Les Afro-américains et les Oscars : retour sur une polémique

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Depuis une semaine l’information est relayée par tous les médias français, Spike Lee et Jada Pinkett Smith (épouse de Will Smith) n’iront pas à la 88e cérémonie des Oscars pour protester contre le fait qu’aucun acteur noir n’a été nommé cette année. Depuis la polémique ne cesse d’enfler. Outre-Atlantique plusieurs personnalités disent comprendre la position des contestataires : Will Smith, Idris Elba, Whoopi Goldberg, George Clooney, Dustin Hoffman, ou les rappeurs Snoop Dogg et 50 Cent – certains n’hésitant pas à appeler au boycott. La fronde a un tel retentissement qu’elle s’invite même dans le débat français. D’un côté Omar Sy et Rochdy Zem jugent cette levée de boucliers légitime, de l’autre Charlotte Rampling, nommée dans la catégorie Meilleure actrice pour 45 ans, met de l’huile sur le feu en parlant de « racisme anti-blanc »…   Mais qu’en est-il vraiment de la représentation des Noirs dans l’histoire des Oscars ?

  • Les chiffres

Commençons par dire que les Afro-américains représentent 12,6 % de la population des États-Unis.

Depuis la création des Oscars en 1928, ils ont reçu (toutes catégories confondues) 39 Oscars (1) sur les 1878 décernés (d’après mes calculs) en 87 ans, soit 2,1% – essentiellement pour des musiques et des 2nd rôles féminins.

Du côté des acteurs il y en eut 5 pour les 1er rôles (depuis 1928) et 10 pour les 2nd rôles (depuis 1936) soit 4,5 % des 332 prix d’interprétation décernés depuis 1928.

 

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  • Les lauréats

Les acteurs noirs à s’être vu décerner la fameuse statuette sont, dans des premiers rôles : Sidney Poitier en 1963 pour Le Lys des champs, Denzel Washington en 2002 pour Training Day, Halle Berry en 2002 pour A l’ombre de la haine, Jamie Foxx en 2005 pour Ray et Forest Whitaker en 2007 pour Le Dernier roi d’Ecosse.

Du côté des seconds rôles on a : Hattie McDaniel en 1940 pour Autant en Emporte le vent, Louis Gossett Jr. en 1983 pour Officier et gentleman, Denzel Washington en 1989 pour Glory, Whoopi Goldberg en 1991 pour Ghost, Cuba Gooding Jr. en 1997 pour Jerry Maguire, Morgan Freeman en 2005 pour Million Dollar Baby, Jennifer Hudson en 2007 pour Dreamgirls, Mo’Nique en 2010 pour Precious, Octavia Spencer en 2012 pour La Couleur des sentiments et Lupita Nyong’o en 2014 pour 12 Years a slave.

Enfin côtés réalisateurs citons Steve McQueen en 2014 pour 12 Years a slave (mais McQueen est anglais…) et Spike Lee qui reçut en novembre 2015 un Oscar d’honneur pour l’ensemble de son œuvre de cinéaste indépendant.

 

Sidney Poitier en 1964

Sidney Poitier en 1964

 

  • Les raisons du mécontentement

– C’est la deuxième année consécutive qu’aucun acteur noir n’est nominé et le fait que Selma ait été snobé l’an passé n’a pas encore été bien digéré semble-t-il.

– Il y avait pourtant quelques concurrents noirs sérieux susceptibles d’être nominés comme Samuel L. Jackson (Les 8 salopards) et Michael B. Jordan (Creed) et, côté réalisateurs, F Gary Gray (NWA : Straight Outta Compton) ou Ryan Coogler (Creed).

– Spike Lee (Chi-raq) et Will Smith (Seul contre tous) n’ont pas été nommés et pourraient bien avoir été vexés… (rappelons que c’est Lee et l’épouse de Smith qui ont lancé la polémique).

– Enfin, et c’est sans doute la donnée la plus importante, une enquête a montré que l’Académie était composée à 94 % de Blancs (mais aussi à 77% d’hommes et à 86% de personnes âgés de plus de 50 ans).

 

  • Mon point de vue

J’étudie la question de la représentation des Noirs dans le cinéma américain depuis vingt ans (mon premier ouvrage Les Noirs dans le cinéma américain blanc (1980-1995) est paru en 1997). J’ai pu ainsi observer au fil des ans des évolutions réelles. Et s’il est vrai que pendant très longtemps les Noirs ont été absents des palmarès (seulement deux acteurs oscarisés avant les années 80) depuis les choses ont quand même bien changé. D’ailleurs si on compte le nombre d’acteurs noirs primés depuis 1980, on arrive à un taux de 9 % (13 Oscars sur 140 en 35 ans) – rappelons que les Afro-américains représentent images du noir12,6 % de la population, la différente n’est donc pas énorme. En France, le taux est de 0,9 % (depuis 1976 seuls Isaac de Bankolé et Omar Sy ont été césarisés…) (2).

En fait, selon moi, cette fronde est surtout le reflet d’un malaise plus général. Oui c’est vrai que les Noirs sont globalement moins bien représentés que les Blancs aux Oscars – mais que dire alors des autres minorités ? – et ils sont surtout dramatiquement absents des catégories prestigieuses comme celle de réalisateur.

Mais au-delà de ce constat, il me semble que cette polémique n’est que le symptôme d’un malaise bien plus profond encore. Un Noir est à la tête du pays mais le racisme n’a peut-être jamais été aussi virulent au sein de la société américaine que depuis la seconde élection d’Obama. Qu’on songe aux événements de Ferguson (2014) et de Baltimore (2015), manifestations nées des suites de meurtres de jeunes Noirs par des policiers Blancs. Selon le site info.arte.tv (3), le racisme américain aurait même fait un bon exponentiel depuis 2008 avec une augmentation de 813 % du nombre des groupes d’extrême droite en activité aux USA. Hollywood, ses Oscars et sa visibilité, serait alors un bon moyen de braquer les projecteurs sur un problème bien réel lui. D’autant que le parallèle entre la situation du pays et celle d’Hollywood donne à réfléchir : c’est une femme noire qui est à la tête de l’Académie des Oscars (la présidente Cheryl Boone Isaacs) mais elle semble n’être qu’un faire-valoir, l’arbre qui cache la forêt, puisque les rênes du pouvoir demeurent elles bien aux mains des vieux hommes blancs…

Régis Dubois © 2016

 

Notes :

(1) 39 Oscars noirs entre 1928 et 2015 :

15 pour des acteurs (1er et 2nd rôles).

1 pour un réalisateur de fiction (Steve McQueen en 2014).

8 pour des musiciens : Meilleure B.O. pour Prince en 1984 (Purple Rain) et Herbie Hancock en 1986 (Round Midnight), Meilleure musique originale pour Isaac Hayes en _44910313_hayesoscar220ap1971 (Shaft), Irene Cara en 1983 (Flashdance), Stevie Wonder en 1984 (La Fille en rouge), Lionel Richie en 1985 (Soleil de nuit), Jucy J, Frayser Boy & DJ Paul en 2005 (Hustle & Flow), Common & John Legend en 2014 (Selma).

2 pour des documentaristes : Meilleur documentaire pour T. J . Martin en 2012 pour Undefeated et Meilleur court-métrage documentaire pour Roger Ross Williams en 2009 pour Music by Prudence.

4 pour des ingénieurs du son : Meilleur son pour Willie D. Burton en 1988 et 2006 (Bird & Dreamgirls) et pour Russell Williams en 1989 et 1990 (Glory & Danse avec les Loups).

2 pour des scénaristes: Meilleur adaptation pour Geoffrey Fletcher en 2009 (Precious) et John Ridley en 2014 (12 Years a Slave).

7 Oscars « spéciaux » : pour James Baskett (1948), Quincy Jones (1995), Sidney Poitier (2001), James Earl Jones (2011), Oprah Winfrey (2011), Harry Belafonte (2014), Spike Lee (2015).

(2) 160 prix pour les 1er et 2nd rôles masculins et féminins depuis 1976 (la 40e édition a eu lieu en 2015) et 64 prix des meilleurs espoirs masculins et féminins depuis 1983, soit 2 César « noirs » sur 224. Sachant que Les Noirs et Métis de France représenteraient entre 4% et 10% de la population française (4 % selon une estimation du CRAN, le Conseil représentatif des associations noires de France, datant de 2007, et de 5 à 10 % selon les auteurs de l’ouvrage La France noire paru en 2011.

(3) http://info.arte.tv/fr/barack-obama-est-il-black-enough

 

  • Annexes : Mon article paru en 2002 dans Télérama.

« Dans la nuit du 24 au 25 mars 2002, l’Académie des Oscars hollywoodiens consacrait deux acteurs noirs, Denzel Washington pour Training Day et Halle Berry pour A l’ombre de la haine (Monster’s Ball), dans les deux catégories les plus convoitées de la cérémonie : celle du meilleur rôle masculin et celle du meilleur rôle féminin. La nouvelle, qui pourrait passer pour banale, fait en fait figure de véritable événement. Imaginez, depuis 1928, date de la création des Oscars, jusqu’à la précédente édition de 2001, seuls six acteurs noirs avaient été couronnés et, parmi eux, un seul pour un premier rôle : Sidney Poitier pour Le Lys des Champs en 1964. Les autres étant Hattie McDaniel en 1940 pour Autant en emporte le vent, Louis Gosset Jr. en 1983 pour Officier et gentlemen, Denzel Washington en 1989 pour Glory, Whoopi Goldberg en 1991 pour Ghost et Cuba Gooding Jr. en 1997 pour Jerry Maguire. Par un rapide calcul, il apparaît clairement que les Afro-américains demeurent foncièrement sous-représentés au sein des palmarès : 75 ans d’Oscars, 4 récompenses par années pour les acteurs (premiers et seconds rôles masculin et féminin), soit en tout près de 300 Oscars décernés parmi lesquels seulement 6 à des acteurs noirs ! Alors qu’ils représentent 12 % de la population américaine et auraient ainsi dû recevoir, proportionnellement à leur représentativité, près de 36 Oscars.

SS02-0011Et voilà que tout à coup, en 2002, deux acteurs afro-américains reçoivent l’Oscar du meilleur premier rôle. Sans compter que Sidney Poitier se voit en plus décerner un Oscar d’honneur pour l’ensemble de sa carrière. Statistiquement parlant, Denzel Washington et Halle Berry réalisent à eux seuls une augmentation de 30 % du nombre de comédiens noirs oscarisés, mais aussi une hausse de 300 % du nombre des premiers rôles noirs récompensés ! L’affaire n’est pas anecdotique et reflète bien un changement profond de la société américaine lié aux tragiques événements du 11 septembre 2001.

Depuis cette date fatidique en effet, les Américains semblent avoir tout à coup réalisé deux données essentielles : premièrement qu’ils ne sont pas invincibles, deuxièmement que certaines populations à travers le monde leur vouent une haine sans commune mesure. Du coup, leur légendaire arrogance en a pris un sacré coup et ils ont bien été obligés de se remettre en cause. Comme cela a souvent été le cas au cours de son histoire, c’est dans ces moment-là que l’Amérique prend conscience, avec bienveillance, de sa minorité noire. C’est ce qui s’est passé dans les grands moments de crise, durant la guerre d’indépendance, durant la guerre civile, durant les conflits mondiaux ou au moment de la guerre froide. Face à l’ennemi extérieur, la nation ne doit faire qu’une et requière la cohésion nationale face aux menaces diverses, anglaise, nazi, communiste ou islamiste. C’est dans ces moments graves, où le patriotisme US occupe le devant de la scène, que les Américains se souviennent que les Noirs sont des leurs ; chrétiens, occidentaux et américains. Il ne faut pas voir les Oscars 2002 comme une juste rétribution du talent d’acteurs noirs d’exception, mais bien comme un geste symbolique et politique.

Ce n’est pas un hasard si c’est en 1964 que Sidney Poitier reçut l’Oscar du meilleur acteur (pour un film médiocre soit dit en passant). 1963 est l’année de la marche sur Washington, du célèbre discours « I have a dream » de Martin Luther King, et c’est en 1964 que l’Amérique prend enfin conscience, à travers le Prix Nobel de la Paix décerné à King, de la brutalité de la répression qui s’exerce contre les manifestants non-violents. L’académie se devait alors de redonner bonne conscience aux Américains : « non, nous ne sommes pas racistes, regardez nous récompensons un acteur noir ». Aujourd’hui, six mois après les attaques terroristes du World Trade Center et du Pentagone, il en va de même et les Oscars ne sont qu’une partie du rouage publicitaire mis en place par l’Amérique toute entière pour redorer son blason et exporter une image positive d’elle-même. Et pour ceux qui douteraient de la portée idéologique de cette cérémonie des Oscars, demandez-vous pourquoi ce n’est pas Will Smith qui a été couronné. Smith pourtant nommé et qui incarne magistralement à l’écran le grand Mohamed Ali, boxeur génial mais contestataire, déserteur au moment de la guerre du Viêt-Nam et surtout musulman… »

RD © 2002

One comment

  1. Oui, la protestation « Oscars so white » est à situer dans le contexte d’extrême violence de la domination raciale qui s’exerce à l’encontre des Africains-Américains aux USA.

    Ce qu’il est convenu d’appeler « la communauté noire » des États-Unis, occupe une place singulière dans l’Histoire de ce pays, du fait même des discriminations et du racisme qui continuent à la frapper si violemment. Du fait de l’apport culturel considérable dont ce pays lui est redevable (depuis le jazz, en passant par le rapp, la littérature, la danse, le sport…) et qui donne pleine et entière légitimité à cette exigence : justice et égalité…
    Aux Oscars et ailleurs !

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