Hip-Hop au cinéma : du ghetto à Hollywood

Par Pascal Tessaud pour lesensdesimages

Après l’histoire du rock’n’roll racontée par le cinéma (1), ou encore celle des Beatles vue à travers les nombreux films qui leur ont été consacrés (2), voici le tour du rap et du hip-hop avec cet article écrit par le réalisateur Pascal Tessaud pour lesensdesimages.

Le hip-hop, parent pauvre des médias français, a investi depuis près de quarante ans la télévision, les médias et le cinéma américain. Ce texte analyse le processus qui a conduit une culture de la marge à s’imposer au fil des décennies comme un formidable vecteur culturel d’une Amérique en pleine mutation. Le hip-hop au cinéma est bien une histoire d’amour et de raison que nous nous devions d’évoquer dans son évolution artistique qui l’a amené de la marge des ghettos noirs aux studios d’Hollywood.

 

  • Blaxploitation, la génèse des années 70

D’une certaine manière le cinéma hip-hop qui naît dans les années 80 trouve ses racines dans le cinéma blaxploitation des années 70, à l’image du rap lui-même qui n’a eu de cesse de puiser (pour les sampler) dans les riffs soul et funky des seventies.

 

Superfly (1972)

 

Superfly, Shaft, Blacula, Cleopatra Jones… Ces films, dont beaucoup furent réalisés par des cinéastes blancs d’Hollywood, étaient destinés à divertir un public essentiellement afro-américain, suite au carton inattendu au box-office du film guerrilla de l’Afro-américain révolutionnaire Melvin Van Peebles, Sweet Sweetback’s Baadasssss Song (1971). Un film très black power qui dénonçait la violence des flics (des « pigs ») et exprimait avec rage un besoin de libération radicale de la communauté noire à une époque de révolution culturelle marquée par les luttes pour les droits civiques et l’action politique des leaders noirs : Martin Luther King, Malcolm X, Angela Davis, Huey P. Newton et Bobby Seale. Les ténors d’Hollywood voyant qu’il y avait là un fort potentiel commercial et un public noir grandissant, décidèrent de lancer la blaxploitation en édulcorant le propos politique subversif de Van Peebles et en se concentrant sur l’action, la violence, la drogue et le sexe.

 

Melvin Van Peebles

 

Lors du Festival de Saint-Denis « Black Revolution » au cinéma l’Ecran, Melvin Van Peebles résumait en français avec humour son expérience aux États-Unis « Je me suis fait encouler par Hollywood ». Le cinéma black fut donc autorisé mais à la condition qu’il resta sous le contrôle des Blancs. Néanmoins le mérite de ces films à succès, certes calibrés, aura été de s’ancrer dans un espace social authentique, celui du ghetto noir, qui n’avait encore jamais été filmé par Hollywood, mais aussi, accessoirement, de nous avoir gratifié de quelques bande-originales cultes signées Isaac Hayes (Shaft), Curtis Mayfiled (Superfly), James Brown (Black Caesar), Marvin Gaye (Trouble Man) et bien d’autres.

 

  • Années 80 : Wild Style, Beat Street, Style Wars

Alors que le hip-hop explose à New York à la fin des années 70, avec des groupes starifiés à l’échelle mondiale tels que Grand Masterflash, Sugar Hill Gang et Run DMC devenus millionnaires, trois films produits avec peu de moyens installent la légende du hip-hop à l’échelle internationale. Wild Style réalisé en 1982 par Charles Ahearn est le premier film hip-hop de l’Histoire. Tourné dans le Bronx avec peu de moyens, à la lisière du cinéma documentaire, il regroupe les mythiques danseurs Rock Steady crew, ainsi que Busy Bee Strasky, Grand Master Flash ou Cold Crush. Le récit raconte donc les tous débuts du mouvement hip-hop en plein cœur du ghetto du Bronx. Ce film ne remporte pas un franc succès à sa sortie mais installe durablement le cinéma hip-hop dans l’histoire du cinéma.

 

Wild Style (1982)

 

Beat Street (1984) est dirigé deux ans plus tard par l’Afro-américain Stan Lathan, qui s’illustre dans la réalisation de séries TV bon marché et s’était fait remarquer en 1976 avec Car Wash, l’un des derniers films de blaxploitation (3). Lathan surfe ici sur la vague hip-hop et réalise un film certes plus standardisé, avec davantage de moyens, mais qui a l’intelligence de filmer toute la crème new-yorkaise de 1984 dans une veine authentiquement documentaire. Malgré un scénario un peu faiblard et convenu, on y découvre encore les danseurs mythiques du Rock Steady crew et des New York City Breakers qui s’affrontent en battles épiques, avec des apparitions des rappeurs Afrika Bambaataa, Melle Mel et les Furious Five, Jazzy Jay, Kool Moe Dee et Dj Kool Herc, à savoir toutes les légendes qui ont fondé les bases de la culture hip-hop.

 

Beat Street (1984)

 

Ces deux films, témoins magiques de leur époque, mettent en avant le côté spectaculaire du hip-hop avec la danse et le graffiti. L’objectif est donc de faire connaître cette nouvelle culture de rues à un public néophyte du centre-ville. Sorte de cinéma ethnographique à la Jean Rouch qui met en avant les rassemblements collectifs (la bande, la boîte de nuit plutôt que des destins individuels). Mais malgré les bonnes intentions de ces deux cinéastes, ces deux opus semblent quelque peu maladroits, une maladresse qui naît de scénarios tenus voire simplistes. La force de ces films ne résident donc pas dans la maîtrise du sujet et du récit mais plutôt dans l’inattendu, le hasard et la spontanéité de ses protagonistes inspirés qui affirment avec énergie leur présence.

Le documentaire Style Wars sorti en salle en 1984, nous fait vraiment rentrer dans l’intimité et les questionnements d’une génération en pleine ébullition. Le photographe Henri Chalfant, réalisateur du film, se fond littéralement à l’intérieur de la communauté graffiti et décrit avec humanité et justesse tout le contexte socio-politique de son temps. Les légendes new-yorkaises du graffiti se laissent filmer dans leur quotidien (maisons familiales, souterrains, hangars du métropolitan) : Dondi, Seen, Kase 2, Demon, Dez, Skeme, Futura, etc., et acceptent la caméra aimante de Chalfant, tout comme les breakers Crazy Legs et Frosty Freeze.

 

Style Wars (1984)

 

À la fin du film, on voit comment les galeries d’Art de la Grosse Pomme cherchent à récupérer cette création sauvage et comment les artistes de rues cherchent à faire fortune en asservissant et domestiquant de plus en plus leur art de rue. Chalfant pose avec clairvoyance son regard critique et bienveillant sur la médiatisation d’une révolution culturelle qui fricote avec les décideurs opportunistes et autres lobbying financiers. Style Wars est donc le film prophétique, le plus authentique des années 80, car il met en perspective l’avenir de la culture hip-hop et les dangers de sa commercialisation future.

 

  • Années 90, les films New Jack

L’apparition spectaculaire de Spike Lee à la fin des années 80 et sa consécration cannoise dès son premier film Nola Darling n’en fait qu’à sa tête (Caméra d’or en 1986), ouvrent des possibilités inespérées pour des cinéastes noirs qui regardent de plus en plus vers Hollywood. Avec Do the Right Thing (1989), Lee reprend le flambeau de Melvin Van Peebles, à la différence que c’est bien là la première fois qu’un Noir réalise en totale indépendance un film personnel 100% ghetto distribué par un grand studio (Universal). Spike Lee serait en quelque sorte le contrepoint frontal aux films de Martin Scorsese dans lequels le sous-prolétariat italien mafieux s’acharnait en permanence sur la population noire avec des propos racistes exacerbés. Spike Lee répond du tac-au-tac avec Do the Right Thing où l’on voit des Noirs ridiculiser des commerçants ritals. La guerre des communautés prolos sera ethnique et embrase déjà toute l’Amérique.

 

Do The Right Thing (1989)

 

Le succès des premiers films de Lee relance la machine à billets verts et les têtes chercheuses des studios en concurrence s’affolent pour s’arracher les nouveaux talents du ghetto issus d’écoles de cinéma et d’universités. En 1991, John Singleton, un jeune cinéaste noir âgé de seulement 23 ans, tout droit sorti de l’université USC, tourne pour la Columbia un film personnel au cœur du ghetto de South Central, à l’endroit même où il a grandi : Boyz’N the Hood. Le dilemme études/rue n’a jamais été aussi bien traité à ce jour ; Singleton décrit avec justesse et émotion sa jeunesse confrontée à la proximité des gangs, avec au casting l’une des stars du rap hardcore de Los Angeles, le rappeur Ice Cube du groupe NWA.

 

Boyz’N the Hood (1991)

 

Le film aborde frontalement les dégâts qu’engendre le trafic du crack qui détruit toute une communauté dans des guerres de gangs fratricides. Oublié le précepte du « Peace, Unity, Love, and Havin’ fun » des années 80. Un cinéma New Jack sombre voit ainsi le jour, car Hollywood, affolé par les ventes vertigineuses des disques de NWA, Tupac, Biggie, Snoop Dogg, cherche de nouvelles voix authentiques à l’intérieur du ghetto pour séduire un public hip-hop qui ne cesse de grandir au cours des années 90.

La même année le fils de Melvin Van Peebles, Mario, réalise New Jack City à Harlem avec Wesley Snipes et le rappeur Ice T. Le film produit par Warner Bros montre l’escalade de la criminalité du ghetto qui fascine toute l’Amérique. D’une certaine manière les films New Jack reprennent la mythologie des films de mafia comme Le Parrain et Scarface dans l’esprit d’un public bercé depuis le plus jeune âge par les clips de Gangsta rap de MTV. Suivront notamment Poetic Justice (1993) de John Singleton avec Janet Jackson et le rappeur super star Tupac Shakur (neveu d’Assata Shakur, black panther légendaire) et Menace II Society (1993) réalisé par les frères Albert et Allen Hughes, âgés de 21 ans, tourné lui au cœur du ghetto de Watts à Los Angeles.

 

Menace II Society (1993)

 

Les frères Hugues filment la violence autodestructrice de cette génération New Jack prête à tuer pour quelques billets. La bande originale fait la part belle au Gangsta rap qui assume désormais le capitalisme sauvage comme seule issue d’émancipation individuelle pour les Afro-américains démoralisés par les assassinats successifs de leurs leaders politiques, de Malcolm X à Martin Luther King, et les nombreuses arrestations des membres du Black Panther Party. Dans la même lignée, mais à la marge cette fois des studios hollywoodiens, un autre jeune noir, Matty Rich, âgé seulement de 19 ans, réalise tout seul – dans la tradition du cinéma guérilla de Melvin Van Peebles et de Spike Lee – un premier long-métrage autobiographique Straight Out of Brooklyn (1991) qui sera primé au festival de Sundance. La Nouvelle Vague New Jack voit ainsi le jour. C’est une véritable révolution culturelle tel un ressac de la culture hip-hop sur grand écran.

 

Straight Out of Brooklyn (1991)

 

Straight Out of Brooklyn est distribué par la Metro Goldwyn Mayer et les médias s’amusent à opposer Spike Lee et Matty Rich : les deux viennent de Brooklyn, mais l’un a fait l’école de la rue, l’autre des études à la NYU ; l’un serait plus authentique que l’autre car plus proche de la réalité. Ce qui montre une forme de mépris pour les artistes noirs américains. Ils auraient le droit de faire des films parce qu’ils connaissent le réel et non parce qu’ils maîtrisent en artiste la narration et la forme cinématographique. Comme si être réalisateur noir, c’est avant tout être noir et non pas réalisateur. Cette petite guéguerre autour de la street crédibility des cinéastes a agacé Spike Lee qui s’est exprimé sèchement sur ce sujet (4). Mais ces querelles intestines pour le leadership d’un cinéma New Jack expriment néanmoins une excitation des médias pour ces cinéastes de la marge. Pour preuve, en 1991 cette génération montante fait la Une du New York Times magazine et entend bien désormais conquérir Hollywood.

 

 

Sont ainsi réunis sur le même cliché Charles Lane (Sidewalk Stories), Ernest Dickerson (Juice), John Singleton (Boyz’N the Hood), Mario Van Peebles (New Jack City), Matty Rich (Straight Out of Brooklyn), Spike Lee (Do the right thing), Reginald et Warrington Hudlin (House Party). Ne manquent à l’appel plus que les frères Hughes – et dans une certaine mesure Charles Burnett – pour regrouper un mouvement qui révolutionne le cinéma américain. Car ces œuvres pionnières vont ouvrir les portes d’Hollywood à toute une génération d’Afro-américains et à toute une série de films afros – souvent moins réussis et moins originaux – tels que Above the rim, Friday, CB4, Barbershop, Set it off, Honey, How High, etc., qui exploitent le filon commercial de l’attitude « hip-hop » jusqu’à l’épuisement. Les rappeurs Snoop Dog, Queen Latifah, Ice Cube, Ice T, Tupac Shakur, LL Cool J, DMX, Redman, Method man, Common et beaucoup d’autres jouent ainsi les rôles principaux dans de nombreux films blacks qui attirent leurs fans. Ce qui est vraiment décisif et nouveau, c’est que les cinéastes montants de la communauté afro-américaine sont en passe de faire ce que les Italo-américains avaient réussi à la fin des années 70 : rendre mainstream des films affichant leur minorité – on pense à la génération des Martin Scorsese, Francis Ford Coppola, Sylvester Stallone, Brian De Palma et Abel Ferrara.

 

Storytellings, mythologies urbaines et falsifications de tout poil

Après l’âge d’or du début des années 90, 2002 inaugure le grand retour du cinéma hip-hop aux USA avec la sortie de 8 Mile librement inspiré de la vie du rappeur blanc Eminem alors au sommet de sa gloire. Eminem a un droit de regard sur le scénario et interprète donc ce personnage de white thrash devant s’imposer dans le ghetto noir de Detroit. Son interprétation est d’une grande sobriété et l’intrigue est bien dessinée dans ce film produit par Hollywood et réalisé par Curtis Hanson, le réalisateur de L.A. Confidential.

 

8 Mile (2002)

 

Ce qui est admirable ici, dans ce film de battles, c’est son ancrage social : Bunny Rabbit travaille à l’usine pour se payer ses maquettes, pas de réussite bling-bling, de voitures de luxe, ni de concerts dans des stades de foot en happy-end, mais une observation lucide de la misère généralisée, d’une ville minée par le chômage, les maisons abandonnées, les foyers monoparentaux, l’alcool et le racisme. On est à l’opposé de la flambe des films New Jack des années 90. Le personnage de Bunny Rabbit, rappelle d’ailleurs celui de Rocky, Detroit ayant remplacé ici Philadelphie : le looser conspué et méprisé se révèle sur scène un tueur, comme l’était Balboa sur un ring. Les personnages secondaires et la figuration apportent aussi un réalisme probant. Ce qui frappe également dans ce film c’est la chaleur qui émane des amitiés du milieu dans lequel évolue Rabbit, et ce malgré la misère et la violence qu’il engendre. Aucun manichéisme victimaire dans ce récit donc, qui montre toutes les différences au sein de la communauté hip-hop et qui fait de ce film mainstream un grand film d’auteur, complexe et authentique. Car tout sonne juste dans ce récit qui va apporter à Eminem une reconnaissance mondiale bien au-delà des aficionados du rap et l’installer définitivement comme une icône pop controversée équivalente à Elvis Presley dans le monde du rock. Et si le film est bien fidèle à la vie de l’artiste, ce biopic n’en construit pas moins le mythe du working class hero dont les États-Unis raffolent.

 

8 Mile (2002)

 

La force des films hip-hop américains est toujours de faire le portrait d’une ville ou d’un quartier : Spike Lee et Bed-Stuy à Brooklyn, Singleton et South Central à L.A., les frères Hughes et Watts à L.A., Mario Van Peebles et Harlem à Manhattan, Matty Rich et Red Hook à Brooklyn, Hanson et 8 Mile à Detroit… En 2005 sortira le très indé Hustle and Flow, produit par John Singleton et réalisé par un autre white thrash de grand talent, Craig Brewer, et dont l’action se situe dans le Dirty South de Memphis. On y retrouve ce même constat amer de la misère sociale qui pousse Djay à devenir maquereau et dealer.

 

Hustle and Flow (2005)

 

Ce personnage torturé, interprété par le comédien Terrence Howard, a une révélation mystique en écoutant un gospel et décide de sauver son âme en développant son art de rapper sa vie de salaud. Les prostituées/amantes de Djay tapinent pour financer son home studio. La vision sombre et comique de ce microcosme multiculturel sort des sentiers battus du Bien et du Mal et des conflits ethniques, et transcende le genre. Brewer ne filme pas les têtes de gondole, ni ne donne de leçon de morale, mais suit des personnes qui luttent pour leur dignité avec le rap de rue dans l’environnement codifié de Memphis qu’il connaît parfaitement pour y avoir grandi. Une scène forte du film surgit quand Djay cherche à enregistrer son street album dans sa chambre. Il convoque Shug, une de ses putains, enceinte jusqu’au cou pour enregistrer des chœurs R’n’B à l’arrache. Lorsqu’elle découvre le résultat de son enregistrement, elle fond en larmes car elle prend conscience de son potentiel. Là encore toujours pas de happy-end, car ce sont les galériens qui sont à l’honneur dans Hustle and Flow et c’est ce qui en fait toute sa saveur et son originalité.

 

Hustle and Flow (2005)

 

Hollywood, qui ne cesse d’enchaîner les biopics à succès (Ray, Ali, Walk the Line et le carton planétaire au box-office de 8 Mile et ses 240 millions de dollars de recette) motive les studios et les rappeurs à faire également leurs biopics promotionnels à la gloire de leur égo. En 2005 est ainsi tourné Get Rich Or Die Tryin’ (Réussir ou mourir), le biopic de et avec 50 cent, réalisé par le célèbre cinéaste irlandais Jim Sheridan (My left foot, Au nom du père, The Boxer). Il faut dire que la vie de 50 est romanesque au possible : le meurtre de sa mère, le deal de rue dès l’enfance, la prison, ses neufs balles dans le corps…

 

Get Rich Or Die Tryin’ (2005)

 

La réalisation est très réussie : Sheridan étant un très grand directeur d’acteurs, il parvient à donner des clés à 50 pour qu’il joue avec finesse et émotion son parcours de jeune Thug. Plusieurs acteurs de 8 Mile y sont conviés. On sent l’envie de la production de prendre le sillon du film d’Eminem avec un storytelling très amerloque : il ne faut compter que sur soi-même pour s’en sortir. Tel est le carcan du film rap U.S, montrer une force de caractère solitaire qui impose un destin exceptionnel. Alors que 8 Mile montrait surtout les conditions de vie de la classe ouvrière noire de Detroit, le film Get rich or die tryin’ reste dans une vision plus conventionnelle et hollywoodienne du « way to fame » avec un happy-end attendu de la star qui s’impose sur scène devant des fans en folie orgasmique. Ce qui est très réussi à mon goût, c’est toute la genèse de l’œuvre de 50, à savoir son enfance et sa jeunesse tourmentée. On entre vraiment dans la psychologie d’un jeune du Queens, qui accumule les cicatrices et les obstacles sociaux lourds, ce qui l’amène à la grande délinquance. Tel est le terreau du rap américain : Eminem comme Fifty représentent les deux facettes ethniques du même revers de la médaille du capitalisme américain. Et si les deux rappeurs accèdent à une revanche sociale et jouent le jeu du système de l’industrie de l’entertainement (gros label marketing hollywoodien), ils n’en restent pas moins des artistes rap authentiques. Il est vrai que l’enjeu d’un biopic tourné du vivant d’un artiste est d’installer sa mythologie et amplifie à coup sûr la résonance et les répercussions commerciales de ses albums sur un public plus mainstream que ghetto. Hollywood devient ainsi une arme magique pour les labels de rap qui leur permet d’installer leurs artistes au sommet des ventes. Le biopic hip-hop devient le cheval de Troie qui assoit des légendes vivantes au firmament de leur popularité mondiale.

 

Notorious (2009)

 

C’est dans cette veine panthéonique que s’inscrit Notorious coproduit en 2009 par le Studio Fox et Voletta Wallace, la mère du rappeur assassiné. Réalisé par George Tillman Jr., le producteur des films Barber Shop et réalisateur de Soul Food et Des hommes d’honneur avec Robert De Niro. On peut vraiment émettre de sérieuses réserves sur l’authenticité de ce biopic réalisé autour du controversé et génial rappeur de Brooklyn qui fût assassiné en 1997. Alors que nous connaissons toutes les embrouilles (ou presque !) entre Puff Daddy, son manager, et Suge Knight, celui de Tupac Shakur, son frère ennemi, et que les meurtres des deux rappeurs n’ont toujours pas été élucidés, le film est pour le moins partial et fait de Christopher Wallace un mythe. Si l’acteur choisi pour interpréter Biggie Smalls, Jamal Woolard, est convaincant, on reste quand même frustré tant il lui manque le charisme en live du rappeur de la East Coast. Le film manque d’authenticité documentaire en comparaison de Hustle and Flow, 8 Mile ou Réussir ou Mourir. La grande  force du film réside encore dans la description de la jeunesse du protagoniste : sa relation avec sa mère, avec les filles, et son ascension dans la rue. Cette première partie est très bonne, mais du fait que des personnes responsables du meurtre de Biggie n’aient pas été interpellés, on sent que les scénaristes n’ont pas voulu dire la vérité pour des questions de survie, privilégiant la commande de la mamma Wallace qui se paie avec Notorious un magnifique égotrip de la mère sacrificielle, son rôle étant interprétée par la belle Angela Bassett. On retrouve sinon Anthony Mackie dans la peau de Tupac, qui jouait Papa Doc dans 8 Mile. Le personnage du producteur Puff Daddy a également le beau rôle dans le film, P-Daddy ayant le contrôle de la bande son du film. Si beaucoup parlent de falsification historique, on peut surtout voir ici les limites de la fictionnalisation de faits réels : Hollywood a toujours fabriqué des produits dérivés qui perpétuent les légendes et autres mythes du capitalisme transversal politiquement correct. La culture hip-hop s’est laissée mangée par les labels et l’est désormais par les studios hollywoodiens. On est très loin de Wild Style et de sa veine documentaire puriste…

C’est par le truchement du documentaire que l’on peut approcher la vérité sur Tupac Shakur et Biggie Smalls. En 2002, le documentariste anglais Nick Broomfield avait eu le courage d’enquêter sur ces deux morts, en allant à la rencontre de tous les protagonistes de l’affaire. Avec son Biggie and Tupac on entre vraiment dans l’enfer du business rap et toute sa paranoïa capitaliste mortifère.

 

Biggie and Tupac (2002)

 

On suit l’ascension parallèle des deux artistes de la East Coast et la West Coast. Broomfield parvient à dénouer admirablement les contradictions de l’affaire et va montrer comment la corruption de la police de Los Angeles, liée aux gangs, serait à l’origine de ce drame. La scène ultra puissante du film se situe lorsque Broomfield entre sur le terrain de basket de la prison où est enfermé Suge Knight, le manager de Tupac suspecté d’avoir fomenté les deux meurtres. On sent le réalisateur britannique vraiment en danger à cet instant. Il ose affronter le réel de façon admirable et ultra-documentée. Ce qui fait de Biggie and Tupac l’un des films incontournables du cinéma hip-hop des années 2000.

John Singleton (Boyz’N the Hood) certainement échaudé par le film Notorious est en train de préparer à Los Angeles le biopic sur Tupac, son ami qu’il avait dirigé dans Poetic Justice, produit entre autres par la tante du défunt, Assata Shakur. Réponse du berger à la bergère ? Ou exploitation commerciale édulcorée d’une des légendes de la Rue ?

 

Tupac & John Singleton

 

On se rappelle du courage de Spike Lee lorsqu’il a fait l’admirable portrait de Malcolm X  sans la moindre concession envers la NOI (Nation of Islam) qui avait pourtant fomenté l’assassinat du leader – assassinat qui est montré avec courage dans le film. L’objectif de Spike était de rétablir la vérité sur la vie de Malcolm. Hollywood avait refusé de produire le film, le trouvant trop sulfureux. Lee avait alors convaincu les plus grandes stars noires de le financer (Michael Jordan, Michael Jackson, etc.) ce qui lui offrait une totale liberté d’expression. Quelle sera la marche de manœuvre de Singleton vis-à-vis de la tante Assata Shakur, productrice executive du film, et face au sulfureux Suge Knight qui détient les droits musicaux ?

 

Niggaz with Attitude on set

Cet été 2014 se tourne à Compton à Los Angeles le film le plus excitant du moment : Straight outta Compton sur l’histoire du groupe NWA. Initiés par Doctor Dre et Ice Cube producteurs du film, ce biopic old school devrait ravir les nostalgiques du Gangsta rap sans concession des années 90. Le réalisateur afro-américain F. Gary Gray, clippeur reconnu de Jay Z, Ice Cube, R. Kelly, Cypress Hill, Outkast, Tupac, Stevie Wonder ou Queen Latifah, a déjà une bonne expérience cinématographique puisqu’il a signé Friday avec Ice Cube et Chris Tucker, Set if off avec Jada Pinkett Smith et Queen Latifah, Le Négociateur avec Samuel Lee Jackson et Kevin Spacey, Un homme à part avec Vin Diesel, Law Abiting Citizen avec Jamie Foxx, ou encore Be cool avec John Travolta et Uma Thurman. Tourné au cœur du ghetto de Compton, les péripéties du groupe autoproclamé « le plus dangereux au monde » sont une mine d’or scénaristique – avec notamment le portrait de Eazy-E mort du sida en 1995. Le film devrait reprendre les thématiques du très controversé album Straight Outta Compton qui allait transformer à jamais l’orientation du rap américain vers un cynisme neo-punk ultra capitaliste et hyper sexué.

 

 

Ici le réalisateur F. Gary Gray est entouré de Ice Cube et Dr Dre, les producteurs du film, et au casting d’Oshea Jackson Jr, le fils d’Ice Cube et de deux jeunes inconnus, Corey Hawkins et Jason Mitchell. Le projet financé par Universal Studio est contrôlé par les deux boss de NWA. Le chef-opérateur attitré de Spike Lee et de Darren Aronofksy, le génial Matthew Libatique, sera à l’image. Avec le contexte d’émeutes raciales dues à la bavure policière de Ferguson, le retentissant Fuck Da Police devrait trouver un écho puissant auprès de la jeunesse américaine. La sortie du film est prévue dans deux mille salles de cinéma aux USA, ce qui risque de faire un vrai carton au box-office, connaissant la force de frappe de Dr Dre dans l’industrie de l’entertainment américain.

 

Can’t Stop, Won’t Stop

Après avoir timidement été approché dans les années 80 par des cinéastes éloignés du bitume, les activistes de la première heure du hip-hop les plus médiatiques ont su construire un imaginaire street par l’impact de leurs clips. Ces figures du rap ont su convaincre les pontes des studios américains et ont amené dans leur sillon un grand nombre de cinéastes afro-américains qui peuvent mieux que quiconque comprendre l’environnement de la rue et ainsi conquérir un vaste public de fans.

A l’image de ce qu’il s’est passé au sein même de la communauté afro-américaine, on est passé dans la musique rap du militantisme crypto-marxiste de la lutte pour les droits civiques à un esprit capitaliste communautaire décomplexé : un pied dans le ghetto, un pied dans les studios d’Hollywood. A l’image de l’industrie musicale, les figures du rap US sont parvenues à faire la greffe improbable entre Culture de la rue et Culture mainstream, ce qui fait que le rap et le cinéma américain réussissent à réunir aussi bien les intellos et spécialistes du genre que le grand public dans le monde entier. A quelques exceptions près, ce cinéma privilégie toujours le Gangsta rap ou Rap game plutôt que le rap conscient. J’attends avec impatience un hypothétique biopic sur Public Enemy réalisé un jour par Spike Lee. Ce qui serait vraiment énorme.

 

Time is Illmatic (2014)

 

Des documentaires comme Block Party (2005) réalisé par Michel Gondry sur la scène de Brooklyn (Common, Black Star, The Roots, Deadpreaz, Jil Scott, Erika Badu, The Fugees, etc.), comme Made in America (2013) de Ron Howard sur Jay-Z ou comme Time is Illmatic (2014) de One9, Erik Parker et Anthony Saleh sur Nas, montrent à quel point le rap s’est imposé et occupe aujourd’hui une place centrale dans la culture américaine. Ce qui est malheureusement loin d’être le cas en France où  l’on ne recense en trente ans que deux films mettant véritablement en scène des rappeurs : Dans tes Rêves (2005) avec Disiz La Peste et De l’encre (2011) de la Rumeur avec la rappeuse La Gale…

© Pascal Tessaud 2014 pour le texte

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