Les histoires de vies derrière « Tulsa » de Larry Clark (1971)

Tulsa m’a toujours fasciné depuis que j’ai découvert sa cinquantaine de clichés noir & blanc à l’occasion de l’exposition qui lui fut consacrée à la Maison Européenne de la Photographie à Paris en 2008-2009. A l’époque, pour pouvoir acquérir le livre, j’ai dû le commander sur Internet à un moment où il était encore disponible à un prix raisonnable (dans sa quatrième et dernière édition américaine datant de 2000). Aujourd’hui, comme lors de sa première parution en 1971, l’ouvrage est épuisé et reste difficile à trouver. Ce qui, bien entendu, en plus du parfum licencieux qui l’entoure, ajoute encore à cette fascination qu’il exerce depuis maintenant près de cinquante ans d’une génération sur l’autre.

Alors pourquoi une telle attirance pour des images aussi glauques qui dépeignent la descente aux enfers d’une bande de white trashs réunis par la fatalité de l’ennui, le goût de la drogue et la fascination pour les armes à feu ? Par réflexe voyeuriste sans aucun doute, mais aussi pour la fulgurance du témoignage d’un réalisme et d’une vérité que l’histoire de la photographie ne donne pas tant l’occasion de côtoyer. Et puis il se dégage de ces clichés une beauté sauvage et brutale, inquiétante et grisante, celle de post-ados jeunes et beaux, désinvoltes et inconscients, bientôt rattrapés par la mort qui plane sur eux et sur tout le livre. C’est sans doute la première fois qu’un album-photos pose un regard aussi cru sur l’envers du rêve américain, sur ce moment décisif où l’utopie des sixties a inexorablement basculé vers le cauchemar et la déchéance des seventies. Prises en deux temps, en 1963 et en 1971, ces photos d’anonymes du Midwest offrent ainsi un raccourci stupéfiant de l’histoire des turbulentes années 60 qui mènent des Beach Boys à Charles Manson et de la beatlemania à la disparition scabreuse des Hendrix, Joplin et Morrison. Tout cela est présent dans Tulsa, à travers les symboles de l’innocence (portrait du Christ, drapeau étoilé, posters hippies) et les motifs morbides (armes à feu, seringues, cercueil). Et puis il y a ces quelques rares légendes, deux patronymes, trois dates et le mot « mort » qui revient à plusieurs reprises.

A force de regarder ces photos, et par recoupements, j’en suis venu à vouloir en savoir plus sur la vie des protagonistes de Tulsa. On sait que Larry Clark avait alors 20 ans en 1963. Que depuis 1959 il s’injectait des amphétamines comme ses potes qu’il photographiait. Et que depuis il est devenu un cinéaste de renom. Mais que sait-on des deux autres protagonistes nommés au début du livre, David Roper et Billy Man ? Et qui sont tous les autres ?

 

Billy Mann (1963)

 

Billy Mann

Billy Joe Mann est le gars au flingue qui orne la couverture de Tulsa. Cette même photo est reproduite à l’intérieur avec la légende « dead 1970 ». On trouve d’autres clichés de lui dans Tulsa, pris en 1963, deux où il se trouve dans une voiture, une où il est photographié à travers un pare-brise éclaté et une autre enfin où il est allongé sur un lit et fume une cigarette avec un bébé sur le ventre qui regarde l’objectif. En faisant des recherches sur Internet je suis tombé sur un témoignage émouvant de sa fille Shantelle Jennings, née en 1963, qui a passé de longues années à enquêter sur ses parents disparus (1). Elle nous apprend que Billy était un voyou, un voleur et un dealer, qu’il braqua sa première voiture en 1956 à l’âge de 13 ans, puis intégra le corps des Marines en 1960 pour échapper à la justice (pour conduite en état d’ivresse), mais ne passera qu’un an sous les drapeaux, et la plupart du temps au cachot, avant de comparaitre devant une cour martiale. C’était un mari violent qui battait sa femme et ramenait ses maitresses à la maison. C’est l’une d’elles qui le découvra mort des suites d’une overdose au Demerol (un substitut de l’héroïne) en 1970.

 

Billy Mann (1963)

 

Deanna Mann

Toujours dans ce même article paru en 2012 Shantelle évoque aussi sa mère, dont un portrait figure dans Tulsa, une jeune mexicaine de 19 ans l’air hébété, le regard las, portrait sous lequel figure la légende « dead ». La photo date de 1963-64, Deanna avait 19 ans, elle était la femme de Billy et la mère de deux filles de 6 et 17 mois. Billy la trompait, la battait et s’absentait régulièrement pour « affaires ». C’est lors de l’une de ses absences qu’elle fut retrouvée morte. Elle se serait tiré une balle entre les deux yeux alors que ses bébés se trouvaient dans la pièce à côté.

 

Deanna Mann (1963-64)

 

Roger Johns

Roger Johns apparaît à peine dans Tulsa, seulement sur une des pellicules 16mm de 1968. Il a fait de la prison de 16 à 21 ans, sort en 1963 et devient l’ami de Billy.  Ce n’est qu’en 2011 (à 69 ans) qu’il se décide enfin à raconter à Shantelle comment sa mère est morte en 1964. Apparemment Johns était l’amant de Deanna et aurait passé la soirée de la veille de sa mort avec elle. Cinquante ans après il raconte à sa fille combien celle-ci était au bout du rouleau et ne voyait pas d’issu pour s’en sortir. Mais le doute subsiste sur la cause de la mort, le constat de décès, plutôt confus, ayant signalé une mort accidentelle.

 

Roger Johns, de dos à droite (1968)

 

David Roper

David est le second personnage avec Billy a être nommé dans une légende en début de livre. On le retrouve sur plusieurs clichés : en 1963 il a les cheveux coupés en brosse et un visage poupin ; en 1971 il porte les cheveux longs et une barbe de plusieurs jours. Son changement est notable mais on le reconnaît grâce à son tatouage en forme de cœur. Dans les premières photos on le voit devant un portrait du Christ (sans doute dans la maison familiale) puis lors d’une partie de chasse dans la forêt. Par la suite les clichés nous le montre le plus souvent en train de se piquer (ou de faire une injection à une jeune femme). C’est semble-t-il aussi lui sur cette célèbre photo d’un jeune homme qui braque un revolver avec en toile de fond la bannière étoilée. Apparemment David se serait trouvé en prison au moment de la parution de Tulsa en 1971 selon le témoignage de Harmony Korine, coscénariste de Kids, qui raconte : « David Roper, avait bien utilisé son charme pour se dégoter un boulot pépère au pénitencier. Mais quand les gardiens ont découvert Tulsa ils l’ont foutu au trou »(2). Puis on retrouve sa trace via Shantelle qui dit l’avoir rencontré en 1992, apparemment rangé des voitures.

 

David Roper (1963)

 

Bobby Dean 

Bobby Dean Morris est le dernier personnage de Tulsa que j’ai pu identifier. C’est lui qu’on voit casser la gueule d’un indic en double pages vers la fin de l’album. Toujours d’après Harmony Korine, lui aussi a payé cher la parution du livre de Larry Clark. Alors qu’il rentrait chez lui il fut arrêté par une patrouille de police qui le reconnut aussitôt et le roua de coups de matraques. Selon le site law.justia.com et à condition qu’il ne s’agisse pas d’un homonyme de Tulsa – mais il y a peu de chances – Bobby fut condamné à trois ans de prison en 1973 pour possession de marijuana puis à la prison à vie en 1980 pour meurtre.

 

Bobby Dean (1971)

 

Les anonymes

Restent tous les autres, les girlfriends et les junkies de passages immortalisés par Larry Clark et sur lesquels il est difficile de mettre un nom. Comme ce grand dégingandé chevelu qui s’est tiré par accident une balle dans la cuisse, ou cette femme enceinte qui se pique à la lumière diaphane d’une fenêtre, offrant un cliché d’une beauté glaciale. Quant à ce bébé dans son cercueil, on ne peut s’empêcher de se demander s’il s’agit du sien.

 

 

© Régis Dubois – lesensdesimages.com – 2015

Notes :

(1) « Tulsa revealed by Shantelle Jennings », This Land, mai 2012.

(2) « Larry’s Kids », David Reeves & Shari Roman, The Face, octobre 2002.

 

 

Larry Clark (Tulsa, 1971)

Billy Mann (1963-64)

Billy Mann (1963-64)

 

David Roper (1971)

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