) Je suis parti contre le mur tranquillement et là un des policiers vient et me met un coup, il m’assène un coup. Et là je savais très bien que dans le coin où on était y’avait pas de caméra. J’ai dit là faut que je me débatte le mieux que je peux pour aller devant les caméras. Et dès que j’arrive devant les caméras – j’ai pas cherché à fuir – j’ai dit au policier « vous avez déchiré mon sac ». Que des insultes, que des injures. Et moi comme j’étais de dos, mais j’étais en trois-quarts, donc je voyais ce qu’il faisait derrière moi, je l’ai vu prendre sa matraque, et il me l’a enfoncée dans les fesses, volontairement. Il était là, dès qu’il a fait ça je suis tombé sur le ventre, j’avais plus de force, on dirait que mon corps m’avait laissé (…) » (témoignage audio de Théo diffusé notamment sur BFM.TV).

Mais ce qui aurait dû rester hors-champ a été filmé – en partie seulement et de loin, certes – par un amateur. Et même si concrètement on ne voit pas grand-chose (on devine quand même le pantalon baissé de la victime), la vidéo n’en est pas moins choquante et surtout a valeur de preuve, du moins rend-elle crédible la version de la victime. S’il n’y avait pas eu cette vidéo, l’affaire aurait-elle eu un tel retentissement ? En comparaison, six mois plus tôt, la mort d’Adama (non filmée) ne semble pas avoir suscitée une telle indignation nationale. Alors que dans le cas de Théo le Président Hollande s’est déplacé en personne à l’hôpital pour rendre visite à la victime. Il est vrai que l’idée d’un viol à l’aide d’une matraque a quelque chose de profondément barbare, pour autant dans le cas d’Adama on parle quand même de la mort d’un jeune homme par étouffement ! (thèse non officielle à ce jour). Il semblerait donc que l’existence d’une vidéo amateur ait joué un rôle en faveur de la médiatisation de l’affaire d’Aulnay-sous-Bois. Pour ceux qui en douteraient, souvenons-nous du tollé soulevé par le coup de point d’un policier asséné à un lycéen de seize ans lors des manifestations contre la Loi travail de mars 2016 et dont la vidéo avait fait le tour des rédactions.

Rappelons-nous aussi qu’il y a vingt-cinq ans aux Etats-Unis les images du passage à tabac de l’automobiliste noir Rodney King par quatre policiers blancs filmé par un vidéaste amateur avaient enflammé les esprits et qu’à la suite de l’acquittement des coupables Los Angeles avait connu six jours d’émeutes qui firent plus d’une cinquantaine de morts… Plus récemment les assassinats filmés d’Oscar Grant (2009), de Tamir Rice (2014) ou d’Eric Garner (2014), des Afro-américains victimes de bavures policières, ont assurément contribué à une prise de conscience des violences policières aux Etats-Unis, comme en témoigne notamment le succès du mouvement « Black Lives Matter » (1). Par la suite, ces vidéos amateurs ont même pu être utilisées dans des films de fiction grand public pour dénoncer le racisme et les violences policières, à l’exemple de Malcolm X (Spike Lee, 1992) qui s’ouvre sur les images du passage à tabac de Rodney King, ou de Fruitvale Station (Ryan Coogler, 2013) qui se conclue sur celles d’Oscar Grant.

Et en France alors ? Les images de l’arrestation de Théo auront-elles les mêmes effets ? Permettront-elles une réelle prise de conscience ? Espérons-le. Car on est en droit de s’inquiéter d’une telle dérive et d’une telle débauche de violence – si les faits sont avérés – de la part de policiers censés être au service des citoyens. Notre pays serait-il en passe de basculer dans le même racisme crasse que celui de l’Oncle Sam ? Flics blancs contre jeunes noirs (ou jeunes arabes) ? Dans tout les cas, comme l’a montré l’affaire Théo, la vidéosurveillance citoyenne pourrait bien devenir, comme aux USA, un moyen de dénonciation efficace des violences policières et du racisme institutionnalisé.

©RD2017

P.S. : Rappelons qu’il est légal de filmer un policier dans l’exercice de ses fonctions, comme le confirmait Le Monde en 2011 : « Filmer des policiers dans l’exercice de leur fonction n’est-il pas interdit par la loi ? Eh bien non. Dans les colonnes du journal La Croix, Nicolas Comte, secrétaire général du syndicat majoritaire Unité-SGP Police explique : « Juridiquement, il n’existe pas d’interdiction de publier des photos de policiers dans l’exercice de leurs fonctions. Sauf pour des cas particuliers, comme ceux des policiers protégés par le secret défense ou ceux qui se trouvent en contact avec le grand banditisme. Hormis ces circonstances particulières, le droit à l’image d’un policier est le même que celui de tout un chacun. » Une explication qui fait échos à l’article de Slate.fr intitulé Peut-on filmer un policier ?»

> lire aussi ce tout récent article du nouvelobs.com : « Peut-on filmer la police ? »

Notes :

(1) « Black Lives Matter : Un nouveau souffle pour les voix des Noirs », liberation.fr (05/2016).

(2) « CLAP – Filmer la police, attention danger », lemonde.fr (25/10/2011)

 

One comment

  1. Samuel dit :

    Merci pour cet article. Au chapitre de la fiction, je citerais aussi « Strange Days », de Kathryn Bigelow.

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