X-Men, pop-culture et politique

X-Men_logo.svgEn 2000, X-Men de Brian Singer, bientôt suivi de X-Men 2 (Brian Singer, 2003) et X-Men l’affrontement final (Brett Ratner, 2006) signait le grand retour des super-héros au cinéma. La trilogie culte inspirée des comics Marvel rencontra un très large écho en salle : presque 300 millions de dollars de recette (pour un budget de 75 millions) pour le premier opus, 400 millions pour X-Men 2 et 440 pour le troisième volet. Autant dire, un énorme succès populaire. Ce qui est particulièrement intéressant avec cette saga, au-delà de toute considération esthétique, c’est combien ces films sont représentatifs de l’inventivité et de la richesse de tout un pan de la production hollywoodienne. En effet, alors même que beaucoup – a fortiori parmi les élites intellectuelles – ne voient dans le cinéma commercial américain qu’un « mauvais objet culturel » abrutissant et sans intérêt, il me semble que des œuvres comme les X-Men disent justement bien la complexité d’un grand nombre de ces films qui, derrière leur apparence de blockbusters et de divertissement un peu simplistes, n’en demeurent pas moins de passionnantes réflexions sur les questions sociopolitiques qui agitent nos sociétés. Les X-Men, au-delà de leur dimension spectaculaire et distrayante, proposent en effet une réflexion très pertinente sur la question de l’Autre dans la société étasunienne d’aujourd’hui, mais aussi une nouvelle façon d’aborder la question de l’altérité dans le cinéma hollywoodien – ce que peu de critiques français ont su voir…

La critique en France…

Avant toute chose, je trouve toujours intéressant de consulter la presse cinéphile française pour mesurer combien elle demeure encore profondément hermétique à l’approche cultural studies mais aussi au discours des films hollywoodiens. En effet, si l’on regarde la réception de la trilogie X-Men chez nous, on observe sans grande surprise qu’elle est assez mitigée. Pour beaucoup de critiques en effet, on ne saurait trop prendre au sérieux un spectacle de divertissement destiné à des ados (attardés) en mal de sensations fortes. Aussi insistent-ils, en des termes souvent limite-méprisants, sur la puérilité de tels produits. Extraits : « un bon film d’aventure, un poil maniéré quant à l’esthétique mais parfait pour un divertissement de fins de vacances » (Teddy Roudaut dans Repérages) ; « c’est gai, fantasque, parfaitement distrayant, et les filles sont à tomber par terre » (François Forestier dans TéléCinéObs) ; « la trame de ce spectacle pour ados est certes émaillée de clichés, mais la poésie se glisse par les interstices » (Vincent Ostria dans L’Humanité) ; « dans tout ce déballage, on ne perçoit ni le gros humour des Men in Black ni le soupçon de grâce un peu lymphatique et techno qui faisait les bons moments de Matrix » (François Gorin dans Télérama) ; « X-Men 3 vaut surtout pour une scène d’anthologie : le déplacement du Golden Gate Bridge (…) Pour le reste, reprise de l’éternelle guéguerre de cour d’école de créatures toutes plus dotées les unes que les autres » (Stéphane Delorme dans les Cahiers du cinéma)… Bref, pour l’essentiel de la presse hexagonale, tout cela est un peu léger et immature, tout juste divertissant et assurément enfantin : « [X-Men 3] s’offre un feu d’artifice qui réjouira le jeune public de ses fans » (Ouest France). Quelques critiques pourtant, mais ils sont rares, ont cru déceler un semblant de contenu idéologique, mais pour mieux le dénigrer. Soit parce qu’ils estiment que le cinéma de divertissement n’a rien à faire avec la politique (« un blockbuster qui se prend trop au sérieux » dixit Christophe Narbonne dans Première), soit parce qu’ils trouvent le message trop simpliste et manichéen (« entre la noirceur de Magneto et l’optimisme humaniste du Professeur Xavier, le film ne choisit pas, reste dans l’entre-deux (visuel, politique). D’où le sentiment d’assister à une allégorie molle sur l’affrontement du bien contre le mal », selon Jean-Sébastien Chauvin dans les Cahiers du cinéma). Or, comme je vais essayer de le démontrer, il me semble que les X-Men sont bien plus que de simples films de divertissement écervelés et qu’ils abordent avec perspicacité des questions essentielles autant qu’universelles.

 

L’histoire

L’action de X-Men (2000) se déroule à New York et met en scène un monde semblable au nôtre mais situé dans un avenir proche, dans lequel existent des Mutants, c’est-à-dire des êtres en apparence humains mais dotés de superpouvoirs. Le Sénateur Kelly, un homme politique sensiblement « raciste », veut faire adopter une loi visant à ficher et à contrôler les Mutants dont une part croissante de la population humaine se méfie de plus en plus. Face à cet ostracisme grandissant les Mutants adoptent deux positions antagonistes : Magneto, rescapé des camps d’extermination nazis étant enfant, voit dans cette loi – qui lui en rappelle une autre – une menace sérieuse pour les Mutants qu’il considère comme l’avenir du monde. Il décide donc de mener une guerre sans merci contre Kelly et les humains. Face à lui, son vieil ami, le professeur Xavier, tente lui d’apaiser les choses et de promouvoir une collaboration harmonieuse entre Mutants et humains. Il a créé pour cela une école spécialisée pour « surdoués » (en fait, pour Mutants) et une équipe de choc, les X-Men, pour contrecarrer les plans de Magneto.

Hugh Jackman alias Wolverine (ph. Gage Skidmore, 2013) [CC BY-SA 3.0]

Hugh Jackman alias Wolverine (ph. Gage Skidmore, 2013) [CC BY-SA 3.0]

X-Men 2 (2003) fonctionnent sensiblement sur le même schéma puisqu’un humain du nom de Stryker veut à son tour exterminer tous les Mutants auxquels il voue une haine féroce. Pour le combattre Xavier et Magneto vont s’allier momentanément. Enfin, dans le troisième opus, X-Men l’affrontement final (2006), qui se déroule essentiellement à San Francisco, les humains ont mis au point un remède permettant aux Mutants de devenir « normaux » ce qui déclenche la furie de Magneto et une guerre féroce entre sa confrérie de Mutants suprématistes et les humains aidés des X-Men.

 

Paradigme de l’Autre

Il me semble – et on le devine à la lecture de ces synopsis – que ce qui fait la richesse de ces films (et qui explique aussi, sans doute, qu’ils ont su toucher un large public) c’est précisément qu’ils recyclent tous les grands thèmes liés à l’altérité : le problème noir, la question juive, le regard que l’on porte sur les handicapés physiques, sur les malades du sida, sur les étrangers ou encore sur l’homosexualité. Avec beaucoup d’adresse en effet, les auteurs ont opéré une sorte de syncrétisme pour signifier la différence des Mutants et rendre leur vécu si consistant. Autrement dit, les Mutants des X-Men renverront pour chacun de nous à une forme d’altérité – l’homosexualité pour les uns, l’altérité raciale pour les autres – qui dévoilera un sous-texte parfaitement cohérent.

Prenons les références aux Noirs et à la lutte pour les droits civiques. L’opposition entre Magneto, le radical, et Xavier, le modéré, nous fait évidemment penser à l’opposition entre Malcolm X et Martin Luther King. Rappelons que la BD dont est tirée la saga est parue en 1963, quelques jours avant la grande Marche sur Washington qui symbolise l’apothéose de la lutte pour les droits civiques. Il ne fait aucun doute que les auteurs d’alors, Stan Lee et Jack Kirby, se sont inspirés de l’actualité politique du moment. Ainsi Magneto, qui considère les Mutants comme une race supérieure, préconise-t-il le recours à la violence contre les humains-oppresseurs, quand le professeur Xavier, sorte de pasteur non-violent et humaniste, encourage lui la coopération et l’entente cordiale avec les humains. Il semble que les cinéastes aient repris à leur compte cette allusion aux deux grands leaders noirs des années soixante. J’en veux pour preuve les derniers mots de Magneto dans X-Men (2000) qui ne sont autres que « by any means necessary » (« par tous les moyens nécessaires »), la formule-choc associée à Malcolm X. Autre exemple : dans X-Men l’affrontement final, lors d’un interrogatoire musclé, Raven, alias Mystique, la plus proche collaboratrice de Magneto, affirme qu’elle refuse de répondre aux policiers sous son « nom d’esclave » – comme Malcolm qui avait choisi le X en remplacement de son « nom d’esclave ». Par ailleurs, nombreuses sont les autres allusions à l’histoire des Noirs américains ; par exemple X2 s’ouvre sur une scène durant laquelle un guide promène des visiteurs dans la Maison Blanche puis s’arrête devant le portrait de Lincoln avant de réciter un extrait de son discours inaugural prononcé en 1860 à la veille de la guerre civile : « Nous ne sommes pas ennemis,  mais amis, ne cédons pas à la discorde, nos passions pourrons éprouver mais sans jamais les briser les liens qui nous unissent ». Quelques secondes plus tard, un plan nous montre l’effigie de Kennedy devant lequel apparaît un Mutant téléporteur qui va tenter d’assassiner le président des Etats-Unis au cri de ralliement « Mutant freedom now », qui rappelle l’un des mots d’ordre de la lutte pour les droits civiques.

Martin Luther King et Malcolm X en 1964 (ph. Marion S. Trikosko) [DP]

Martin Luther King et Malcolm X en 1964 (ph. Marion S. Trikosko) [DP]

Une autre référence explicite, commune aux trois films, est la question de l’antisémitisme et de la Shoah. Le premier opus de la trilogie s’ouvre en effet sur une scène de déportation située en Pologne en 1944. C’est là que Magneto, enfant, découvre son pouvoir, celui de déplacer les métaux par la pensée. Aussi l’ombre de l’extermination des Juifs durant la Deuxième Guerre mondiale sera-t-elle au cœur de la saga, mais toujours en filigrane. Par exemple quand le sénateur Kelly ou William Stryker projettent de localiser et de ficher tous les Mutants, on ne peut s’empêcher de penser aux mesures juives prises sous l’Occupation et au port de l’étoile jaune. D’ailleurs toute la haine de Magneto pour la race humaine vient de ce qu’il n’a pas pardonné aux humains (en fait aux nazis) d’avoir déporté et assassiné ses parents. Cela n’est jamais vraiment dit, toujours suggéré. Dans le troisième volet par exemple, il évoque, devant une foule de Mutants en colère, le sort que les humains leur réservent en employant des termes comme « rafles » et « génocide » avant de découvrir son avant-bras sur lequel est tatoué un numéro de déporté. D’autres moments viendront nous rappeler ce moment tragique de l’Histoire des Hommes : quand Stryker par exemple gaze Magneto et Xavier (dans X2) ou quand on apprend qu’il a effectué des expériences médicales sur les Mutants (en premier lieu sur son fils mais aussi sur Wolverine) qui rappellent là encore les expériences faites par des médecins nazis sur les prisonniers juifs. D’ailleurs, aussi bien Kelly que Stryker, les deux « grands méchants » de Singer nous sont dépeints comme des racistes proches des fascistes.

On devine aussi que l’altérité des Mutants est parfois associée à celle des homosexuels. Que l’on songe par exemple au « coming out » de Bobby (Iceberg) dans X2 et à la réaction embarrassée voire hostile de sa famille : sa mère, mal à l’aise et maladroite, qui lui demande : « tu as essayé de ne pas être un mutant ? » tandis que son frère s’empresse d’appeler la police. Il est d’ailleurs intéressant de noter que c’est à l’adolescence que les sujets prennent conscience de leur pouvoir et de leur identité de Mutant. Or ce qui définit l’adolescence c’est précisément l’éveil à la sexualité et la transformation du corps qui l’accompagne. Dans X-Men l’affrontement final, l’allusion crypto-gay est encore plus manifeste à travers le personnage de Warren (Angel) qui découvre adolescent sa nature de Mutant (via les ailes naissantes qui lui poussent dans le dos) et refuse sa différence de peur de décevoir ses parents (il se les arrache en cachette dans la salle de bain). Par la suite il prendra littéralement son « envol » du nid familial pour assumer pleinement son identité de Mutant.

D’autres métaphores peuvent par ailleurs être repérées par-ci par-là, comme les références à la maladie (avec le « remède » de X3) et plus particulièrement au sida (Malicia qui tue en embrassant ses petits copains), références encore aux étrangers (Kurt Wagner et son fort accent allemand), aux handicapés (Xavier est paraplégique, Cyclope est aveuglé sans ses lunettes), aux freaks (Wagner alias Diabolo travaillait dans un cirque à l’instar d’un Elephant man, Wolverine est une sorte d’homme-loup, Hank un homme-singe)…

 

L’Autre sujet

Mais au-delà de ce sous-texte inventif, il me semble que le plus intéressant encore dans les X-Men est la manière dont les auteurs ont choisi de représenter l’Autre au sein du dispositif narratif. En effet, il est encore relativement rare qu’un film hollywoodien présente l’Autre non pas comme un objet et un martyr mais comme un sujet à part entière et, qui plus est, comme un héros (et même ici, comme un super-héros). Tout l’intérêt réside ainsi dans le fait que c’est le point de vue des Autres qui oriente ici la perspective narrative (l’Homo americanus devenant dès lors, à son tour, Autre). D’ailleurs les gens « normaux » ne nous sont pour ainsi dire jamais représentés de façon positive dans la série. Les humains, autrement dit les « Américains », les « Blancs », les « straights » ou les « Gentils » (« goys ») endossent même le rôle des « méchants ». Et on ne s’étonnera pas d’apprendre que les créateurs de la BD (Stan Lee et Jack Kirby) sont Juifs, tout comme les réalisateurs Brett Ratner et Brian Singer (qui lui est juif et gay, ce qui de ses propres dires l’aurait inspiré).

Bryan Singer (ph. Gage Skidmore, 2013) [CC BY-SA 3.0]

Bryan Singer (ph. Gage Skidmore, 2013) [CC BY-SA 3.0]

A un moment dans X-Men (2000) Wolverine essaie de convaincre Malicia de revenir à l’école par ces mots : « Ce que tu vis ne peut être compris que par peu de gens. Mais je pense que Xavier en fait partie. Il semble vouloir t’aider. C’est précieux. Pour des gens comme nous ». Ainsi, ces films parlent essentiellement de la difficulté d’être Autre, d’être différent, « anormal », de la souffrance d’être rejeté par la communauté humaine et même par son proche entourage (ce qui est un peu le sort de tous les fugueurs mutants recueillis par Xavier) et de devoir constamment vivre caché – du moins de cacher sa vraie nature. Ces œuvres, sous leur apparence de pur divertissement, dénoncent surtout l’intolérance de la majorité silencieuse, des parents, des voisins, des policiers et de l’Amérique conservatrice, tout en questionnant l’identité. D’ailleurs le fil conducteur des deux premiers épisodes repose sur la quête de Wolverine pour retrouver son identité. Et l’un des personnages les plus fascinants de la série n’est autre que Mystique, la femme-caméléon, qui change constamment d’apparence physique. De même que Jean (Phoenix) est passablement schizophrène dans le troisième opus. Une scène de X2 évoque parfaitement cette difficulté à être Autre, celle durant laquelle le mutant transporteur Wagner (sorte de diablotin bleu) confie à Mystique qu’elle a de la chance de pouvoir endosser toute sorte de personnalités et, ainsi, de pouvoir se faire passer pour une humaine, ce à quoi elle répond que les Mutants ne devraient pas avoir à se cacher. On le voit, les X-Men explorent des problématiques pour le moins complexes et pertinentes, qui plus est, dans une perspective alternative, autrement dit portées par un regard issu de la marge.

 

Quel discours ?

On l’a dit, les « vrais méchants » ce sont ici les humains, les gens « normaux » dépeints comme des intolérants (manifestations anti-Mutants à la télé, parents incompréhensifs au point de détruire leurs enfants, politicards proto-fascistes). Certains sont même foncièrement détestables (Kelly, Stryker), davantage encore, soit dit en passant, que le « méchant » désigné par la trilogie : Magneto. Et c’est là que le discours s’avère plus nuancé qu’il n’y paraît. Singer semble fasciné, autant que nous, par la figure de Magneto qui a de très bonnes raisons d’en vouloir à la terre entière. D’ailleurs il n’a pas toujours tort de se méfier comme de la peste des humains. Rappelons aussi que Xavier et lui se respectent profondément et se considèrent toujours, malgré leurs différends, comme de « vieux amis ». Ils luttent tous deux pour les droits des Mutants et illustrent en fait les deux facettes d’une même pièce, incarnant deux stratégies plus ou moins efficaces selon la conjoncture.

Il n’empêche, les trois films font aussi une concession in fine au discours dominant. Car, au cœur de l’intrigue des X-Men se pose la question de la stratégie à adopter face à l’oppression lorsque l’on est ressortissant d’une minorité. Doit-on subir ou lutter ? Se conformer ou se révolter ? S’assimiler ou affirmer sa différence, voire sa supériorité ? En ce sens, Xavier d’un côté et Magneto de l’autre symbolisent bien deux courants idéologiques opposés qui ont façonné l’histoire politique du 20e siècle : le réformisme et la révolution. Et, à ce titre, il est assez symptomatique de relever que ce sont les radicaux qui sont présentés comme les « méchants » du récit, alors que les modérés sont les « bons », les héros. Dès lors, ces films induisent une lecture éminemment idéologique du monde : ils prônent la modération dans les revendications et, ce faisant, ils disqualifient toute velléité de changement, de contestation et de stratégie radicale face à l’oppression. Ajoutons que le troisième volet de la trilogie, que Singer n’a pas signé, est bien moins ambigu que les deux premiers. J’en veux pour preuve la scène finale au cours de laquelle, pour mettre fin à la furie dévastatrice de la nymphomane Jean (Phoenix), le viril Wolverine la pénètre violemment de ses griffes et la tue – par amour ! – restaurant ainsi la paix entre Mutants et humains et, symboliquement, l’ordre patriarcal.

 

© Régis Dubois 2009 pour le texte

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