3 films d’Ida Lupino

Ida Lupino est connue pour être l’une des rares réalisatrices femmes du cinéma hollywoodien des années pré-80. Il faut dire que jusqu’à une époque récente la réalisation étaient encore le domaine exclusivement réservé des hommes. Pour preuve, sur les quelques 200 cinéastes évoqués dans 50 ans de cinéma américain (1940-1990) de Coursodon et Tavernier seules 4 sont des femmes (Ida Lupino, Shirley Clarke, Barbara Loden et Elaine May). On pourrait en citer d’autres pour la même période, Lizzie Borden (Working Girls, 1986), Susan Seidelman (Recherche Susan désespérément, 1985), Barbara Streisand (Yentl, 1983), Penny Marshall (Jumpin’Jack Flash, 1986, Big, 1988) ou Kathryn Bigelow (Blue Steal en 1990, Point Break en 1991). Mais au final, le nombre reste quand même dérisoire au regard de l’ensemble de la production américaine. D’après Jackie Buet (1), les films réalisés par des femmes représenteraient ainsi 5 % de la production totale aux États-Unis (contre 8 % en France – statistiques de 1993). Mais pour la seule période 1939-1979, ce chiffre n’atteint que 0,19 % !

D’où l’intérêt bien sûr de se pencher sur le cas d’Ida Lupino qui, bien que n’exerçant qu’en marge d’Hollywood, en réalisant des films de série B autoproduits, n’en demeure pas moins – à ma connaissance – la seule réalisatrice de films américains durant « l’âge d’or » (si l’on excepte une réalisatrice de films d’exploitation des années 50-60 comme Doris Wishman).

Outrage (1950, N&B, 1h15)

Anne (Mala Powers) est sur le point de se marier lorsqu’elle est victime d’un viol un soir en rentrant tard du bureau. Les jours suivants, traumatisée et ne pouvant plus supporter ni le regard de ses collègues ni celui de son fiancé, elle prend la route. Paul, pasteur d’une petite ville de campagne, la recueille quand il la trouve évanouie au bord d’un chemin. Ne dévoilant rien de son passé, Anne commence à retrouver la joie de vivre à ses côtés jusqu’à ce qu’un dragueur insistant lui rappelle son trauma. Elle le frappe alors violemment à l’aide d’une clé anglaise avant d’être interpellée par le shérif. Le prêtre, à qui toute l’histoire de la jeune femme est dévoilée, se porte dès lors garant de son rétablissement psychologique.

De facture classique, doté d’une réalisation impeccable (sens du cadrage, lumière en clair-obscur façon film noir), Outrage s’apparente au premier abord à un film policier ordinaire. Sauf que l’argument au centre du récit – le traumatisme d’une jeune femme victime d’un viol – n’a rien de trivial pour l’époque. Sans compter que le récit adopte une approche « féministe » dans la mesure où Outrage dénonce sans équivoque un fait de société largement occulté au moment de sa sortie (notamment au cinéma) en adoptant un point de vue quasi-subjectif pour imager le traumatisme subi par la victime du viol. Pour ce faire, Lupino traduit la souffrance et la paranoïa du personnage par une mise en scène quasi-expressionniste comme en témoigne les jeux d’ombres lors de la scène d’agression, les symboles d’enfermement (les barreaux notamment) adroitement disposés dans le cadre ou encore les gros plans sonores stridents (le klaxon lors du viol, les bruits au bureau…). Tout ceci ayant pour but de sensibiliser le spectateur à la souffrance de la victime et, par extension, de dénoncer le silence entourant les viols. Alors bien sûr, nous ne sommes qu’en 1950, et le sujet est encore tellement tabou qu’aucune mention explicite du viol n’est faite dans Outrage. La scène du crime n’est bien sûr pas montrée mais elle n’est pas non plus nommée puisque les dialogues s’évertuent en euphémismes et autres périphrases pour éviter de dire crument les choses (on parle d’« assaut criminel » ou d’« attaque criminelle vicieuse ») – on est encore loin d’un pamphlet comme Les Accusés de Jonathan Kaplan sorti en 1988. Il n’empêche Outrage demeure un film étonnant pour l’époque, parce qu’unique et utile.

 

The Bigamist (Bigamie, 1953, N&B, 1h20)

Harry Graham (Edmond O’Brian), VRP habitant à San Francisco, est marié depuis huit ans avec Eve (Joan Fontaine) qui ne peut pas avoir d’enfant et se consacre entièrement à sa vie professionnelle au détriment de sa vie de couple. C’est lors d’un passage à Los Angeles qu’Harry rencontre Phyllis (Ida Lupino). Il veut très vite mettre fin à cette relation mais la serveuse tombe enceinte. Il l’épouse donc. Il ne peut décemment pas non plus abandonner Eve qui vient de perdre son père. Celle-ci a par ailleurs lancé une procédure d’adoption. C’est au moment de l’enquête préalable menée en vue de l’adoption que la bigamie est découverte.

Le titre est quelque peu racoleur puisqu’il évoque deux sujets tabous, l’adultère et la bigamie, deux thèmes bien sûr interdits dans le cinéma hollywoodien de l’époque selon les directives du fameux code Hays. Mais The Bigamist est un film indépendant qui emprunte par ailleurs les codes du film d’exploitation – autrement dit qui traite d’un sujet sensationnaliste sous-couvert d’un prétexte sanitaire ou éducatif – ce qui lui permet d’échapper à la censure. Sur la forme le film s’apparente à une bonne série B et le traitement reste somme toute sobre et relève davantage de l’étude de mœurs, voire du drame psychologique que du film de sexploitation. Mais c’est dans le propos que The Bigamist fait figure d’œuvre subversive selon les canons moraux de la société étasunienne. Car ni la réalisatrice – ni le personnage du juge dans le film – ne semblent véritablement condamner le bigame pour son acte, et celui-ci reste toujours dépeint comme un homme droit et honnête. Autant dire qu’il aurait été impossible de faire accepter ce projet par une major company. C’est peut-être là que réside la particularité de Lupino en tant que cinéaste : évoquer les problèmes tabous de la société américaine sans voyeurisme ni manichéisme et de façon presque personnelle. Sans doute la réalisatrice puise-t-elle son inspiration dans sa propre expérience de femme. D’ailleurs, pour la petite histoire, Joan Fontaine, qui interprète la femme d’Harry dans The Bigamist, est justement la nouvelle épouse de Collier Young (le producteur et scénariste du film) qui vient de divorcer d’avec Ida Lupino en 1952. De là à imaginer que cette histoire est autobiographique…

 

The Hitch-hiker (Le Voyage de la peur, 1953, N&B, 1h11)

Roy et Gilbert, deux Américains moyens en route pour un week-end de pêche, prennent sans le savoir un dangereux sociopathe en auto-stop, Emmett Meyer (William Talman), recherché pour plusieurs crimes. Pris alors en otage, les deux hommes se voient dans l’obligation de conduire le criminel jusqu’au Mexique et subissent en chemin les pires humiliations jusqu’à l’arrestation du malfaiteur.

Autre registre cette fois, résolument plus masculin, ce Hitch-hiker – connu pour être le « seul film noir réalisé par une femme » – est un drame psychologique d’une rare intensité. Basé sur des faits réels et filmé de façon hyperréaliste, ce road movie inquiétant explore les sentiments humains les plus vils. D’un côté Meyer, terrifiant de sadisme, ne semble nourrir aucune compassion pour ses semblables, de l’autre Roy et Gilbert, prisonniers de leur peur et de leur lâcheté, demeurent inexorablement passifs et soumis. Ici pas de scènes d’action improbables ni de sentiments héroïques à la manière hollywoodienne. Juste des personnages ordinaires dans une situation extraordinaire et pourtant probable. Sans doute fallait-il le regard d’une femme pour décortiquer de la sorte les pires travers masculins (la cruauté d’un côté et la lâcheté de l’autre). Pour le reste Hitch-hiker est un triller saisissant qui confirme le talent de réalisatrice de Lupino. Ajoutons que c’est la sobriété dans les faits et dans le jeu des acteurs qui fait du Voyage de la peur un huit-clos particulièrement angoissant. Car, comme l’annonce les slogans des affiches («Qui sera la prochaine victime… Vous ?» ou «Quand avez-vous invité pour la dernière fois la Mort dans votre voiture ?») ces gars passant au mauvais endroit au mauvais moment pourraient être n’importe qui, à commencer par le spectateur. C’est toute la réussite de ce petit film de série B que de créer, avec des moyens relativement limités, une tragédie humaine particulièrement convaincante, à l’image de The Sadist (1963), autre film indépendant méconnu, qui joue sensiblement sur le même registre et explore lui aussi le côté le plus sombre du rêve américain.

(1) in  « 20 ans de théories féministes sur le cinéma », CinémAction n° 67, Corlet-Télérama, 1993, p. 11.

© RD2013

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