Les photographes au cinéma

1000w

Alors qu’on attend toujours un film sur Robert Capa annoncé depuis plusieurs années (et réalisé dit-on par Michael Mann), force est de constater que la vie des photographes célèbres n’a guère inspiré le cinéma de fiction, même s’il n’est pas rare de croiser sur les écrans quelques adeptes du Nikon ou du Rolleifex, au hasard Dennis Hopper dans Apocalypse Now (F.F. Coppola, 1979), Clint Eastwood dans Sur la route de Madison (C. Eastwood, 1995) ou Joaquin Phoenix dans The Master (Paul Thomas Anderson, 2012).

 

The Bang Bang Club (2010)

The Bang Bang Club (2010)

 

D’après une histoire vraie…

On l’a dit, peu de films évoquent la vie de photographes ayant véritablement existés. Les exceptions notables étant The Bang Bang Club (2010) et Fur : un portrait imaginaire de Diane Arbus (2005).

The Bang Bang Club est un film sud-africain de Steven Silver qui retrace les heures de gloire, au début des années 90, du fameux quatuor de photoreporters sud-africains qui compta dans ses rangs deux lauréats du Prix Pulitzer, Greg Marinovich (pour « l’assassinat d’un espion zoulou par des membres de l’ANC » en 1991) et Kevin Carter (pour « la fillette et le vautour » en 1994). C’est peu de dire que le film offre une vision très romancée et très romantique du métier de war photographer tant le récit frôle constamment avec le teen movie hollywoodien (casting de post-ados rebelles, love stories, BO pop-rock…). Il n’empêche, l’enjeu photographique n’est jamais relégué au second plan, car en plus de questionner la position morale ambiguë du photographe « vautour » (Kevin Carter se suicidera à la suite de la polémique qui entoura le succès de sa photo) le récit intègre aussi constamment le dispositif photographique (vision subjective du viseur, arrêt sur image, reproduction et publication dans les journaux). Du coup The Bang Bang Club parvient à certains moments à communiquer l’excitation et le frisson qui entourent la recherche du scoop.

 

Nicole Kidman dans Fur (2006)

Nicole Kidman dans Fur (2006)

 

Autre film, autre démarche, Fur : un portrait imaginaire de Diane Arbus de Steven Shainberg n’a – comme son titre l’indique – guère le souci de la reconstitution historique mais a le mérite d’explorer l’univers intérieur d’une photographe singulière, Diane Arbus, celle qui révolutionna l’art du portrait américain dans les années 50-60 et qui se donna la mort en 1971. Autant la première partie du film s’apparente à une méticuleuse reconstitution de la vie de Arbus – une bourgeoise newyorkaise débutant comme assistante auprès de son mari photographe dans les années 40 – autant la seconde partie prend des allures surréalistes de film fantastique façon La Belle et la Bête. Faut-il le regretter ? Disons que malgré les réelles qualités plastiques de l’entreprise on reste quand même quelque peu décontenancé par l’hétérogénéité du propos…

 

Sheril Lee dans Backbeat (1994)

Sheril Lee dans Backbeat (1994)

 

C’est un fait, les vrais photographes demeurent dramatiquement absents du cinéma de fiction. Citons parmi les rares à avoir eu cet honneur, Ernest J. Bellocq – célèbre pour ses photos de prostituées nues de la Nouvelle Orléans au début du siècle – interprété par Keith Carradine dans La Petite de Louis Malle (1978) ; Astrid Kirchherr (interprété par Sheril Lee) dans Backbeat (Ian Softley, 1994) dont le mérite fut de côtoyer les Beatles à leurs débuts à Hambourg ; Dennis Stock dans Life (Anton Corbijn, 2015) connu pour ses photos de James Dean ou encore Weegee que l’on devine sous les traits du Leon Bernstein (Joe Pesci) de L’œil public (Howard Franklin, 1992). Mais dans ce dernier cas il s’agit déjà d’une source d’inspiration « libre » à l’image du personnage de Blow-up (M. Antonioni, 1966) inspiré de David Bailey ou de celui des Yeux de Laura Mars (I. Kershner, 1978) dont les photos ne sont autres que celles d’Helmut Newton et de Rebecca Blake (1).

 

Joe Pesci dans L’œil public (1992)

Joe Pesci dans L’œil public (1992)

 

Profession : photographe

En revanche, on s’en doute, les photographes imaginaires sont légions dans l’histoire du cinéma. Chez Hitchcock par exemple dans Fenêtre sur cour (1954) ou plus récemment dans Polisse de et avec Maïwenn (2011). Essayons donc de trier un peu dans tout ça…

 

Faye Dunaway dans Les Yeux de Laura Mars (1978)

Faye Dunaway dans Les Yeux de Laura Mars (1978)

 

D’abord il y a les photojournalistes comme dans le film d’Hitchcock et parmi eux les war photographers – de loin les plus nombreux (mais nous y reviendrons) – comme dans Full Metal Jacket (Kubrick, 1987) avec Matthew Modine ou le récent L’épreuve (2013) avec Juliette Binoche. Et puis il y a les photographes de mode comme dans Funny Face (Stanley Donen, 1957) avec Fred Astaire, dans Blow-up (Antononi, 1966) avec David Hemmings ou dans Les Yeux de Laura Mars (Irvin Kershner, 1978) avec Faye Dunaway.

 

Steve Buscemi dans Delirious (2006)

Steve Buscemi dans Delirious (2006)

 

Les paparazzis aussi comme ceux joués par Antonio Bandera dans Femme Fatale (De Palma, 2002), Steve Buscemi dans Delirious (Tom DiCillo, 2006) ou Vincent Lindon et Patrick Timsit dans le bien nommé Paparazzi (Alain Berbérian 1998). N’oublions pas les artistes que l’on croise dans Closer de Mike Nichols avec Julia Robert (2004) ou dans High Art de Lisa Cholodenko (1998). Et enfin tous les autres, les artisans-commerçants (The Master avec Joaquin Phoenix), les voyageurs adeptes du Polaroïd (Alice dans les villes de Wenders, 1974) ou les amateurs passionnés comme Havey Keitel dans Smoke de Wayne Wang (1995), Edward Furlong dans Pecker (1998) de John Waters ou Alexandre Rodrigues dans La Cité de Dieu de Fernando Meirelles (2002).

 

Alexandre Rodrigues dans La Cité de Dieu (2002)

Alexandre Rodrigues dans La Cité de Dieu (2002)

 

War photographers

Sans surprise ce sont les photographes de guerre qui ont le plus inspirés les scénaristes. Citons Under Fire de Roger Spottiswoode (1983) avec Nick Nolte dont l’histoire se déroule au Nicaragua au moment de la révolution sandiniste à la fin des années 70 ; Salvador d’Oliver Stone (1986) avec James Woods situé lui au Salvador en 1980 durant la dictature militaire ; Year of the gun, l’année de plomb de John Frankenheimer (1991) qui évoque les attentats des Brigades Rouges en Italie durant les années 70 – mais dont le rôle principal est confié à un journaliste de la presse écrite accompagné d’une photographe (Sharon Stone) – et bien sûr Harrison’s flowers d’Elie Chouraqui (2002) sur la guerre en ex-Yougoslavie ; sans oublier The Bang Bang Club déjà évoqué. Notons que dans La Déchirure de Roland Joffé (1984) situé dans le Cambodge des Khmers rouges dans les années 70, le personnage « réel » de Sydney Schanberg (lauréat du prix Pulitzer en 1976) n’est pas à proprement parlé photographe mais journaliste, même s’il prend des photos.

 

James Woods dans Salvador (1986)

James Woods dans Salvador (1986)

 

Tous ces films, peu ou prou, fonctionnent sur le même canevas et célèbrent le courage des héros de la presse illustrée prêts à tout pour témoigner de l’horreur. Toujours réalistes, dramatiques et violents, ils offrent la possibilité aux cinéastes de mettre en scène à la fois la grande Histoire et les prises de conscience individuelles pour dénoncer la guerre dans toute sa barbarie (les exécutions sommaires et les charniers notamment) et célébrer la liberté de la presse, tout en offrant des récits à grand spectacle mêlant action et émotion. Du pain béni pour Hollywood. Finalement le seul grief que l’on peut leur faire – mais qui est inhérent à la position même du photojournaliste – c’est de toujours aborder les conflits d’un point de vue extérieur et uniquement occidental. Mais aussi d’un point de vue essentiellement moral pour évoquer l’impossible impartialité de ces hommes et de ces femmes confrontés aux pires injustices.

 

Adrien Brody dans Harrison's flowers (2002)

Adrien Brody dans Harrison’s flowers (2002)

 

Il va de soi que cette filmographie peut être complétée par le célèbre documentaire suisse War Photographer (2001) de Christian Frei qui brosse le portrait de l’américain James Nachtwey considéré comme l’un des plus importants et des plus courageux photographes de guerres contemporains.

 

L’obsession photographique

La plupart des films cités ne semblent cependant utiliser l’objet photographique que comme un ressort dramaturgique de plus, pour enrichir les scénarios de comédies romantiques (Closer), de thrillers (Les Yeux de Laura Mars), de films fantastiques (Shutter, 2004), de guerre ou d’aventures (Under Fire, Harrison’s flowers…). De fait, peu d’œuvres questionnent véritablement l’enjeu photographique. Mais il y en a tout de même dont le dispositif photographique s’inscrit au cœur même de leur mise en scène. A commencer par le chef-d’œuvre d’Hitchcock Fenêtre sur cour qui, bien qu’il ne montre jamais de prises de vue, interroge constamment la position de voyeur du photographe – le tout filmé de l’unique point de vue subjectif du héros (James Stewart) immobilisé à la suite d’un accident. Tout dans le récit est ainsi mis en œuvre pour problématiser la position de celui dont le métier et de faire des photos : A-t-il le droit de violer l’intimité de ses voisins en passant toutes ses journées à les épier par sa fenêtre ? Ce qu’il croit voir est-il vrai ou une pure invention de son esprit ? Le spectateur-voyeur qu’il symbolise est-il un pervers et/ou un lâche ? (Stewart, la jambe dans le plâtre, envoie sa fiancée chercher des preuves dans l’appartement du supposé assassin).

 

James Stewart dans Fenêtre sur cour (1954)

James Stewart dans Fenêtre sur cour (1954)

 

Autant de problématiques que l’on retrouvera esquissées dans Blow-up d’Antonioni dont l’intrigue repose aussi sur un crime dont un photographe pense avoir été le témoin et qu’il semble même avoir photographié malgré lui. Cette aventure va tourner à l’obsession à telle enseigne que le personnage, à force de scruter et d’agrandir ses clichés, ne verra plus rien. A-t-il rêvé ? A-t-il trop regardé ? Voir et ne pas voir, telle est la question…

 

David Hemmings dans Blow-up (1966)

David Hemmings dans Blow-up (1966)

 

D’autres thématiques pourront à l’occasion surgir ici et là dans quelques rares films dont la photographie n’est pas qu’un simple accessoire diégétique. Smoke de Wayne Wang (1995) n’est pas vraiment un film sur un photographe mais c’est pourtant l’histoire presque anecdotique de Auggie (Hervey Keitel) qui reste dans toutes les mémoires. Ce tenancier d’un bar-tabac de Brooklyn photographie chaque matin depuis treize ans à 8 heures pile le coin de la rue où se situe son commerce, comme pour retenir le temps, le capturer, l’archiver, l’arrêter. C’est d’ailleurs sur l’un de ses clichés que l’écrivain (William Hurt) reconnaitra l’image immortalisée de sa femme disparue. Un grand moment de cinéma qui dit bien la spécificité du médium photographique : « Quatre mille photos du même endroit, quatre mille jours de suite par tous les temps (…) Elles sont toutes pareilles, mais chacune est différente ».

 

Harvey Keitel dans Smoke (1995)

Harvey Keitel dans Smoke (1995)

 

Et puis il y a Memento (C. Nolan, 2000) film au montage hallucinant d’intelligence qui met en scène un homme qui ne possède pas de mémoire à court terme (qui oublie donc ce qu’il a fait dans les minutes précédentes) et qui utilise des polaroïds pour pallier à cet handicap. Ici plus qu’ailleurs la photo devient synonyme de trace et de mémoire. Quant à la question du fétichisme de l’image, bien qu’elle traverse plusieurs des œuvres déjà citées, on en trouve une illustration appropriée dans Photo obsession (Mark Romanek, 2002) un thriller psychologique dans lequel Robin Williams incarne un employé de laboratoire de développement photos littéralement obsédé par une cliente dont il développe les pellicules depuis une décennie – négatifs dont il prend bien soin de se faire un tirage personnel pour ensuite tapisser son salon de tous les instantanés volés.

 

Guy Pearce dans Memento (2000)

Guy Pearce dans Memento (2000)

 

La photographie c’est la vérité…

On le voit, même si quelques rares films de référence tentent de questionner la spécificité de l’acte photographique (et de sa consommation), notamment Fenêtre sur cour et Blow-up, la plupart des autres productions ne font qu’effleurer la question. Hasardons une explication : est-ce parce que la photo a toujours été considérée dans l’histoire du cinéma comme une étape, un prototype devant amener à la naissance du 7eme Art ? D’ailleurs Godard ne faisait-il pas dire à l’un de ses personnages « La photographie c’est la vérité. Et le cinéma c’est vingt-quatre fois la vérité par seconde » ?

 

Note : (1) Il faut aussi signaler le récent téléfilm A nous Manhattan de John McKay (2012) – sans grand intérêt à vrai dire – qui évoque l’histoire d’amour entre David Bailey et la modèle Jean Shrimpton au début des années 60.

© Régis Dubois 2015 pour le texte

 

Robin Williams dans Photo obsession (2002)

Robin Williams dans Photo obsession (2002)

 

Julia Robert dans Closer (2004)

Julia Robert dans Closer (2004)

 

Clint Eastwood dans Sur la route de Madison (1995)

Clint Eastwood dans Sur la route de Madison (1995)

 

Dennis Hopper dans Apocalypse Now (1979)

Dennis Hopper dans Apocalypse Now (1979)

 

Edward Furlong dans Pecker (1998)

Edward Furlong dans Pecker (1998)

2 comments

  1. Guillaume dit :

    Merci pour la dernière photo, un bon souvenir !

  2. LoJ dit :

    J’ajouterais à cette liste de film cette récente référence française : « Lhomme qui voulait vivre sa vie » avec Romain Duris réalisé par Eric Lartigau, où la photographie est vécue comme une liberté mais aussi une terrible solitude…
    Pour ma part, plutôt que Capa, j’attendrais plutôt un film sur Cartier-Bresson dont le parcours me paraît plus riche.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *