« Bande de filles » : safari sur la Croisette

Décidément je ne comprendrai jamais nos critiques de cinéma. On ne doit vraiment pas habiter dans le même monde. Oui parce que je suis donc allé voir le fameux Bande de filles de Céline Sciamma dont les critiques étaient dithyrambiques (bon c’est pas pour ça que j’y suis allé en fait, mais parce qu’en tant que « spécialiste » de la représentation des Noirs au cinéma, je me devais de voir ce film au casting « 100 % black »). Verdict : Raté. Maladroit. Ennuyeux. En fait j’ai trouvé que tout sonnait faux : la manière dont l’héroïne Marieme intègre la bande, la scène où les quatre filles « agressent » une vendeuse qui les surveille de trop près, celle ou « Vic » rackette une collégienne, le passage où elle menace la patronne de sa mère ou quand elle devient dealeuse (c’est quoi cette tenue funky ? pas très discret quand même…). Franchement je n’y ai pas cru une seule seconde. Tout sonnait fake, un peu comme dans une sitcom du genre Hélène et les garçons (belles lumières pastels, propos mesurés, violence édulcorée…) – et je ne parle même pas des seconds rôles masculins, tellement grossiers et clichés (le frère ou le mac croquemitaines qui n’ont aucune épaisseur et dont la seule fonction et de menacer le personnage principal).

Ce qui est dommage c’est que j’avais vraiment aimé les deux précédents films de Sciamma, des histoires émouvantes traitées avec beaucoup de pudeur et de finesse. Et je crois comprendre la démarche de la cinéaste avec ce troisième long, car comme elle je crois dans « l’intersectionnalité des luttes ». Mais là, franchement Céline, tu t’es ratée, ton film est bourré de maladresses. Je crois que tu t’es lancée dans un projet dont tu ne maitrisais pas le sujet et auquel tu ne connaissais pas grand chose (pas pour ce qui concerne la question du genre, ça ok, mais pour les dimensions race et classe faudra repasser) – d’ailleurs dans la salle de cinéma du centre-ville de Marseille où j’ai vu le film le soir de sa sortie, il n’y avait presque exclusivement que des femmes, seules, entre deux âges, blanches et plutôt de la classe moyenne.

Mais bon, je n’ai aucune envie et aucun intérêt à faire un procès d’intention à Céline Sciamma. En revanche ce que je trouve fascinant c’est combien nos critiques de cinéma ont adoré ce film. Et je trouve que ça en dit long sur une certaine tendance de nos intellectuels (de gauche) et le fossé qui les sépare de la réalité des classes populaires.

 

 

Du fantasme à l’exotisme

Commençons par dire que beaucoup de journalistes ont apprécié la fraîcheur et la vérité qui se dégagent du récit : « La mise en scène est renversante de tendresse et de justesse » (L’Express) ; « des débutantes ultra convaincantes » (Glamour) ; « constamment juste » (Première) ; « sidérant de réalisme (…) si le film est une pure fiction, on ne peut s’empêcher d’y trouver un réalisme stupéfiant » (Elle)… Hum… Pas sûr que ces journalistes soient les plus habilités à commenter la véracité des propos du film. Mais bon, passons. Perso j’ai plutôt l’impression que Bande de filles relève davantage du pur fantasme par ailleurs assumé (Sciamma parle volontiers de sa fascination à la vue de ces filles de banlieues), autrement dit d’une construction imaginaire (d’une réalité supposée réelle). Ce que d’ailleurs Kaganski des Inrocks concède volontiers : « Peut-être que filmer ça, un girl group contemporain, des Beatles meufs et blacks de cité, était le noyau originel du désir de Céline Sciamma, pour redire que la pop, le cinéma, la société n’appartiennent pas seulement aux mâles blancs. Ou peut-être que cette lignée soul pop n’est que mon fantasme, ma relecture à moi ». L’un dans l’autre, il semblerait bien que le fantasme de Sciamma ait fait échos à ceux des journalistes.

Le problème c’est que les fantasmes révèlent souvent des vérités latentes héritées dans le cas présent d’une histoire coloniale et culturelle dont la France a du mal à s’émanciper. J’en veux pour preuve les nombreux épithètes exotiques que l’on retrouve çà et là dans les formules alambiquées et pseudo-stylisées des critiques : « ces fleurs de HLM, bravaches et peinturlurées comme des Peaux-Rouges, sur le sentier d’une guerre insoupçonnée » (L’Express) ; « silhouette féline, nattes africaines, œil de biche » (Télérama), « tel ce combat de rue, version sauvage de La Guerre des boutons » (Les Echos). On a l’impression que, comme les visiteurs des zoos humains du début du siècle, ces journalistes n’ont jamais vu de Noires de banlieues et s’en émerveillent béatement : « On sort de la salle balayé de l’intérieur par un torrent de liberté, avec le sentiment d’avoir vu quelque chose d’extraordinairement inhabituel (quatre jeunes femmes noires héroïnes d’un film français !), et en tête le regard de louve inoubliable de Karidja Touré » (Yagg.com) (remarquez le vocabulaire bestiaire : après la féline et la biche, la louve). D’autres ont même « la sensation d’avoir posé le pied dans un territoire de fiction presque exotique » (Télérama) et frissonnent à l’idée « d’imaginer la sensation d’inédit qu’aurait donnée la montée des marches des « filles » de Céline Sciamma : peau noire sur tapis rouge » (Télérama). Autant dire que la fameuse formule du « casting sauvage » (La Croix) n’a jamais été aussi appropriée, surtout quand on apprend que « c’est même en se promenant à la foire du trône qu’elle [la réalisatrice] a trouvé son actrice principale » (franceinfo.fr). Y’a quelque chose d’agaçant dans cette manière de s’extasier pour des mauvaises raisons sur le fait de voir des actrices noires sur grands écrans. Faut croire que c’est la première fois pour ces journalistes qui ne connaissent sans doute pas le cinéma populaire afro-américain ni même les films afro-antillais (d’Euzhan Palcy, de Marc Barrat, de Flamant-Barny…).

 

 

Du conte aux stéréotypes

En fait pour tous ces commentateurs l’univers de Bande de filles relève d’un monde inconnu, parallèle, limite merveilleux-inquiétant mais finalement rassurant (comme le sont tous les contes). On est ici dans la pure tradition du conte folklorique façon Le Petit chaperon rouge : « Dans la France de 2014, les pièges, les dangers, les loups-garous sont nombreux pour une jeune-fille-noire-prolétaire-solitaire-sans diplôme » (Les Inrocks) ; « les grappes de mecs qui les regardent passer, assis sur les rambardes ou les escaliers, prennent soudain l’air inquiétant de prédateurs prêts à bondir » (Télérama) – toujours les mêmes métaphores filées inspirées de la vie sauvage fantasmée : les mâles de banlieues sont des fauves prédateurs ou des loups-garous… Face à eux, heureusement, émerge la figure pure de la jeune fille victime à laquelle – bien évidement – on s’identifie volontiers (pour mieux dénigrer les hommes noirs). Celle-ci est parfaite, inoffensive et tout est mis en œuvre pour la rendre rassurante : le nom même de Marieme (parfois écrit Mariam ou Merieme selon les articles) renvoie à une Marianne africanisée qui, quand elle joue à un jeu-vidéo de foot contre son méchant de frère choisit elle solennellement l’équipe de France (et puis elle sera rebaptisée « Vic » comme Victoire – la France Vs la barbarie ? – et en clin d’œil à La Boum – patrimoine du teen-movie à la française… ouf ! on reste en terrain connu).

Une sauvageonne domestiquée en somme qui rejette son milieu pour devenir « Française ». C’est ce qu’on appelle l’assimilation non ? Mais une femme surtout devenue objet du regard des Blancs qui – décidément – de s’en lassent pas de voir les Noirs réduits à la seule fonction de corps dansant (cf. mon article sur Intouchables) : « une des séquences-phares du film est le moment où les quatre copines, réunies dans une chambre d’hôtel, se mettent à danser sensuellement au son de Diamonds de Rihanna » (Le JDD),  « Bande de filles est un film physique. Corps souples, athlétiques, luisants, galbés » (Télérama) ; « la scène la plus forte de Bande de filles, on la doit à Rihanna. Dans une chambre d’hôtel, à l’abri du regard des garçons, Vic et ses copines enfilent des robes et chantent en play-back les paroles du tube Diamonds » (Le Figaro) ; « une scène va faire parler d’elle : dans une chambre d’hôtel, les donzelles maquillées et sapées se mettent à chanter et danser sur Diamonds de Rihanna » (Télérama) ; « stupéfiante reprise de Diamonds de Rihanna. Cette dernière scène est grisante au point de filer des frissons » (Rue89) ; « Céline Sciamma capte magnifiquement leur présence et leur énergie, leur force et leur joie de vivre. Avec pour paroxysme l’interprétation d’une chanson de Rihanna, Diamonds » (La Croix). Bah voilà quoi, tout est dit non ? Les Noirs restent synonymes d’émotion, de sensualité, de physique (« Corps souples, athlétiques, luisants, galbés »)… mais aussi de sauvagerie et de violence.

 

 

Safari sur la Croisette

Comme je vois les choses, j’imagine trop le petit microcosme parisien en goguette sur la Croisette. C’est toujours important où et quand et avec qui on regarde un film, ça influe sur l’effet produit. Je n’ai pas trop de mal à imaginer les intellos (de gauche) parigos au mois de mai à Cannes : le soleil, la mer, la musique de Rihanna, des corps de jeunes filles couleur d’ébène scrutés à la loupe par une caméra amoureuse… Le grand frisson quoi ! Ça me fait penser à ces tubes exotiques et sensuels qu’on nous sert tous les étés, du genre la Lambada ou Waka waka (this time for Africa) de Shakira. Et tout ça en plus avec le sentiment agréable d’être du bon côté de l’échiquier politique (1), du côté de ces jeunes filles façon « ni putes ni soumises », contre tous les méchants racistes et les vilains machos nègres intégristes du ghetto. Elle est pas belle la vie ?!

Mais qu’en penseront les premières concernées, à savoir les jeunes femmes noires des quartiers populaires ? Dans un article évoquant une projection du film en Seine-Saint-Denis Libération concède : «  trois filles noires d’une vingtaine d’années alpaguent les actrices. « Franchement, j’ai eu l’impression de voir un film sur les filles de la gare du Nord. C’est à cause de ce genre de film qu’on passe sur Envoyé spécial ou BFM TV. On voit jamais de film positif sur la banlieue. » Dans la même veine j’ai reçu cet e-mail il y a deux jours : « J’ai vu le film en avant-première, et en tant que femme Noire, jamais je ne me suis sentie aussi insultée et piégée, surtout que depuis quelques années, nous sommes constamment montrés du doigt pas les médias. Le film reprend tous les clichés des reportages à charge sur les filles africaines diffusés dans les années 2008-2010 ». C’est vrai qu’on aurait pu espérer un sujet différent pour le premier film français 100 % noir et féminin. Alors je ne sais pas si ces deux réactions sont représentatives mais je constate juste, une fois de plus, qu’il existe un énorme fossé entre ceux qui ont le droit à la parole (les journalistes, les réalisateurs, les politiques… des Blancs issus de milieux aisés) et les Français issus des classes populaires.

© Régis Dubois 2014 pour le texte

 

(1) « Quand on voit tant de beauté, de talent, de vivacité, d’intelligence et de sensibilité à l’œuvre, on se demande mais comment, comment, comment peut-on être zemmourien ?! » (Les Inrocks) ; « Qu’un tel film sorte alors que cartonne en librairie le livre réactionnaire d’Eric Zemmour fait aussi un drôle d’effet. La litanie de mort qui imprègne ce discours sur un pays en décomposition oblige chaque jour un peu plus à chercher des endroits pour respirer un oxygène plus frais, moins raréfié. Bandes de filles fonctionne aussi, à cet égard, comme un appel d’air, un bain de jouvence et un embrayeur politique » (Libération).

One comment

  1. Gab dit :

    Enfin! Tout est dis je pense!
    Ce film réuni à lui tout seul tous les stéréotypes les plus négatifs portés sur la population noire des banlieues et pourtant on dit de lui qu’il est magnifique… Des jeunes filles noires qui refusent les études, le travail, préfèrent les combats du rue et le racket… Pour au final avoir une dealeuse… Quant aux garçons… sans commentaire… Je pensais voir un film où ces jeunes filles se rebellent pour s’en sortir et démonter tous ces fameux clichés, déception…Si c’est ça la vrai réalité des banlieues et de la population noire, il ne faudra pas s’étonner qu’il y ait toujours un racisme prenant en France… Merci pour cette critique enfin à contre courant!

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