Fachos, néonazis & autres skinheads : les visages de l’extrême droite au cinéma

(photo R. Dubois, 2015)

(photo R. Dubois, 2015)

Le retour en force de l’extrême droite sur le devant de la scène politique et médiatique depuis, disons, 2010 ne semble pas faiblir. Rappelons quelques faits récents : le 5 juin 2013 un jeune militant antifa, Clément Méric 18 ans, mourrait sous les coups d’un skinhead néonazi à Paris. Un an plus tard, en mai 2014, pour la première fois de son histoire, le FN arrivait en tête d’un scrutin national avec presque 25% des suffrages aux élections européennes. Plus récemment, en juin 2015, de l’autre côté de l’Atlantique, un suprématiste blanc de 21 ans nostalgique de l’apartheid tuait froidement neuf Noirs dans une église de Charleston (Caroline du Sud) dans le but de déclencher une guerre raciale. C’est dans ce contexte inquiétant que sort, sur fond de polémique, Un Français de Diastème (2015), film racontant l’histoire d’un skinhead français. Vu l’actualité il nous semblait donc opportun de nous interroger sur la question de la représentation de l’extrême droite au cinéma, en France et ailleurs. Depuis quand les fachos sont-ils présents sur les écrans ? American History X est-il le premier film à s’intéresser au phénomène skinhead néonazi ? Quels points de vues les œuvres offrent-elles des fafs et des bones ? Et, en corolaire, quels discours idéologiques ces films proposent-ils au grand public ? De Naissance d’une Nation (1915) à Un Français (2015), voici un petit tour d’horizon des figures de fachos au cinéma en 100 ans d’histoire du 7ème Art et en 10 portraits emblématiques.

1. L’ancêtre

Naissance d’une Nation (1915) est LE film séminal, le péché originel du 7ème Art, l’œuvre qui inventa à la fois le langage cinématographique et Hollywood. Aussi tout a déjà été dit sur ce « chef-d’œuvre » muet réalisé par le maître D.W. Griffith, fils d’un héros de la guerre de sécession, côté confédérés bien sûr. Mais a-t-on assez répété qu’il s’agissait aussi du film de fiction le plus raciste jamais produit ? D’ailleurs tout est dans le pitch : Naissance d’une Nation raconte en effet comment un vétéran sudiste de la guerre de sécession va créer en 1865 le Ku Klux Klan pour stopper la déferlante primitiviste des hordes de nègres nouvellement affranchis.

Affiche de Naissance d'une Nation (1915) [auteur inconnu, distributée par Epoch Film Co, DP]

Affiche de Naissance d’une Nation (1915) [auteur inconnu, distributée par Epoch Film Co, DP]

Le héros du film, le « petit Colonel », fait ainsi figure de « messie », d’ancêtre, de premier-du-nom dans la famille des fachos cinématographiques. Mais malgré son succès phénoménal qui relança à lui seul la carrière du KKK, il ne suscita pas – étonnamment mais heureusement ! – de suites ni de copies, sans doute à cause des manifestations parfois sanglantes qui accompagnèrent sa sortie. Et si par la suite le Klan fera l’objet d’autres productions hollywoodiennes ce sera toujours dans le but d’en faire le procès comme en témoignent Black Legion d’Archie Mayo (1937), The Burning Cross de Walter Colmes (1947), Storm Warning de Stuart Heisler (1951), The Black Klansman de Ted V. Mikels (1966) ou Mississippi Burning d’Alan Parker (1988). En revanche, à défaut de héros cagoulés Naissance d’une Nation donnera naissance à une riche descendance de personnages charismatiques aux crânes rasés – les skinheads – à partir des années 80 un peu partout dans le monde : aux USA bien sûr avec Skins de Wings Hauser (1994) ou American History X de Tony Kaye (1998), mais aussi en Grande-Bretagne avec Made in Britain d’Alan Clarke (1982) ou Meantime de Mike Leigh (1984), en Australie avec Romper Stomper de Geoffrey Wright (1992), en Suède avec Tala! Det är så mörkt de Suzanne Osten (1993), en Italie avec Teste rasate de Claudio Fragasso (1993), en Hollande avec Skin de Hanro Smitsman (2008), en Russie avec Rossiya 88 de Pavel Bardin (2009), en Serbie avec Skinning de Stevan Filipovic (2010), en Allemagne avec Kriegerin de David Wnendt (2011)…

2. Le collabo

Difficile de ne pas évoquer la figure du collabo dans ce panorama de l’extrême droite au cinéma – même s’il ne s’agit pas véritablement du propos de cet article que de recenser tous les fascistes et les nazis du cinéma mondial, une encyclopédie n’y suffirait pas (ne citons que Le Dictateur de Chaplin de 1940 pour exemple). Disons que nous nous intéressons davantage ici aux « néo-fascistes » et « proto-fascistes ». Il n’empêche, difficile de faire l’impasse sur le personnage du collabo qui hante la mémoire hexagonale depuis la Libération et le cinéma français depuis le coup de tonnerre provoqué par Lacombe Lucien de Louis Malle sorti en 1974. Comme beaucoup de films cités dans ces lignes (La Main droite du Diable, Dupont Lajoie…) j’ai vu Lacombe Lucien à peine sorti de l’adolescence et c’est un film qui m’a profondément marqué et accompagné dans mon éveil politique. Ce fut surtout un film événement qui secoua la France post-gaullienne pour la sortir de son autosuffisance et rappeler à tous que, contrairement au mythe gaulliste d’une France majoritairement résistante en 40-44, beaucoup de Français collaborèrent sous l’Occupation et parfois sans raison idéologique – ce qui est peut-être pire – à l’image du « héros » du film, Lacombe Lucien, un villageois sans éducation devenu membre de la Gestapo par opportunisme et volonté de revanche sociale. Le film fit grand bruit et créa, on s’en doute, une belle polémique (Le Monde reprocha au réalisateur de dépeindre tous les Français des années 1940 comme des salauds, voire même de faire l’apologie de la Collaboration). Ce qui est sûr c’est qu’il n’a rien de manichéen et rappelle de façon salutaire les choses qui fâchent et que les Français aimeraient sans doute oublier. Il aurait d’ailleurs pu s’intituler Un Français

Membres de la Milice française en 1944 (Bundesarchiv Bild) [CC BY-SA 3.0]

Membres de la Milice française en 1944 (Bundesarchiv Bild) [CC BY-SA 3.0]

 3. L’agitateur

L’intrus, bien qu’il ne soit qu’un petit film indépendant de Roger Corman passé presque inaperçu lors de sa sortie en 1962 aux États-Unis, n’en demeure pas moins un jalon important dans la représentation de l’extrême droite au cinéma. Il met en scène un opportuniste (interprété par William Shatner, futur héros de la série Star Trek) qui s’invite, au nom d’une organisation suprématiste, dans le débat sur la déségrégation dans une petite ville du Sud. Beau-parleur mais lâche, il se fantasme une vie de grand homme et tente de mobiliser la haine raciale pour parvenir à ses fins. Il profite pour cela de l’entrée au lycée de dix étudiants noirs, suite au vote de la loi contre la ségrégation, et mobilise les plus aigris parmi les conservateurs de la ville. Mais très vite le contrôle de la foule lui échappe. Un attentat est commis qui coûte la vie à un pasteur noir. Jusqu’au-boutiste, Cramer oblige pourtant une jeune fille blanche à accuser l’un des étudiants noirs de viol, mais sera finalement démasqué et désavoué.

Oklahoma City 1939 (photo Russell Lee) [domaine public]

Lieu ségrégué, Oklahoma City 1939 (photo Russell Lee) [domaine public]

A la fois étude de mœurs et film politique, The Intruder est tout simplement un film unique et précieux, pas seulement pour la qualité de sa mise en scène (montage impeccable mais aussi cadrage inventif avec ses nombreuses contre-plongées) ni pour son interprétation brillante mais surtout par son sujet. Corman y dépeint une Amérique empêtrée dans sa haine de l’Autre à travers un personnage étonnamment antipathique. On comprend que le projet fut compliqué à mettre en œuvre. Le cinéaste, qui choisit de tourner dans le Sud en décors réels, dut en effet subir de nombreuses pressions et menaces, pour au final essuyer un échec commercial, alors même qu’il produisit seul ce sujet d’une actualité brûlante. Il faut dire que la sortie du film a quelque peu été sabotée en raison de l’extrême tension qui entourait alors le sujet (due notamment aux émeutes qui suivirent l’inscription de James Meredith à l’université du Mississippi). Mais peu importe l’échec commercial, Corman récolta la reconnaissance des critiques, notamment au Festival de Venise, et prouva une fois encore – et avec quel talent – sa liberté et sa perspicacité.

4. Le père tranquille

« Dans la famille facho, après l’aïeul et avant les enfants turbulents, je voudrais le père tranquille »… La Main droite du diable (1988) est assurément un film qui marqua son époque. Il faut dire qu’il fut réalisé par Costa-Gavras le maître du thriller politique depuis son coup d’éclat en 1969 avec Z. La Main droite du Diable donc (Betrayed – « trahi » en VO) raconte comment une jeune recrue du FBI se fait passer pour une saisonnière afin d’approcher Tom Berenger, un vétéran du Vietnam soupçonné d’être à la tête d’une organisation terroriste d’extrême droite qui vient d’assassiner un animateur de radio juif. Le truc c’est que le bonhomme – bien qu’un peu réac’ – à l’air tout ce qu’il a de plus tranquille, attentionné et réglo. A telle enseigne que la jeune femme en tombe amoureuse… avant de découvrir sa vraie nature. C’est rondement mené et surtout pas manichéen pour un sou : on découvre qu’un bon père de famille, citoyen modèle de l’Amérique profonde, peut border tendrement ses enfants la nuit tombée puis, dans la foulée, se rendre à une chasse à l’homme pour assassiner froidement un Noir sans défense. Tom Berenger par sa composition tout en nuance rend le personnage à la fois crédible et attachant et par conséquent le propos d’autant plus troublant et marquant. Du grand cinéma politique de divertissement utile et efficace.

 5. Le skinhead

Les boneheads apparaissent d’abord au sein de la société anglaise, au tournant des années 70-80, d’une scission d’une partie des skinheads qui rejoignent les rangs des organisations d’extrême droite dont le National Front, ce que raconte très bien This is England l’excellent film de l’anglais Shane Meadows sorti en 2006. Au cinéma ils font leur apparition sensiblement à la même époque d’abord en Grande-Bretagne avec Made in Britain d’Alan Clarke (TV, 1982) et Meantime de Mike Leigh (1984) puis aux Etats-Unis avec des productions de série B comme Skinheads de Greydon Clark (1989), Skins de Wings Hauser (1994), Pariah de Randolph Kret (1998) et dans des films plus mainstream comme Fièvre à Columbus University de John Singleton (1995) ou American History X de Tony Kaye (1998) qui a connu un succès grandissant depuis sa sortie au point de devenir un véritable film culte.

C’est peu de dire que le sujet fascine. Et d’ailleurs interpréter un skinhead pour un jeune comédien ambitieux relève un peu du passage obligé pour qui veut afficher son talent d’acteur de composition et se faire remarquer à l’échelle internationale : voir les cas de Tim Roth (Made in Britain), Gary Oldman (Meantime), Russel Crowe (Romper Stomper), Edward Norton (American History X) et Ryan Gosling (Danny Balint), de quasi-inconnus qui ont vu leur carrière décoller après avoir incarné – avec brio – des boneheads au cinéma. Il faut dire aussi que l’allure du skin en jette quand même pas mal et que les réalisateurs n’ont pas choisi les jeunes premiers les plus moches et les moins doués. Tout cela trahit une sorte de fascination des cinéastes et des spectateurs pour ces personnages borderline, écorchés vifs, hyper-virils et carrément violents, parfois présentés comme les véritables rebelles de nos sociétés modernes en crise. Fascination pour le moins ambigüe que l’on retrouve illustrée par l’utilisation ad nauseam des corps bodybuildés, des tatouages graphiques et des croix gammées. Dès lors tous ces films qui se veulent peu ou prou critiques envers le phénomène néonazi trahissent le plus souvent, par leur mise en scène et leurs choix esthétiques, une attirance quelque peu suspecte.

Skinhead néonazi allemand (ph. Ludwig Urning, 2005) [CC BY-SA 3.0]

Skinhead néonazi allemand (ph. Ludwig Urning, 2005) [CC BY-SA 3.0]

C’est le cas par exemple de Romper Stomper, un film australien de 1992 qui ne prend guère de distance critique par rapport à son sujet et utilise en fait l’univers skinhead néonazi sous prétexte d’offrir quelques bonnes scènes de bastons et de raconter une histoire à la Scarface – un chef de gang est trahi puis tué par son meilleur ami à cause d’une femme. Bien sûr le choix des décors sordides et d’une lumière assez glauque inscrit le récit dans le genre social, mais du fait même qu’au niveau du scénario tout est fait pour que le spectateur s’identifie sans retenu au héros charismatique (un Russell Crowe magnétique qui recevra un prix d’interprétation de l’Australian Film Award qui lui ouvrira les portes de Hollywood) le message en devient quelque peu douteux (au final ce sont les skins les victimes des immigrés vietnamiens et de la police qui les déciment les uns après les autres). Il est fort à parier que Romper Stomper doit figurer en bonne place parmi les œuvres cultes des nazillons en herbe – on le trouve d’ailleurs facilement sur Youtube (et même en VF), lui et quelques autres du même acabit (mention spéciale pour Pariah qui vaut son pesant de navets).

6. Le repenti

Parmi tous ces films figure bien sûr, au dessus de la mêlé, American History X (1998), film culte et, pour beaucoup, film référence sur les skins néonazis. Il raconte l’histoire de Derek (Edward Norton dans le rôle de sa vie) qui rejoint un groupe de néonazis après que son père pompier ait été assassiné par un dealer noir. Une nuit où des Noirs essaient de voler la voiture de son paternel, Derek les tue et écope de trois ans de prison qui vont radicalement le changer. L’une des grandes différences avec les autres films déjà cités c’est d’une part qu’il s’agit ici d’un film à gros budget plutôt bien foutu et destiné à un large public et d’autre part que le personnage du skin n’est plus présenté comme un débile mental ou un psychopathe mais bien comme un véritable héros positif, humain et attachant. Bien sûr, ceci n’est possible que parce que le scénario raconte l’histoire d’une rédemption, sans quoi il aurait versé dans l’apologie du racisme et du fascisme.

C’est là la grande différence avec les autres productions : là ou Made in Britain, Romper Stomper ou Pariah évoquaient un phénomène de société, American History X lui suit le parcours individuel d’un homme pris entre le Mal et le Bien. C’est sans aucun doute ce schéma narratif universel qui en a assuré le succès. Il n’empêche que par son imagerie percutante (accentuée par l’utilisation du noir et blanc pour l’époque skinhead du héros) American History X participe aussi d’une certaine fétichisation de l’esthétique néonazie.

Anonyme (ph. Chidoschool2) [CC BY-SA 3.0]

Anonyme (ph. Chidoschool2) [CC BY-SA 3.0]

Et le problème au final c’est que le personnage en noir et blanc est beaucoup plus marquant, spectaculaire, photogénique et – osons le mot – « héroïque » que le personnage en couleur qui est davantage dans le renoncement et la trahison. Or, on le sait, au cinéma l’action est beaucoup plus efficace que la réflexion. Ainsi, à n’en pas douter, ce sont les images du premier – le rebelle anti-système flamboyant – que les ados garderont en mémoire (et que l’on retrouve d’ailleurs sur les affiches et les jaquettes), pas celles de l’adulte assagi et donneur de leçons. Ou comment la forme peut trahir le fond… Sans compter que la fin s’avère assez problématique puisque Danny, le jeune frère de Derek, est assassiné par un Noir au moment-même où, à la demande de son aîné, il a renoncé à son engagement néonazi. Est-ce à dire que dès lors il était devenu vulnérable ? Auquel cas a-t-il bien fait de renoncer à la violence skinhead ?

Pour toutes ces raisons, on préférera donc Guerrière (Kriegerin) de David Wnendt, drame social allemand de 2011 évoquant lui aussi l’histoire d’une rédemption mais cette fois d’une jeune femme néonazie. A la différence d’American History X le récit refuse le clinquant et les postures spectaculaires du cinéma hollywoodien pour proposer une vision beaucoup plus crue, moins complaisante et  – osons le mot – plus « authentique » d’un drame humain.

7. Le schizo

Danny Balint (2001), film indépendant salué au festival de Sundance, présente un cas intéressant et particulier de skinhead – et même carrément singulier – puisque le Danny Balint du titre n’est autre qu’un néonazi juif ! Cette histoire incroyable est lointainement inspirée d’un fait réel, du cas Daniel Buros, membre éminent du Parti nazi américain puis du Ku Klux Klan dans les années 50-60 avant que ses origines juives ne soient découvertes par un journaliste du New York Time. A peine deux heures après la parution de l’article, Buros se tirait une balle dans la tête au son de Wagner. C’était en 1965. Danny Balint adapte cette histoire à l’époque actuelle et livre une exploration psychologique passionnante d’un jeune homme bourré de contradictions devenu haineux à l’endroit de sa communauté tout en demeurant fasciné par le judaïsme. Autant dire que l’histoire devait nécessairement inspirer un film. Parmi les qualités de l’œuvre on retiendra évidemment la prestation convaincante du débutant Ryan Gosling mais aussi toute la réflexion autour des racines idéologiques de l’antisémitisme largement exposées dans des dialogues pas vraiment « politiquement corrects ».

8. Le beauf

Dupont Lajoie d’Yves Boisset (1975) est assurément un film important parce qu’efficace mais surtout parce qu’il a le mérite d’avoir tiré la sonnette d’alarme dès le milieu des années 70 – à l’époque de la naissance du FN de Jean-Marie Le Pen – sur un phénomène nouveau au sein de la société française appelé à prendre de l’ampleur : le racisme anti-arabe.

Le film dresse le portrait d’un Français moyen, Georges Lajoie, interprété par Jean Carmet, petit tenancier de bistrot parisien, au moment de son départ en vacances avec sa femme et son fils sur la côte provençale. Comme toutes les connaissances qu’il retrouve chaque été au caravaning Beau-soleil, originaires de diverses régions et classes sociales, Lajoie est un beauf raciste, comme il en existe des milliers – et peut-être de plus en plus… Alors qu’il tentera de violer la fille de ses amis il commettra l’irréparable et fera accuser les « bicots » du chantier d’à côté, ce qui donnera lieu à une ratonnage meurtrière… Voilà Dupont Lajoie c’est la quintessence de la beaufitude à l’ère giscardienne avec ses nostalgiques de Vicky (l’huissier strasbourgeois Schumacher), de Poujade (le couple Lajoie) et de l’Algérie française (le vétéran barbouze interprété par Victor Lanoux). Réalisé et écrit par des auteurs de gauche, le récit ne nous épargne rien, ni les remarques puantes, ni la philosophie de comptoir, ni la lâcheté ordinaire… Et c’est tellement vrai et en même temps si caricatural. Notons que le film s’inspira de faits divers réels, les lynchages de plusieurs immigrés magrébins au début des années 70 dans le Sud de la France, et plus particulièrement à Marseille en 1973. Apparemment le projet ne se fit pas sans difficultés (on parle d’intimidations) mais il connut un grand succès public, sans doute grâce à son casting de premier choix (Carmet, Marielle…) mais aussi à l’air du temps qui se voulait, en ces années post-68, encore quelque peu progressiste.

En matière de crime raciste il y aura aussi bien sûr, dix ans plus tard, Train d’enfer de Roger Hanin (1985) lui aussi librement inspiré d’un fait divers sordide, le meurtre d’un touriste algérien de 26 ans, Habib Grimzi, défenestré du train Paris-Vintimille en 1983 par trois candidats à la Légion Étrangère sans qu’aucun passager n’intervienne. Dans le film, l’identité des protagonistes reste assez floue, tout comme celles de ceux qui les soutiennent, un notable de province et un leader politique néonazi dont on ne dit pas grand-chose – mais beaucoup auront sans aucun doute fait le rapprochement avec le FN.

Meeting du FN en 2007 (ph Marie-Lan Nguyen) [CC by 2.5]

Meeting du FN à Paris en 2007 (ph. Marie-Lan Nguyen) [CC by 2.5]

9. Le politicien

Après Dupont Lajoie et Train d’Enfer, Féroce de Gilles de Maistre (2002) fait figure de première tentative sérieuse d’aborder la question du FN en France. Jusqu’alors les films évoquait le racisme ordinaire des français moyens alors que Féroce se focalise lui sur un parti politique d’extrême droite. Le réalisateur eut d’ailleurs beaucoup de mal à produire puis à distribuer son film. Ce n’est qu’avec un an de retard que Féroce sortit ainsi sur quelques rares écrans de l’hexagone et ce – ironie du sort – le mercredi précédant le score record du FN qui se maintint au second tour des élections présidentielles du 21 avril 2002. Le film raconte comment un fils d’immigré, Alain (Samy Naceri), décide d’infiltrer la Ligue Patriotique, un puissant parti d’extrême droite, pour assassiner son leader. Mais peu à peu grisé par l’argent et le pouvoir, il perd de vue son but et meurt assassiné par la Ligue. Bien que construit sur la trame du thriller, Féroce n’en reste pas moins un film politique utile, qui démonte en quelques saynètes la façade de respectabilité nouvelle dont s’est affublé le FN depuis la fin des années 80. Jean-Marie Le Pen a d’ailleurs intenté un procès pour interdire sa diffusion invoquant la diffamation et l’incitation au meurtre. En vain. Pour autant, Féroce ne fit pas l’unanimité à gauche, Marin Karmitz refusa même de le distribuer chez MK2, le qualifiant de film « fasciste ». A la décharge du cinéaste on peut dire que s’il tend effectivement à esthétiser la violence c’est sans doute pour reprendre les codes des films que les jeunes ont le plus l’habitude de voir. Le fait de donner le premier rôle à Samy Nacéri, habitué des films d’action depuis la série des Taxi, participe de la même démarche : sensibiliser le plus grand nombre au danger du FN. Mais, force et de constater, qu’à l’instar de beaucoup de films de la veine sociale, Féroce se conclut par un constat d’échec peu enclin finalement à mobiliser les foules.

10. Le Français

Diastème sur le tournage de son film Un Français (ph. Mathieu Morelle, 2014) [CC BY-SA 4.0]

Diastème sur le tournage de son film Un Français (ph. Mathieu Morelle, 2014) [CC BY-SA 4.0]

Un Français sorti en juin 2015 confirme, s’il en était besoin, qu’évoquer la question de l’extrême droite dans un film français n’est toujours pas chose facile… A peine la bande-annonce était-elle diffusée sur le Net que le réalisateur Diastème essuyait une volée d’insultes émanent de la fachosphère. Si bien que plusieurs avant-premières furent annulées par les exploitants de salles sans doute apeurés par cette campagne d’intimidation (une quarantaine sur les cinquante prévues). Le distributeur choisit dans la foulée de diviser par deux le nombre de copies pour limiter les risques financiers (environ 60 copies au lieu de 120). L’affaire fit grand bruit avant la sortie du film (qu’on songe à Mélenchon qui s’offusque sur le plateau du Grand Journal de Canal + en condamnant la « censure » et la « collaboration ») – et, de fait, on est en droit de se demander dans quelle mesure elle n’a pas été orchestrée – mais, au final, la polémique retomba aussi vite qu’elle apparut et le film peina à rester plus de deux semaines à l’affiche.

Venons-en maintenant au film en question. Disons pour commencer qu’il s’agit quand même du premier long-métrage de fiction français à s’intéresser de près aux skinheads. Jusqu’alors nous n’avions eu droit qu’à quelques furtives apparitions – souvent grandguignolesques – de boneheads de figuration dans Lévy et Goliath (1987), Didier (1996), La Haine (1995), Les Rivières Pourpres (2000) ou Banlieue 13 Ultimatum (2009). Un Français retrace lui trente ans de la vie d’un skinhead repenti, le récit débutant en 1985 (époque « touche pas à mon pote ») pour se terminer en 2013 (année de « la manif pour tous »). Entre ces deux moments, Marco (Alban Lenoir) va changer radicalement sa vision du monde et rejeter ses années de violence, perdre tous ses amis et finir seul. Autant dire qu’il s’agit d’une œuvre sombre et pessimiste mais aussi ultra-violente dans la première demi-heure retraçant les actes punitifs des skinheads au cours des années 80-90 (attaques et bastons de gauchistes, de pédés, d’Arabes, de Noirs).

Côté positif, le film a le mérite de s’inscrire dans une histoire récente parfaitement identifiable. Diastème, tout en réalisant une œuvre de fiction, s’inspire scrupuleusement d’évènements réels comme dans cette scène où les bones obligent un Noir à boire un produit du genre Destop (allusion à un fait divers de 1990 où un Mauricien fut tué après avoir été forcé par des skins à boire de la soude), mais aussi rapport à tous les autres événements connus comme la Coupe du monde de 1998 ou la Manif pour tous de 2013. D’ailleurs l’histoire de cette rédemption aurait, dit-on, été inspirée de la vie même de William Deligny, ex-skin devenu moine bouddhiste médiatisé (vu chez Ardisson). Cette volonté de réalisme passe aussi par le refus de l’esthétisation de la violence et le réalisateur rappelle volontiers dans les interviews qu’il a pris comme contre-exemple American History X trop complaisant et trop esthétisant selon lui avec la violence. Il a ainsi refusé catégoriquement les effets tape-à-l’œil – genre ralentis ou montage ultra-rapide – pour privilégier les plans-séquences plus proches d’un réalisme social, cru et documentaire.

Autre qualité, le récit évite l’écueil de la caricature en choisissant de ne pas juger ses personnages de façon péremptoire quitte même à les rendre sympathiques pour certains. Ce qui, sans doute, permet à Serge Ayoub  de confesser : « Malgré ses nombreux défauts, Un Français ne m’a pas déplu ». Du coup c’est peut-être là que le bât blesse. Sans compter que la « morale de l’histoire » s’avère plutôt pessimiste et peu encourageante – donc peu à même de mobiliser la jeunesse…

Mais au final – et c’est son but avoué – Un Français a surtout pour vocation d’éveiller les consciences en rappelant les racines violentes et racistes d’un FN qui n’a de cesse depuis plusieurs années – et a fortiori depuis que Marine Le Pen a repris les rennes du parti – de faire oublier son histoire entachée de sang (Brahim Bouarram tué par des skinheads en marge d’une manif du FN à Paris en 1995 ou Ibrahim Ali assassiné par des colleurs d’affiches du FN à Marseille la même année) pour se façonner une image plus respectable. Le film a assurément cette qualité non-négligeable. Mais toute la question est de savoir si les personnes susceptibles d’être influencées par son propos iront le voir …

 *

Voilà. Bien sûr ce panorama sur les fachos au cinéma ne prétend guère à l’exhaustivité. Nous aurions pu aussi évoquer les membres de l’OAS (du Petit Soldat de Godard à Mesrine de Richet), les dictateurs néofascistes (tels les colonels de Z par exemple) ou les racistes de tous poils (de Rabbi Jacob à Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu ?), mais il fallait bien faire des choix et les nôtres se sont instinctivement portés sur les personnages les plus hauts-en-couleurs, les plus emblématiques pour ne pas dire les plus photogéniques. Nous nous sommes par ailleurs limités aux films les plus connus – autrement dit aux productions américaines, anglaises et françaises. Une étude plus approfondie reste donc à faire. To be continued…

© Régis Dubois 2015 pour le texte

>> Lire aussi : Le FN au cinéma : de Féroce à Chez nous

Filmo sélective :

> Sur le KKK

Naissance d’une Nation de David W. Griffith (Birth of a Nation, 1915)

Black Legion d’Archie Mayo (1937)

The Burning Cross de Walter Colmes (1947)

Storm Warning de Stuart Heisler (1951)

L’Intrus de Roger Corman (The Intruder, 1962)

The Black Klansman de Ted V. Mikels (1966)

La Main droite du diable de Costa-Gavras (Betrayed, 1988)

Mississippi Burning d’Alan Parker (1988)

>> Sur les Skinheads

Made in Britain d’Alan Clarke (TV, GB, 1982)

Meantime de Mike Leigh (GB, 1984)

Skinheads de Greydon Clark (USA, 1989)

Romper Stomper de Geoffrey Wright (AUS, 1992)

Skins de Wings Hauser (USA, 1994)

Pariah de Randolph Kret (USA, 1998)

Fièvre à Columbus University de John Singleton (Higher Learning, USA, 1995)

American History X de Tony Kaye (USA, 1998)

Danny Balint de Henry Bean (The Believer, USA, 2001)

This is England de Shane Meadows (GB, 2006)

Guerrière de David Wnendt (Kriegerin, ALL 2011)

>>> Fachos made in France

Lacombe Lucien de Louis Malle (1974)

Dupont Lajoie d’Yves Boisset (1975)

Train d’enfer de Roger Hanin (1985)

Féroce de Gilles de Maistre (2002)

Un Français de Diastème (2015)

Chez nous (2017)

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