Les Noirs dans le cinéma français : de Joséphine Baker à Omar Sy

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Les Noirs dans le cinéma français : de Joséphine Baker à Omar Sy de Régis Dubois (éd. LettMotif, 246 p. 24 euros)

Cet ouvrage poursuit deux objectifs. D’une part analyser l’image du « Noir » et son évolution dans l’imaginaire cinématographique français depuis un siècle. D’autre part, mettre en lumière la présence des Noirs et Métisses dans le cinéma hexagonal depuis les premières vues des frères Lumière jusqu’au triomphe d’Intouchables, en évoquant notamment les rôles interprétés par Josephine Baker, Habib Benglia, Darling Légitimus, Robert Liensol, Isaac de Bankolé, Firmine Richard, Jacques Martial, Alex Descas, Mouss Diouf, Aïssa Maïga, Edouard Montoute, Stomy Bugsy, Eriq Ebouaney, Joeystarr ou Omar Sy.

Ce livre consacre par ailleurs un chapitre au « cinéma noir français » pour essayer de comprendre pourquoi et comment s’est constitué un cinéma identitaire, pour ne pas dire communautaire, réalisé par des cinéastes afro-ascendants depuis une trentaine d’années. Un dictionnaire regroupant les principaux acteurs et réalisateurs concernés parachève ce projet.

 

Joséphine Baker

Joséphine Baker

 

Avant-propos

Cet ouvrage se donne pour but d’analyser l’image du « Noir » et son évolution dans l’imaginaire cinématographique français du début du vingtième siècle à nos jours, étant bien entendu que l’entité « Noir » ne recoupe aucune réalité sociale précise et encore moins a fortiori de réalité biologique [1]. Mais force est de constater que c’est sous cette dénomination que les personnages à la peau sombre ont été le plus souvent désignés dans les scénarios des films jusqu’à une époque encore récente, comme en témoigne Alex Descas qui confie : « Au début des années 1980, il n’y avait rien d’intéressant pour un comédien noir. On vous proposait des petits rôles pour des personnages qui n’avaient généralement pas d’autre qualification dans le scénario que « le Noir » [2]. C’est la raison pour laquelle le titre de ce livre, simple et direct à défaut d’être « politiquement correct », a été choisi. C’est un fait, le regard du colonisateur ne s’est guère embarrassé de nuances pour désigner celui qu’il avait pour dessein d’oppresser [3]. Ou, comme le dit Lilian Thuram, « on ne devient noir que dans le regard de l’autre »[4]. Le « Noir » n’est ainsi qu’une construction imaginaire et culturelle dans lequel le cinéma a largement puisé et qu’il a en retour contribué à façonner.

 

Black mic-mac de Thomas Gilou (1985)

Black mic-mac de Thomas Gilou (1985)

 

Loin de moi donc l’idée de verser dans un quelconque « noirisme ». Ce qui m’intéresse avant tout ici, dans cette démarche, c’est de comprendre comment les films français ont depuis plus d’un siècle construit cette figure imaginaire du Noir et comment celle-ci a évolué au fil des décennies. En fait c’est davantage une analyse de l’imaginaire des « Blancs » – et de l’idée qu’ils se font de l’Autre – dont il sera question dans ces pages que d’une étude sur les Noirs à proprement parler. En tant que Français, métropolitain et blanc, je me sens donc concerné au premier chef. Et comme je l’énonçais déjà en exergue de mon premier ouvrage Images du Noir dans le cinéma américain blanc publié il y a vingt ans, en citant l’écrivain afro-américain James Baldwin, « humainement, personnellement la couleur n’existe pas. Politiquement, elle existe ». Aussi, il me semble que si l’on veut que les mentalités évoluent, il est nécessaire de comprendre comment ont été construits et ont évolué les stéréotypes de l’Autre. C’est un des enjeux de ce travail. Car, pour citer un comédien parmi d’autres, « en France malheureusement, en tant qu’acteur noir, on est victime de l’empreinte qu’a laissée la colonisation dans la culture française. Et le monde de l’audiovisuel français n’échappe pas à cette réalité » (Eriq Ebouaney)[5]. Même constat chez les actrices : « J’ai alors réalisé que le regard de l’autre est façonné par une lourde histoire coloniale, et que ce regard était très présent au cinéma » (Aïssa Maïga)[6].

 

Chocolat de Roschdy Zem (2016)

Chocolat de Roschdy Zem (2016)

 

En deuxième instance, ce livre a aussi pour projet de mettre en lumière la présence des acteurs issus de la diaspora noire dans le cinéma français. Car dès les origines du cinématographe, des acteurs « de couleur » ont joué dans des films, et dans les tous premiers même, ceux des pionniers Louis Lumière, Ferdinand Zecca, Alice Guy, Max Linder ou Louis Feuillade et, par la suite, pour tous les grands cinéastes français qui suivront, de Jean Renoir à Abdellatif Kechiche en passant par Julien Duvivier, Christian-Jaque, Jean Cocteau, Marcel Carné, Jean Grémillon, Claude Autant-Lara, Henri-Georges Clouzot, Jean-Luc Godard, Claude Chabrol, Louis Malle, Bertrand Tavernier, Costa-Gavras, Yves Boisset, Jean-Jacques Annaud, Jean-Jacques Beineix, Luc Besson, Coline Serreau, Claire Denis, Mathieu Kassovitz, Jean-François Richet, Maïwenn et bien d’autres. Et pourtant, aucun livre d’histoire du cinéma n’a à ce jour évoqué leur présence en continu. Aucun essai n’a tenté de rassembler en un seul volume le long parcours des Afrodescendants à travers le cinéma français. Ce livre se veut donc aussi être une sorte d’hommage à tous ceux qui, malgré le racisme ambiant, la pénurie des rôles et les personnages parfois avilissants qu’on leur a demandé d’interpréter, ont tenu bon et ont cru en leur métier, contre vents et marées.

 

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Enfin, cet ouvrage consacre un chapitre au « cinéma noir français », pour essayer de comprendre pourquoi et comment s’est constitué un cinéma identitaire, pour ne pas dire communautaire, réalisé par des cinéastes d’ascendance africaine et antillaise, depuis Euzhan Palcy jusqu’à Abd Al Malik, en réponse à l’invisibilité de la réalité des Noirs de France.

Un dictionnaire regroupant les principaux acteurs et réalisateurs concernés parachève ce projet.

Notes :

[1] Définir qui est un acteur « noir » ou ne l’est pas est d’ailleurs un véritable casse-tête. J’ai par exemple délibérément écarté de mon analyse les personnages interprétés par Eric Judor (La Tour Montparnasse infernale, Les Daltons, etc.) « métis mi-autrichien mi-guadeloupéen » selon ses propres termes (dans « Eric sans Ramsy », Télérama du 10/09/2011) ou ceux joués THnoirs-couvpar Corinne Touzet (vedette de la série « Une Femme d’honneur »), une « quarteronne martiniquaise » comme elle se définit elle-même (dans le portrait que lui consacre Regards & découvertes en 2007) et ce, après avoir réalisé un rapide sondage auprès de mon entourage et en avoir conclu que ces personnalités n’étaient pas perçues comme « noires » alors qu’elles sont pourtant métisses d’ascendance afro-antillaise.

[2] « Alex Descas : « Claire filme d’abord les êtres, non leur couleur de peau » » propos recueillis par Jacques Mandelbaum, Le Monde (17/02/2009).

[3] A titre d’exemple, au XVIIIe siècle, on comptabilisait parmi les « Noirs » vivant en métropole les personnes originaires d’Inde.

[4] Entretien avec Noémie Coppin pour Africultures à propos de l’exposition « Exhibitions, l’invention du sauvage » (mis en ligne sur le site le 24/01/2012).

[5] « Noir, oui ! Mais acteur tout court ! », entretien avec Eriq Ebouaney par Falila Gbadamassi pour afrik.com (5/04/2004).

[6] « Aïssa Maïga, une femme presque parfaite » interview pour aufeminin.com (2010).

 

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Régis Dubois © 2016 pour le texte

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