Analyser une photo : « The Kid » (1921)

Photo de plateau de The Kid (1921) de Charlie Chaplin [domaine public]

Cette photo publicitaire anonyme représentant Charlot (Charlie Chaplin) et le Kid (Jackie Coogan) est l’une des plus célèbres associées à l’œuvre du cinéaste. Sans doute parce qu’elle évoque l’un des meilleurs films de l’auteur – son premier long intitulé The Kid sorti en 1921 – mais aussi, assurément, parce qu’elle nous émeut, en dehors de toute référence au film, par sa puissance visuelle universelle évoquant tout à la fois la pauvreté, l’enfance et la paternité.

 

Un décor à la Dickens

Dès sa deuxième apparition à l’écran en 1914 Chaplin crée son personnage emblématique du vagabond Charlot qu’il n’aura de cesse d’interpréter jusqu’en 1940. Le coup de génie tient à peu de chose : un chapeau melon trop petit, un veston trop serré, des pantalons trop larges et des chaussures trop grandes, sans oublier la fameuse moustache en brosse, la démarche en canard et la canne aristocratique, et voilà esquissée la silhouette la plus célèbre du XXe siècle. Que ce personnage ait été un clochard n’est bien sûr pas étranger à son succès. En se situant au plus bas de l’échelle sociale, Charlot ne pouvait que susciter la sympathie de tous, du prolo au bourgeois, du simple fait qu’il ne menace personne et suscite plutôt une tendre compassion – même si Chaplin s’est toujours gardé de tomber dans le misérabilisme. Il n’empêche tous les signes présents dans cette image renvoient à la pauvreté : les godasses usées ou trouées, les pantalons déchirés et rafistolés, les vêtements à la propreté douteuse et jusqu’aux doigts sales du kid. Sans compter le décor (construit en studio) avec ses murs grossiers et noircis, sa porte bricolée et son pavé jonché de détritus. Au bas de la marche, on peut même remarquer un trou de souris qui évoque par analogie l’entrée de l’immeuble, véritable « trou à rats » où logent les deux personnages.

 

 

Tel père, tel fils

The Kid occupe une place à part dans l’œuvre de Chaplin dans la mesure où, en racontant l’histoire d’un orphelin recueilli par Charlot, le cinéaste revit en quelque sorte sa propre enfance pauvre dans les faubourgs miséreux de Londres. Or justement ce qui fonctionne dans cette photo c’est l’effet de double, comme si le kid incarnait une sorte de Charlot miniature. On le devine dans la tenue du gosse mais aussi dans sa posture (mains croisées/bras croisés) renvoyant au mimétisme inconscient de l’enfant qui fait tout comme son père, et jusqu’au regard quelque peu frondeur que sa casquette à la Gavroche accentue (et qui rappelle bien sûr le caractère espiègle de Charlot). Il me semble ainsi que l’essentiel du succès de cette photo tient à cet effet de miroir attendrissant, symétrie presque parfaite que soulignent les diverses verticales et l’encadrement de la porte.

 

 

Le regard caméra

Remarquons maintenant que le kid regarde vers un hors-champ situé à droite de l’image alors que Charlot regarde lui fixement l’objectif. De la sorte il capte toute notre attention, d’autant plus que les yeux de Chaplin se situent sur une ligne de force (une diagonale) et que son visage blanchi se détache parfaitement du fond noir qui l’encadre. Ce « regard-caméra » est pour ainsi dire la marque de fabrique de Charlot-Chaplin qui l’utilisera fréquemment dans ses films pour créer une connivence avec le spectateur qu’il prend à témoin. Mais ici, ce regard semble plus profond qu’habituellement, plus grave. Chaplin paraît nous dire quelque chose, une chose que le kid qui regarde nonchalamment ailleurs semble lui ignorer. Peut-être qu’ici, le temps d’une pause entre deux prises, Charlie ne joue plus la comédie mais se souvient : le père alcoolique absent, la mère instable régulièrement internée, la précarité, la faim, la débrouille…

 

 

Un regard photographié en légère contre-plongée qui semble nous juger ou du moins nous interpeller en nous prenant à partie. On le sait, chez ce génie du 7eme Art, la tragédie côtoie constamment la comédie. Et c’est bien là tout le talent de Chaplin que de ne pas limiter son expression à la seule farce burlesque mais de toujours mêler le gag à la réflexion (qu’on songe aux Temps Modernes ou au Dictateur). Un regard franc surtout où l’on devine une forme de fierté, comme une revendication. Charlot, malgré son extrême pauvreté, ne détourne pas les yeux mais regarde droit devant lui, fier de ce qu’il est, un damné de la terre peut-être mais aussi un père épanoui. Quant au Chaplin millionnaire, on sait qu’il ne renia jamais ses origines et cette photo-vérité de Charlot-Chaplin est là pour le rappeler.

© Régis Dubois 2014 pour le texte

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