Le « cinéma guerilla » selon Pascal Tessaud : entretien

J’ai rencontré pour la première fois Pascal Tessaud il y a quelques années à l’occasion d’une projection de son documentaire très réussi Slam, ce qui nous brûle (2007). Depuis nous avons gardé le contact et j’ai suivi son parcours de près. Après un livre d’entretien avec feu Paul Carpita (auteur du fameux film néoréaliste Le Rendez-vous des Quais), une série d’émissions radio sur le jeune cinéma de banlieue, plusieurs courts-métrages et un récent moyen-métrage remarqué (La Ville lumière, 2012) il se lance en 2013 dans la réalisation d’un premier long autoproduit à la manière « guérilla ». C’était l’occasion rêvée pour évoquer avec lui à la fois son projet prometteur et cette « nouvelle vague » du cinéma de banlieue qui, à l’instar de tout un pan de la musique rap, passe par l’autoproduction pour faire entendre sa voix.

 

Pascal Tessaud : guerilla filmaker © Régis Dubois

Le Sens Des Images : Peux-tu nous parler de ton nouveau projet ?

Pascal Tessaud : Brooklyn est mon premier long métrage de cinéma, c’est un projet que j’ai tourné sans financement, sans producteur, sans chaîne de télévision, sans casting, avec une équipe d’amis. Nous sommes une bonne quarantaine sur le projet, principalement des banlieusards. Le film a été tourné de façon sauvage à 90% dans la ville de Saint-Denis. C’est un film musical Hip Hop, la plupart des techniciens, comédiens et rappeurs n’avaient jamais tourné un long métrage, ça a été pour tous une aventure incroyable, fatigante et unique ! Du cinéma guérilla. Le rôle principal est tenu par une jeune rappeuse suisse KT Gorique, qui a été championne du monde d’improvisation Hip Hop à End of the Weak à New York en 2012. Brooklyn c’est son pseudo dans le film, son blaze. C’est l’histoire d’une jeune suisse qui débarque à Saint-Denis pour tenter de percer dans la musique et qui va avoir de multiples expériences qui vont forger son parcours chaotique. Le film mélange plein de genres cinématographiques : le film musical, la comédie, le drame social, le documentaire, c’est un film extrêmement libre dans son propos et sa forme, tout le film a été dirigé en improvisation.

LSDI : C’est un documentaire ou une fiction ?

Pascal Tessaud : C’est une fiction à 100%. J’ai écrit le scénario, le traitement pendant un an. J’ai participé à un atelier d’écriture « De l’écrit à l’image » en Lorraine, où j’ai eu la chance d’avoir des intervenants professionnels (scénaristes, producteurs) qui me renvoyaient la balle et m’ont encouragé dans l’écriture de ce projet. C’est donc un film très écrit. La particularité du projet est que je n’avais pas envie d’écrire les dialogues pendant 4 ans. Ça m’aurait pris trop de temps à l’écrire. J’ai préféré choisir mon casting avec de fortes personnalités qui allait m’apporter leur vécu, leur bagou et leur folie pour donner aux séquences une fraîcheur qui peut parfois ressembler à du documentaire dans le résultat. C’est très naturaliste. Tout le film est donc entièrement improvisé dans les dialogues, pas dans les situations qui étaient elles bien écrites. J’avais des mots clés en tête que je balançais en pleine scène, les comédiens les reprenaient, cette intervention permanente et spontanée permettait de cadrer l’impro pour que ça ne parte pas n’importe où et que ça permette de dessiner le canevas scénaristique que j’avais en tête. Comme la plupart des acteurs étaient des non professionnels, ça leur laissait une grande marge de manœuvre pour qu’ils s’approprient les situations, qu’ils réfléchissent en jouant. En ce qui concerne la technique j’ai fait appel à des professionnels qui font beaucoup de documentaires. Pas d’assistant caméra pour faire le point, les deux chef op Fabien Rodesch et Sébastien Bages devaient saisir des moments uniques à deux caméras, caméra épaule, que les comédiens auraient été incapables de refaire, il fallait donc être sur le coup, filmer énormément pour choper les instants de magie pendant les improvisations. Mais on refaisait pleins de prises avec des variantes. Ce n’est donc pas de la fiction classique, il y a une part d’expérimentation très forte dans le jeu des comédiens, qui explorent dans ce dispositif plein de variations. C’est du cinéma de fiction ancrée dans le réel mais ce n’est pas du documentaire.

Brooklyn (ISSA) by Fred Ebami

LSDI : Quelle a été ta source d’inspiration ?

Pascal Tessaud : En ce qui concerne des films, il y a bien sûr le cinéma qui aime les comédiens : John Cassavetes, Ken Loach, Pialat, Kechiche, mais aussi des films guérillas qui m’ont motivé pour faire de même et travailler avec les acteurs de façon très libre et expérimentale, je pense bien sûr à Donoma de Djinn Carrénard, Rue des Cités de Carine May et Hakim Zouhani, African Gangster de Jean Pascal Zadi et Rengaine de Rachid Djaïdani. Ces films guérillas faits à l’énergie ont une fraîcheur, une liberté de ton et une proximité avec mon univers. Ça m’a encouragé à y aller en désacralisant le rapport à la fabrication d’un film. Sans argent, on se retrouve dans une configuration de tournage documentaire en équipe super réduite. Le fait qu’il n’y ait pas d’argent oblige à raconter des histoires avec les tripes et non pas à se cacher derrière un formalisme et une technologie séduisante. Avec des appareils photos qu’on peut acheter à la Fnac, tout le monde peut tourner son long métrage ! C’est fantastique. Concernant le propos du film, j’avais envie de tourner un film qui rendait hommage à la création artistique en banlieue. J’ai depuis toujours fréquenté des talents autodidactes, des musiciens, des rappeurs, des slameurs, des beatmakers, des comédiens de banlieue. J’avais envie de m’immerger en fiction cette fois dans un univers musical, à Saint-Denis, ville que je connais très très bien, là où j’habite depuis. L’idée était de filmer un microcosme, une association de musique qui serait le reflet de notre société. Je n’avais pas envie de copier les films américains du genre (que j’admire !) comme 8 mile, Réussir ou mourir, Hustle and flow,  Notorious etc. mais de faire un film très français, très ancré dans une réalité quotidienne de banlieue parisienne. Le titre « Brooklyn » est provocateur, comme une sorte d’américanisation des mentalités, avec le meilleur et le pire. Je pensais au titre de Terry Gilliam « Brazil » qui évoquait un rêve d’ailleurs. Brooklyn c’est le rêve d’ailleurs de jeunes rappeurs qui se sentent mal à l’aise en France et qui prennent comme modèles de références des artistes Hip Hop New Yorkais.

LSDI : Quel en a été le budget ?

Pascal Tessaud : Le budget est celui d’un film guérilla, j’ai investi mes propres économies dedans, tout le monde était bénévole dessus. L’association « Les enfants de la dalle » dont je suis l’un des fondateurs a soutenu le projet. On a été accompagné par des loueurs qui croient en nous : Alga Panavision et Samedi 14 pour le matériel professionnel. La marque de streetwear Wrung nous a sponsorisé pour équiper les comédiens en fringue. On a été aussi soutenus par un réseau d’associations dionysiennes : le Café Culturel, JHR Crew, Alakiss et d’ailleurs Last Sunday, Mains d’œuvre à Saint-Ouen et la MJC de Saint-Denis, la ligne 13. C’est un vaste réseau de solidarité qui nous a permis de réaliser ce film, cette solidarité ne peut être budgétée, c’est ce que les québécois appellent « le Produit Intérieur Doux ». C’est cette chaîne d’entraides, de bénévolats, d’enthousiasme et de réseaux amicaux qui rendent le projet 100% Hip Hop dans la plus pure tradition de débrouillardise. Ce film existe grâce à la volonté collective de tous nos amis, de toutes ces structures solidaires.

Pascal Tessaud sur le tournage de Brooklyn à Saint-Denis

LSDI : Pourquoi avoir choisi de l’auto-produire ?

Pascal Tessaud : Un film comme ça aurait eu du mal à exister tel quel dans une production plus classique. Là on n’a pas demandé l’autorisation de tourner dans la rue, dans la foule, dans les transports en commun. De plus j’avais mis quatre ans à trouver les financements de mon moyen métrage La Ville Lumière avec le CNC, une production etc. Je n’avais pas envie d’attendre encore quatre ans des financements ! Il y a un côté paternaliste avec toutes ces commissions, on passe un examen comme au BEPC et on révise nos copies avec un gros stylo rouge agressif. Moi je n’avais pas envie de passer devant ces commissions qui n’auraient pas aimé le propos et le style de ce film un peu foutraque. Un rappeur ne passe pas devant un conseil de classe pour réaliser un premier album indépendant ! Il achète du matos numérique, s’associe avec des passionnés et enregistre les morceaux dans sa cave. J’ai toujours adoré cet esprit d’indépendance dans le rap. Grâce à la Révolution technologique et les avancées du numériques, on peut faire un vrai film de cinéma avec une image qui concurrence le 35MM. Et ça c’est nouveau, de même que les rappeurs se font connaître par le public en balançant leurs clips tournés à l’arrache avec des 5D sur Youtube, le numérique permet de travailler de façon certes marginale mais surtout artisanale. L’auto-production, c’est faire sans demander l’autorisation, c’est épuisant car il faut avoir plusieurs casquettes, mais au final on maîtrise de A à Z son propos, sans faire la moindre concession au marché, comme un street album de peura.

LSDI : Es-tu d’accord pour dire que le cinéma français a encore beaucoup de mal à s’ouvrir aux points de vue périphériques ? Celui des banlieues, des français issus de l’immigration et des classes populaires en général ?

Pascal Tessaud : Bien évidemment ! Après il y a eu des exceptions à la règle, je pense à Mehdi Charef  Le thé au harem d’Archimède, Hexagone de Malik Chibane, Etat des lieux de Jean François Richet et Patrick Dell’Isola, Wesh Wesh de Rabah Aimeur Zaimeche, L’Esquive de Kechiche. Mais c’est vrai qu’à part pour Charef, tous ces films qui ont lancé ces cinéastes sont des films hors circuit, guérillas pour la plupart d’entre eux. C’est triste de se dire que ces cinéastes n’avaient aucune chance de réaliser leur premier long métrage dans le système, mais c’est une réalité de classe sociale. Le cinéma français reste un milieu de la bourgeoisie parisienne. Si tu habites Amiens ou Chanteloup, ça va être compliqué pour toi de réaliser un long métrage. Je pense bien évidemment au cinéaste marseillais Paul Carpita, premier fils d’ouvrier en France à avoir réalisé un long métrage en 35MM Le rendez-vous des quais en 1955 qui subit une censure historique de 35 ans… Malgré le fait que le CNC cherche à donner des aides de façon plus démocratique, ça serait intéressant de faire une étude sociologique approfondie sur les origines sociales des cinéastes français… Egalement dans les grandes écoles de cinéma… La reproduction sociale opère naturellement dans tous les corps de métier. Le cinéma, endroit très prisé où coule à flot l’argent du star system n’échappe pas à la règle française…

Tournage de Brooklyn

LSDI : C’est où que ça coince d’après toi ? Au niveau des producteurs, du CNC, du public ?

Pascal Tessaud : Je pense que ça coince partout en fait ! Par exemple j’ai fait des études poussées à la fac, en littérature, cinéma et philosophie, comment expliques-tu que je n’ai jamais passé le premier tour de l’école de la Femis ? Je suis débile profond ? Analphabète ? Je ne pense pas… Si une seule culture parisienne domine tout, les autres regards, les autres minorités n’auront aucune possibilité d’exister dans ce système élitiste et ethnocentriste. Les producteurs viennent pour la plupart des mêmes milieux sociaux, ils ont une vision tronquée voire exotique de la banlieue, soit ils cherchent à faire un max d’oseille avec des comédies style De l’autre côté du Périph, Les Kaïras, soit ils ont une vision misérabiliste TF1 de la violence, de la drogue etc. Entre les deux pas trop de possibilité pour faire des œuvres singulières. Pourtant le cinéma américain indépendant réussit à produire des films originaux dans le ghetto, je pense à Precious, Fruitvale Station, Girls in America, Pariah. On pourrait s’en inspirer mais l’industrie dit que le public n’est pas prêt pour ce genre de films. C’est là le drame français, des producteurs incultes et des décideurs de chaînes qui disent : nous on connaît le goût du public, c’est soit des gros films commerciaux pour Vesoul et Cergy, soit des petits films auteuristes pour Saint-Germain-des-prés. Qui connaît le goût d’un public de plus de 60 millions d’habitants? C’est ridicule. En plus de cela, il y a un boycott médiatique de la culture urbaine, y’a qu’à voir sous Sarkozy, la cérémonie des victoires de la musique a été délocalisée sur France 4 et au Zénith de Lille pour bien séparer les rappeurs des Benjamin Biolay, Thomas Fersen et autre Vincent Delerme, ça coince quoi… Pourtant le rap français a toujours accumulé les disques d’or, preuve qu’un public répond à une culture urbaine franco-française…

LSDI : Penses-tu que le cinéma guérilla à un avenir ?

Pascal Tessaud : Je crois que tous nos films, s’ils réussissent l’exploit de se faire remarquer encore en festivals, par la presse et le public, peuvent amener un vent de fraîcheur, de créativité dans une industrie bien moribonde, et amener les professionnels de la profession à se remettre en question sur leur ligne éditoriale. Quand on voit que Rengaine va à la Quinzaine, prix Fipresci, nominé aux Césars, que Donoma remporte le prix Louis Delluc, que Rue des cités va aussi à Cannes et que Zadi est dragué par des grosses prods, on se dit que des portes s’ouvrent. Après elles risquent de se fermer très rapidement. Moi en ce qui concerne Brooklyn je ne sais même pas si je vais réussir à le sortir en salles. En tout cas, j’ai réussi à tourner mon premier long métrage, quel que soit la visibilité de ce film, j’en suis super fier. On va faire une avant-première à Saint-Denis, il y aura 500 personnes dans la salle et ça va être le feu d’artifices !!

On a vraiment fait un exploit. Toute cette créativité collective peut donner envie à de jeunes réalisateurs qui ne viennent pas du sérail d’oser faire, à raconter leurs histoires. C’est vrai que nous avons besoin de locomotives pour faire rêver de nouveaux arrivants, un effet dynamique opère. Je suis curieux de voir quels prochains films guérillas vont arriver d’ici quelques années, vers où ça va aller. En tout cas c’est la meilleure école de cinéma au monde que je conseille à tout apprenti réalisateur car elle engage notre personne corps et âme dans sa passion.

LSDI : Tu penses que ça constitue une sorte de néo-nouvelle vague ?

Pascal Tessaud : On peut parler de nouvelle vague en effet, ce que le comédien, slameur Jacky Ido avait habilement dénommé « la Nouvelle Vibe ». Une contre-culture qui est née dans le sillage de la culture Hip Hop. Tous ces réalisateurs se côtoient : Carrénard, Djaïdani, Zadi, Zouhani et May, Maldhé etc. J’espère en voir venir d’autres prochainement remplir les rangs des mauvais élèves ! Tous à vos appareils photos !

Propos recueillis par Régis Dubois le 17/12/2013.

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