Intouchables est-il un film raciste ?

Omar Sy à la cérémonie des César (photo Georges Biard, 2012) [CC BY-SA 3.0]

Omar Sy à la cérémonie des César (photo Georges Biard, 2012) [CC BY-SA 3.0]

Le triomphe d’Intouchables d’Olivier Nakache et Eric Toledano (2011), qui avec plus de 19 millions d’entrées en salle dépasse La Grande vadrouille (17,2) et devient le deuxième plus grand succès de l’histoire du cinéma français derrière Bienvenue chez les Ch’tis (20,5), nous rappelle deux vérités essentielles concernant la place des Noirs dans le cinéma français : premièrement que les acteurs et actrices afro-descendants sont « bankables » et tout à fait susceptibles d’emporter l’adhésion d’un large public français contrairement à ce que laissaient jusqu’alors entendre nombre de producteurs qui rechignaient à parier sur des premiers rôles noirs (1). Et deuxièmement que, malheureusement, les acteurs noirs français demeurent encore trop souvent associés à des personnages stéréotypés, ici le délinquant-de-banlieue employé comme « domestique » (en fait, aide-soignant et homme-à-tout-faire). A titre d’exemple les Arabo-berbères ne jouent pas systématiquement des rôles de « rebeu ». Il ne suffit pour s’en convaincre que d’évoquer la carrière de Rochdy Zem, lequel se voit plus souvent baptisé à l’écran Hugo, Paul ou Thomas que Messaoud, alors que dans le même temps les Afro-caribéens ne se voient eux le plus souvent attribuer que des rôles de « Noirs ». Ce qui nous renvoie encore et toujours à ce constat formulé par le critique français Rodrig Antonio il y a déjà vingt-cinq ans : « au cinéma, un Noir n’est noir que lorsqu’il est montré par un cinéaste blanc »(2).

C’est un fait, la France a au moins trente ans de retard sur la « question noire » par rapport aux Etats-Unis. Pour avoir étudié ce thème au milieu des années 90 dans Images du Noir dans le cinéma américain blanc (1980-1995), je constate que nous sommes à peine au début d’un long processus de légitimation et de normalisation des Noirs au cinéma, processus qui commence tout juste à s’enclencher. Et ce retard on le constate bien sûr dans la production mais aussi dans la réception. Les Français s’émerveillent de voir un comédien comme Omar Sy – César du meilleur acteur 2012 – crever l’écran dans Intouchables (un peu à la manière d’Eddie Murphy à sa grande époque au début des années 80) mais ne se soucient guère du fait que son personnage relève d’un stéréotype équivoque. Pire, en riant ils se donnent bonne conscience.

A ce titre, le point de vue américain sur Intouchables est très révélateur. En effet, selon Jay Weyssberg du magazine de référence Variety, le film ne serait rien moins que raciste : un récit « qui flirte avec un racisme digne de la Case de l’oncle Tom, qu’on avait espéré ne plus jamais revoir sur les écrans américains ». Plus loin il considère que le personnage de Driss est « traité comme un singe de compagnie (avec toutes les insinuations racistes que comporte ce mot), qui apprend au blanc coincé à s’amuser, en remplaçant Vivaldi par Boogie Wonderland, et en lui montrant comment on bouge sur la piste de danse. C’est pénible de voir Sy, un acteur joyeusement charismatique, dans un rôle qui se détache à peine de l’époque de l’esclavage, dans lequel il divertit le maître blanc, en endossant tous les stéréotypes raciaux et de classe »(3). La charge est très sévère mais le fond du problème soulevé mérite notre attention.

Caricatures de Noirs américains insouciants, buvant et dansant (1859) [domaine public]

Caricatures de Noirs américains insouciants, buvant et dansant (1859) [domaine public]

« Pourquoi tant de haine » serait-on tenté de se demander. Tout simplement parce que les Américains sont au fait de ces questions depuis longtemps et qu’aujourd’hui ils évitent autant que faire se peut de tomber dans la facilité des stéréotypes raciaux. D’ailleurs Intouchables rappelle à certains égards un film comme Le Joujou (The Toy, R. Donner, 1982) – remake américain du Jouet avec Pierre Richard – dans lequel un milliardaire offrait à son fils capricieux en guise de nouveau jouet un journaliste noir au chômage (interprété par Richard Pryor) qui allait devenir le souffre-douleur puis le meilleur ami du petit monstre de neuf ans. Il va sans dire qu’à sa sortie le film fut copieusement critiqué pour son histoire « d’esclavage moderne ».

Alors bien sûr, il ne faut pas voir le mal partout. J’entends déjà mes contradicteurs : « Vous êtes parano, vous voyez le racisme partout ! » quand d’autres me rappelleront que « c’est une histoire vraie, alors qu’y a-t-il à en redire ? » Soit, il n’y a rien de mal à rire un peu, et même à s’amuser des stéréotypes. D’ailleurs c’est le propre de la comédie et mon analyse ne prétend aucunement mettre en cause les qualités divertissantes du film. Aussi, disons-le une bonne fois pour toute, Intouchables est un très bon film et Omar Sy y est incroyable. Quant à ceux qui prétendent qu’il s’agit d’une « histoire vraie » l’argument n’est pas recevable dans la mesure où parmi toutes les histoires vraies c’est celle-ci qui a été choisie – une histoire, soit dit en passant, plutôt extraordinaire. Sans compter que l’histoire en question n’est pas si vraie qu’on le dit puisque des modifications de taille y ont été apportées à commencer par l’origine « ethno-raciale » du personnage de Driss qui dans la vraie vie n’est pas noir mais maghrébin. Pourquoi donc les auteurs ont-ils choisi un Noir pour ce rôle en lieu et place d’un Arabe ? Là est toute la question…

Alors bien sûr, on pourra répondre que Nakache et Toledano n’ont pas choisi « un Noir » mais un acteur talentueux tout simplement, Omar Sy qu’ils connaissent et apprécient, et pour qui a été écrit le rôle. Il n’empêche, vu le peu de grands rôles accordés aux Noirs en France, vu le passé colonial de ce pays et au regard surtout du succès phénoménal qu’Intouchables a remporté, on est en droit de s’interroger sur l’image qu’il véhicule symboliquement des Noirs – du moins quand on pense que le cinéma ne relève pas seulement d’un simple divertissement ou d’une expression artistique neutre et atemporel mais révèle aussi « les valeurs implicites, tabous, fétiches d’une civilisation, sa mythologie quotidienne, les complexes élémentaires qui en régissent les rapports « micro-sociologiques », voire les maladies du corps social à certains moments critiques »(4).

Photo de l'acteur Stepin Fetchit, habitué des rôles de bouffons à Holywood dans les années 30-40 [DP]

Photo de l’acteur Stepin Fetchit, habitué des rôles de bouffons à Hollywood dans les années 30-40 [DP]

En fait, ce que je voudrais démontrer ici, c’est que ce film s’inscrit dans une tradition et une pensée qui, dans la durée et la répétition, participent pleinement à l’élaboration de schémas de pensée réducteurs. Oui cette image du Noir pauvre au service d’un riche Blanc à qui il apprend la vie, renvoie à une longue tradition née aux Etats-Unis durant la période esclavagiste, précisément au stéréotype de l’oncle Tom (le vieil esclave dévoué et ami fidèle de la petite Eva du roman éponyme) dont on retrouve des avatars modernes à Hollywood depuis le tandem formé par la chipie Shirley Temple et le brave Bill Robinson au cours des années 30 jusqu’aux productions plus récentes comme, entre autres, Miss Daisy et son chauffeur (B. Beresford, 1989).

Or en France aussi, comme je me suis employé à le démontrer dans mon récent livre Les Noirs dans le cinéma français (The Book Edition 2012), nous avons une longue tradition de stéréotypes noirs au cinéma. Il est en effet symptomatique de relever que Firmine Richard, l’une des révélations noires des années 80, interprète dans son premier rôle au cinéma une femme de ménage (dans Romuald et Juliette de Coline Serreau en 1988) qui va vivre une histoire d’amour avec son patron PDG et lui redonner goût à la vie. Et qu’Isaac de Bankolé, l’autre grande révélation de l’époque, en fait des tonnes dans le rôle du jeune black rigolo, débrouillard et tchatcheur dans Black mic-mac de Thomas Gilou en 1985. Cela ne vous rappelle rien ? Si on mixe les deux ? Un certain Driss ?

Firmine Richard à Cannes en 2009 (ph. Georges Biard) [CC BY-SA 3.0]

Firmine Richard à Cannes en 2009 (ph. Georges Biard) [CC BY-SA 3.0]

Cette question des rôles stéréotypés réservés aux Noirs n’est pas une vue de l’esprit mais bien une réalité. Il suffit pour s’en convaincre de lire les témoignages des acteurs eux-mêmes (cf. Les Noirs dans le cinéma français, p. 117-124) ou simplement de constater que pour son deuxième grand rôle au cinéma (son « come-back » en quelque sorte) dans Huit Femmes de François Ozon (2001), Firmine Richard se voit confier un rôle de… gouvernante. Quant à Isaac de Bankolé, comprenant très vite qu’il n’avait aucun avenir décent en France il se tournera vers l’international en faisant notamment carrière aux USA, entre autres chez Jim Jarmusch, pour interpréter des rôles autrement plus variés. Vous voulez encore un exemple ? Tapez Mouss Diouf sur Wikipedia et vous aurez la liste des rôles qu’il interprète au cinéma au cours des années 80-90. Au hasard : « videur », « infirmier », « videur », « immigré », « marabout », « le grand Noir », etc. Autrement dit, on en revient toujours aux mêmes fondamentaux : d’un côté la figure de l’oncle Tom – et sa version féminine, la “nounou” – et de l’autre le « coon », autrement dit le grand enfant turbulent, amuseur, comique, bouffon, parfois fainéant et maladroit, toujours drôle et à l’occasion danseur de claquettes. Sans oublier bien sûr cet autre stéréotype historique, celui du sauvage africain et son avatar moderne, le voyou de banlieue. N’est-ce pas au final ce que nous propose Intouchables ? Un Noir tout à la fois nounou, voyou et drôle.

Mais le problème que me pose Intouchables est encore plus insidieux. Entendons-nous bien, le film est très réussi et mon intention n’est aucunement de critiquer les réalisateurs ou les acteurs tous très talentueux. Intouchables mérite ainsi largement son succès et loin de moi l’idée de « gâcher la fête ». Il n’empêche, ma démarche a pour but de démontrer combien les clichés ethniques sont encore profondément inscrits dans la culture française et opèrent à l’insu des cinéastes, des acteurs et des spectateurs qui, le plus souvent, ne les voient pas – ce qui a pour effet encore plus pernicieux de les renforcer.

En effet, passe encore qu’Omar Sy interprète un voyou de banlieue (il sort de prison et vole un œuf de Fabergé chez Philippe) et qu’il est issu d’une famille nombreuse recomposée dont la mère est femme de ménage. Non, le problème c’est que le personnage noir existe d’abord et avant tout ici en tant que corps. Le riche paraplégique l’embauche pour devenir son corps. D’ailleurs Omar Sy explique volontiers sur les plateaux de télévision, à l’occasion de la promotion du film, qu’il a perdu dix kilos et qu’il s’est musclé pour jouer son personnage. Or, le fait de penser le Noir d’abord en tant que corps renvoie à une longue tradition culturelle héritée de l’esclavage et de la colonisation. Dans l’inconscient collectif blanc en effet, le Noir occupe des fonctions purement physiques : le corps noir est sportif (boxeurs, sprinters, footballers), il est le plus souvent érotisé (cf. La Légende du sexe surdimensionné des Noirs de Serge Bilé – d’ailleurs Driss est un coureur de jupons, encore un poncif), le corps noir est synonyme de « force noire » (expression renvoyant aux tirailleurs sénégalais) et bien sûr, le corps noir est une marchandise et une force de travail (de l’esclave au travailleur immigré). Bref, pour le Blanc, le Noir est d’abord un corps comme le rappelle Pascal Blanchard dans son article « De l’esclavage au colonialisme : l’image du « Noir » réduite à son corps »(5). Par ailleurs, n’oublions pas que la qualité essentielle de Driss dans le récit consiste à divertir Philippe, à le « décoincer », à lui redonner goût à la vie, en lui faisant apprécier les bonnes choses (la vitesse, le sexe, la drogue, les sentiments, l’humour…), autrement dit en le débarrassant de son éducation bourgeoise étriquée et castratrice pour le « reconnecter » avec ses vraies envies, ses pulsions « primaires » selon un bon vieux schéma qui oppose Culture et Nature. Or c’est ceci qui est particulièrement troublant et qui renvoie là encore à une longue tradition qui fait du Noir le gardien de nos instincts primitifs. Le « nègre » a en effet longtemps été considéré comme « l’incarnation des instincts refoulés de l’Europe. « Il y a certainement quelque chose de nègre en nous : crier, danser, se réjouir, s’exprimer, c’est être nègre », écrit Paul Morand  dans Paris-Tombouctou [en 1928] »(6).

Avec Eric Toledano et Omar Sy avec Nakache et Toledano à la cérémonie des Prix Lumières 2012 (ph Georges Biard) [CC BY-SA 3.0]

Omar Sy avec Nakache et Toledano à la cérémonie des Prix Lumières 2012 (ph Georges Biard) [CC BY-SA 3.0]

Sans compter que, c’est bien connu, le Noir a le « rythme dans la peau ». Et, à ce propos, il est particulièrement symptomatique de constater combien la scène de danse d’Omar Sy sur Boogie Wonderland a marqué les esprits. Et d’ailleurs, je dois le dire, j’ai été un peu gênés de voir l’acteur se donner en spectacle en dansant sur différents plateaux télé à la demande générale des animateurs et spectateurs, comme chez Arthur dans son émission « Ce soir chez Arthur » ou chez Ruquier dans « On n’est pas couché », mais aussi lors d’avant-premières publiques comme à Rouen par exemple. A ce titre, le passage d’Omar Sy à l’émission de Ruquier le 29 octobre 2011 en dit long sur cette question du Noir-réduit-à-son-corps. Voici un extrait des propos échangés entre l’acteur et la chroniqueuse Natacha Polony ce jour-là à l’antenne : Elle : « Il y a une scène qui est particulièrement… oui… jouissive… belle, c’est celle où vous dansez sur Earth Wind & Fire devant Philippe pour son anniversaire (…) et sur cette scène de la danse, j’ai lu que vous aviez perdu du poids et que vous vous étiez musclé pour le rôle, et… alors, quand on voit le véritable Abdel il n’est pas franchement très musclé, athlétique, etc, est-ce que justement… (à ce moment-là elle est coupée par Ruquier qui lui demande si elle n’est pas en train de draguer l’invité)… non pas du tout, c’est juste une réflexion par rapport au corps, sur le fait que justement dans cette scène sur la danse, le fait que vous soyez plutôt athlétique, plutôt beau, rajoute quelque chose qui est… cette espèce de mise en avant d’un beau corps qu’il n’y a peut-être pas dans le rapport entre Abdel et Philippe ». Ce à quoi Omar rétorque : « vous m’avez kiffé, vous êtes en train de me dire ça là ? ». Rires et applaudissement général, puis réponse de Natacha Polony : « oui je vous trouve sublime » et remarque de Ruquier : « on est tous d’accord là-dessus, moi je serais votre femme, après ce film je m’inquiéterais… », etc. N’oublions pas quand même que dans notre culture judéo-chrétienne, le corps et l’esprit sont considérés, à tort ou à raison, comme deux entités séparées et antinomiques qui s’excluent mutuellement. Autrement dit, si la pensée occidentale a historiquement doté le Noir de facultés physiques extraordinaires, c’est aussi et surtout pour mieux lui retirer en contrepartie toute faculté intellectuelle…

Le problème finalement ce n’est pas tant qu’il existe des personnages comme Driss au cinéma. Je n’ai aucun problème avec les stéréotypes, il en faut, surtout dans la comédie. Non, le problème c’est qu’il n’y a pour ainsi dire que des personnages comme Driss dans le cinéma français. Or je voudrais ici témoigner d’une dernière chose : quand je passe en revue tous les Afro-descendant(e)s que je connais et que je côtoie (tous milieux sociaux confondus) aucun(e) ne s’apparente, ni de près, ni de loin, à ces Noirs du cinéma français, à ces bouffons, voyous ou « doudou ». Pourquoi ne pourrait-il donc pas y avoir des rôles de Noirs « normaux », ni délinquants ni comiques, façon père de famille tranquille, avec un emploi « normal » ? Pourquoi pas des personnages de Noirs journalistes ou militants politiques, ou même chefs d’entreprises, artistes peintres ou encore écrivains ? Et pourquoi pas un rôle de président noir comme aux USA – à l’image de Deep Impact (1998) ou de la série 24 heures chrono (2001) ? Sans doute cela arrivera-t-il un jour. Espérons juste qu’il ne faudra pas encore attendre 30 ans…

© Régis Dubois 2012 (extrait du livre Les Noirs dans le cinéma français p. 107-115).Noirs dans le cinéma fr

(1) « ‘Les Noirs n’intéressent personne’ s’est entendu dire Michèle Halberstadt, la productrice d’Aide-toi, le ciel t’aidera, la dernière comédie de François Dupeyron, qui raconte les déboires d’une famille noire en France. Un lieu commun qui lui a posé des difficultés pour réunir les fonds nécessaires » d’après Pierre Delorme dans « Écrans blancs pour acteurs noirs », jeuneafrique.com (6/01/2009).

(2) Dans Dictionnaire des personnages au cinéma, éd. Bordas, 1988, p. 318.

(3) « Intouchables, un film qui “flirte avec le racisme”, selon le site américain Variety » (next.liberation.fr du 8/12/2011).

(4) Edgar Morin, « Pour une sociologie du cinéma », La Communication audiovisuelle, 1969, p. 297.

(5) Article en ligne sur le site Afribd.com.

(6) Cité par Sylvie Chalaye dans Nègres en images, L’Harmattan, 2002, p. 156-154.

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