Analyser une image : « The Kiss » de Thomas Edison (1896)

The Kiss de Thomas Edison (USA – 1896 – 47 sec. – N&B)

Cette image n’est pas à proprement parler une photographie mais plutôt un photogramme, autrement dit l’une des dix-huit images par seconde d’un film muet. Le film en question s’intitule The Kiss, dure 47 secondes et a été tourné en un seul plan par William Heise pour le compte de l’inventeur du cinéma aux Etats-Unis, Thomas Edison, en 1896. A première vue, cette image n’a rien d’extraordinaire, et pourtant comme nous allons le voir, il s’agit-là d’une photo aux implications inattendues.

Le premier baiser

Au premier abord, de quoi est-il question ? D’un couple qui s’embrasse sur la bouche, ce qui déjà en soi n’est pas anodin. D’une part parce que la pratique n’est pas si répandue au XIXe siècle (c’est d’ailleurs le cinéma qui contribuera grandement à la banaliser et à la mondialiser) et d’autre part parce qu’il s’agit-là du premier baiser de l’histoire du cinéma – ce fameux baiser sur la bouche qui deviendra l’une des figures imposées du cinéma classique hollywoodien avec le fameux happy-end (et qui fera figure de substitut au coït à défaut qu’il soit permis de montrer autre chose).

Pour autant, ce premier baiser d’Edison détone quelque peu au regard de tous ceux qui habitent notre mémoire cinéphilique. Car celui-ci n’est à vrai dire pas très glamour, plutôt graveleux même et limite grossier. Est-ce dû aux standards de beauté qui ont bien changé depuis le XIXe siècle (embonpoint de la femme, longue moustache de l’homme) ou à l’âge avancé des protagonistes ? Toujours est-il que le film marqua les esprits de l’époque et choqua les puritains offusqués, et qu’il continue de déclencher aujourd’hui des rires égrillards dans les salles de classes.

 

Autre photogramme tiré de The Kiss

 

Du spectaculaire

Pour ce qui est de la forme filmique, on remarquera qu’il n’y a aucune profondeur de champ et pas de décor non plus puisque les personnages posent devant un fond noir. C’est la marque de fabrique des films Edison qui étaient tournés à cette époque en studio, dans la fameuse « Black Maria ». En cela l’Américain se démarque nettement de ses contemporains français, les frères Lumière, qui tournaient en extérieur des scènes de la vie quotidienne, en un seul plan fixe d’une minute environ, avec une très grande profondeur de champ (voir L’Arrivée du train en gare de La Ciotat de 1895). Edison lui ne semble pas intéressé par la banale réalité du quotidien. Lui ce qu’il tourne ce sont des scènes qui sortent justement de l’ordinaire : des danses serpentines, des combats de boxe ou de chats, des tirs au fusil, etc. Autrement dit, des scènes spectaculaires. En homme d’affaire avisé Thomas Edison songe en effet très tôt à faire fructifier son invention et pour ce faire il tourne des saynètes susceptibles d’attirer les passants, d’éveiller la curiosité des badauds, de racoler le chaland en somme.

C’est peu de dire qu’on a affaire ici à deux conceptions diamétralement opposées du cinéma : d’un côté les frères Lumière – héritier des Lumières justement – ont pour ambition de témoigner et d’informer en créant un sorte d’encyclopédie visuelle constituée des nombreuses « vues » ramenées des quatre coins du monde par leur opérateurs. De l’autre Edison, le pragmatique, exploite à des fins pécuniaires l’instinct voyeuriste de ses concitoyens en mettant en scène dans des pseudo-fictions (dans The Kiss il s’agit d’acteurs de théâtre) des saynètes sensationnalistes. D’un côté c’est l’alibi culturel qui prime, de l’autre c’est le spectaculaire au service du profit.

 

Sandow The Bodybuilder (1894) d’Edison

 

Du voyeurisme

Venons-en maintenant à l’échelle du plan. Là encore, vue d’aujourd’hui cette image parait assez banale. Mais à l’époque les images étaient cadrées en plans larges et se présentaient comme de grands tableaux vivants. Or ici, l’opérateur a osé le cadrage serré, le plan poitrine, presque le gros plan. Autrement dit, il plonge le spectateur dans l’intimité de ce couple, crée une proximité inédite et scrute à la loupe ce qui aurait dû rester du domaine du privé. C’est à la fois un acte audacieux, innovant et terriblement scandaleux qui nous rappelle que le plaisir du spectateur de cinéma est avant tout un plaisir voyeuriste, puisque le 7ème art permet à tout un chacun, moyennant une modique somme d’argent, d’observer à leur insu des personnages évoluer dans leur vie de tous les jours.

Ajoutons que jusqu’en 1896, les spectateurs américains ne pouvaient visionner ces films qu’à travers un « trou de serrure », autrement dit par l’entremise de l’œilleton des kinétoscopes – sorte de jukebox en bois à usage individuel. Comment dès lors ne pas établir une analogie entre le dispositif d’Edison et le principe même du peep-show. Auquel cas l’aboutissement logique et ultime de ce premier baiser filmé ne serait rien de moins que le cinéma pornographique que des décennies de censures acharnées n’auront finalement pas pu empêcher.

 

Kinetoscope Edison

© Régis Dubois 2014 pour le texte

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