Analyser une affiche : « We can Do It ! » (1943)

We Can Do It! (1943) de J. Howard Miller (USA – 43 x 56 cm – couleurs) [domaine public]

Cette affiche a acquis au fil des ans un véritable statut d’icône de la pop-culture. Elle ne fut pourtant diffusée que très brièvement en 1943, essentiellement sur les murs des usines d’armement où travaillaient de nombreuses femmes durant la Seconde Guerre mondiale pendant que les hommes se battaient sur le front. Elle ne fut en fait redécouverte que tardivement, dans les années 80, et très largement reproduite depuis sous diverses formes. C’est toujours un bon point de départ pour analyser une image que de partir du pouvoir de fascination qu’elle exerce. Qu’est-ce qui fait en effet que cette affiche interpelle et séduit autant aujourd’hui ?

American dream

La première chose bien sûr tient à la référence à cet âge d’or américain qui se situe entre les années 1940 et 1960 et qui vit l’émergence des pin-ups, des comic books et du pop art, avec leurs couleurs primaires vives (ici le jaune, le bleu et le rouge) et leurs formes épurées détourées avec netteté sur des à-plats unis. C’est la grande époque des illustrations de revues aux couvertures lumineuses à la gloire de l’american way of life, art mineur s’il en est auquel Norman Rockwell donnera ses lettres de noblesse. On baigne d’ailleurs ici en plein optimisme patriotique comme en témoigne le discours « On Peut Le Faire ! » et la posture de la jeune femme qui semble par son geste nous dire « regardez comme je suis forte » ou « comme Nous (« We ») Américains sommes les plus forts ». Le visage du modèle rappelle par ailleurs celui d’une pin-up et son maquillage, tout comme sa coiffure et son bandana, évoquent avant l’heure le look rock’n’roll des années cinquante. Notons enfin la proximité du personnage avec les super-héros des comics, à la fois dans le traitement plastique, dans la posture héroïque et dans la référence aux bulles des bandes dessinées (comme en atteste l’appendice sous le texte « We Can Do It ! »).

Antithèse

La seconde chose qui frappe et qui interpelle dans cette image c’est sa construction paradoxale. On a un peu l’impression que la tête et le corps ont été collés et qu’il en résulte un effet d’antithèse opposant un visage fin et gracieux et un corps robuste et viril.  Le rendu est assez troublant même s’il ne saute pas immédiatement aux yeux. Cette opposition renvoie bien sûr à celle qui différencie le masculin du féminin dans l’inconscient collectif. D’un côté la rudesse masculine : la guerre (le mot « War » en bas à droite), l’usine (le bleu de travail) et la force (les muscles bandés) ; de l’autre la fantaisie féminine du foulard rouge à points blancs, du rouge à lèvres et du verni à ongles discret mais efficace, et du mascara accentuant le volume des cils.

Une icône féministe

Enfin, le dernier point qui pourrait expliquer l’attrait de cette image au fil des décennies, réside peut-être dans ce qu’elle suggère – sans doute involontairement – en terme politique. Rappelons qu’au départ il s’agissait d’une affiche de propagande pour encourager les femmes dans leur participation à l’effort de guerre, et notamment les riveteuses dont la mission consistait par exemple à assembler les éléments des bombardiers à l’aide de rivets. Mais voilà, l’attitude de « Rosie la riveteuse », comme on l’a surnommée par la suite, encourage ici un discours qui dépasse de loin le propos initial. Le fait se joue, il me semble, essentiellement dans le regard du modèle (peint en légère contre-plongée) qui nous toise avec détermination et défi (rien à voir avec le regard langoureux des pin-ups). Cette détermination on la retrouve dans le texte injonctif écrit en lettres capitales et dans ce « We » qui semble aussi signifier « Nous les Femmes », « Nous pouvons aussi le faire » sous-entendu : « aussi bien que les hommes ! ». Et puis il y a ce badge que Rosie porte sur le col et qui représente le visage d’une ouvrière (entouré du nom de l’usine qui a commandé l’affiche) et qui fait figure d’étendard. Et enfin il y a ce geste situé quelque part entre le poing levé et le bras d’honneur qui souligne la fière allure de cette ouvrière aux bras musclés, au sourcil relevé et à la moue boudeuse, qui semble défier avec arrogance la domination masculine à elle toute seule.

On comprend que l’image ait plu aux féministes qui l’adoptèrent instantanément à l’orée des années 80. Mais il ne faut pas perdre de vue qu’il s’agit-là d’une interprétation après-coup et que, peut-être, les ouvrières de 1943 interprétèrent cette affiche d’une toute autre manière, comme une tentative de plus du pouvoir patriarcal de les motiver dans leur labeur, comme une simple affiche de propagande de guerre en somme comme il en existait tant à l’époque.

© Régis Dubois 2014 pour le texte

pubAnalysesImages

 

> Les sources d’inspiration

Photos de riveteuses prises respectivement par Howard R. Hollem en 1942 et Alfred T. Palmer en 1943 [domaine public]

 

> Exemples de détournements

Couverture du Courrier international d’octobre 2013 contre l’intégrisme islamiste.

 

Affiche féministe pro-avortement réalisée en Espagne en 2014 (anonyme).

 

3 comments

  1. salomé dit :

    Cet article est vraiment hyper complet, je suis élève de 3e et j’ai une épreuve d’histoire des arts en fin d’année et ça va vraiment me servir
    merci!

  2. Ines dit :

    Je suis en 3eme et moi aussi j’ai l’épreuve des hda cette article est super pour mon travaille je recherche plein d’infos sur cette affiche et maintenant je l’ai trouvé merci!

  3. Michel Polnareff dit :

    Wawww, it’s amazing guys! Very impressed! OH YEAAAAAAAAAH WHATS A GOOD IDEAAAAAAAAAAAAAAAAAAA!!!
    XOXO from America

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *