Harlem, ville noire : Le ghetto noir dans l’imaginaire cinématographique américain

Affiche de Harlem on the Prairie (1937) [domaine public]

Affiche de Harlem on the Prairie (1937)[domaine public]

Harlem. Deux syllabes qui forcent l’imagination. D’un côté, des photos contrastées noir et blanc de jazzmen auréolés de volutes de fumée. À l’arrière plan des caractères lumineux qui se détachent pour former ce nom presque mythique : Cotton Club. De l’autre, des images de jeunes Noirs coiffés afro, au regard dur, le poing levé à la façon de Malcolm X haranguant la foule sur la 125ème rue. Pas très loin de là, un décor de désolation, un quartier sinistré jonché de seringues, hanté par le souvenir des taciturnes Ed Cercueil et Fossoyeur Jones, les deux flics patibulaires des romans de Chester Himes. Plus gaies sans doute, ces images de basketteurs acrobates habillés aux couleurs du drapeau américain, les fameux Harlem Globetrotters de nos jeunes années. Bref, Harlem pour beaucoup c’est le ghetto noir dans toute sa splendeur, dans ce qu’il recèle de plus exotique et de plus mystérieux, dans ce qu’il suscite comme fantasme et comme crainte. Pourtant dans ce kaléidoscope d’instantanés, pas ou peu d’images de cinéma. Serait-ce une défaillance de notre mémoire cinéphilique ? Non, effectivement, Hollywood s’est longtemps refusé à traverser la frontière qui sépare la partie blanche et la partie noire de New York, ville pourtant maintes fois prise pour décor dans les productions américaines.

Bien sûr d’aucun diront que les Noirs – mais aussi les Asiatiques ou les Hispaniques – sont demeurés longtemps les éternels absents du cinéma hollywoodien (or comment filmer Harlem sans filmer de Noirs ?). Oui mais non. Car ce n’est pas tant d’évoquer des sujets ethniques (qu’on songe au Chanteur de jazz), ni même de filmer des Noirs, qui a rebuté Hollywood – pour preuve cette poignée de films classiques sur la communauté noire, parmi lesquels Naissance d’une Nation de D.W. Griffith, Hallelujah de King Vidor ou Cabin in the Sky de Minnelli, qui ont tous la particularité de situer leur intrigue dans le vieux Sud rural marqué à jamais par son passé esclavagiste. Non, ce qui semble avoir longtemps gêné Hollywood, c’est surtout de donner à voir une ville noire débarrassée de son passé misérabiliste, une ville noire moderne, indépendante, fière de son identité et culturellement épanouie. Petit tour donc, en quelques films, d’une cité interdite prompte à éveiller l’imagination la plus débridée.

 

Le cauchemar de l’Amérique

Si peu de films hollywoodiens prennent Harlem pour décor, en revanche un certain nombre y font plus ou moins explicitement allusion en présentant le lieu comme un endroit malfamé et peu fréquentable. Cette imagerie fait son apparition au cours des années 70-80, à une époque où plusieurs films donnent de New York la vision apocalyptique d’une mégapole rongée par le crime. New York 1997 (1981) de John Carpenter, qui présente Manhattan comme un pénitencier géant, en est un bon exemple. Notons d’ores et déjà que si Harlem reste en hors-champ, New York 1997 offre tout de même le rôle du Duke, le parrain de la ville, à Isaac Hayes, icône de la blaxploitation. Or ce choix de casting fait, à n’en pas douter, écho à d’autres films plus anciens. Qu’on songe à Taxi Driver, dans lequel Scorsese dépeint un New York sordide et inquiétant. Même si Harlem n’y est là encore pas explicitement montré du doigt, plusieurs passages y font référence, comme celui où Travis lors de son embauche répond qu’il est prêt à travailler de nuit « même dans le Bronx et à Harlem ». Dans cette géographie de la ville, Harlem incarne bien la limite au-delà de laquelle tout peu arriver, une zone de non-droit en somme où règne la loi de la jungle. Un thème qu’exploite à outrance un film comme Un Justicier dans la ville (1974) qui se termine sur un règlement de compte dans la 125ème rue, en plein cœur de Harlem. Ainsi, dans l’imaginaire de ces œuvres, la ville noire s’apparente à un coupe-gorge où il ne fait pas bon se promener, surtout si on est blanc. Une idée bien ancrée dans l’imaginaire collectif et que reprend habilement Une Journée en enfer (1995), en grossissant toutefois le trait : ainsi, pour se débarrasser de son adversaire, un terroriste ne trouve pas mieux que de contraindre le héros (Bruce Willis) à errer dans Harlem avec une pancarte sur laquelle est écrit « je hais les nègres ». Imaginez un peu, un Blanc seul dans la jungle de Harlem avec en plus ce message raciste autour du cou ! Combien de temps peut-il bien survivre ? D’ailleurs, il ne tardera pas à être agressé par une bande de jeunes noirs. Au-delà de la plaisanterie, cette scène en dit long sur l’image que la plupart des spectateurs se font de Harlem.

 

Harlem is Heaven

Chronologiquement, les premiers films à prendre Harlem pour décor furent les race movies. Ces films ethniques indépendants apparaissent dès la fin des années 10 et vont perdurer jusque dans les années 40. Destinés au public noir, ils ont la particularité d’être quasi-exclusivement interprétés par des Afro-américains et reprennent la plupart des genres hollywoodiens (western, policier, comédie). Bien que de facture médiocre dans l’ensemble, leur principale qualité est bien sûr de donner une visibilité aux Noirs et, qui plus est, d’offrir une image positive des Afro-américains. Cette émergence d’un cinéma d’identité noire coïncide avec ce que l’on a appelé « la Renaissance de Harlem », vaste mouvement intellectuel et artistique qui contribua à faire de Harlem l’épicentre de la culture noire. C’est l’époque de la grande vogue du primitivisme et de l’exotisme nègre, le temps où les Blancs venaient s’encanailler et côtoyer la population de la Mecque noire, la nuit sur les rythmes des big bands. Harlem devient ainsi, et pour longtemps, associée à un imaginaire de paillettes, de débauche mais aussi de radicalisme politique. Voici d’ailleurs ce qu’écrivait Langston Hughes, sûrement le plus célèbre et le plus prolifique poète de cette génération, dans un manifeste publié en 1926 : « Nous autres, les jeunes artistes nègres qui créons aujourd’hui, entendons désormais exprimer notre identité à la peau noire sans crainte et sans honte. Si les Blancs sont satisfaits, tant mieux. S’ils ne le sont pas, cela n’a pas d’importance »(1).

Lafayette Theatre, Harlem, 1936 [domaine public]

Lafayette Theatre, Harlem, 1936 [domaine public]

Dès l’apparition des premiers race movies, Harlem devient ainsi un motif et une référence incontournables. On ne compte plus en effet les films qui s’y déroulent et qui y font directement allusion, comme en témoignent ces longs-métrages aux titres évocateurs : Harlem is Heaven, Paradise in Harlem, Miracle in Harlem, Moon over Harlem ou encore Murder on Lenox Ave, Dark Manhattan, Harlem after Midnight, Dirty Gertie from Harlem USA… La plupart sont des films de gangsters et des films policiers ou des comédies musicales. Mais le nom de la ville a un tel impact sur l’imaginaire des spectateurs noirs qu’on l’associe même – contre toute vraisemblance ! – à des westerns, au nombre desquels Harlem on the Prairie, Two-Gun Man from Harlem et Harlem Rides the Range (tous se déroulent pourtant dans les plaines de l’Ouest…). C’est dire l’aura de la ville, toujours idéalisée et filmée comme une mégapole moderne et luxuriante où il fait bon vivre, l’endroit où il faut se trouver et où tout se passe.

Côté filmique à proprement parler, Harlem se définit ici comme un espace hermétiquement clos, un monde à part, coupé du reste de l’Amérique et où tous les protagonistes sont Noirs. Caractérisée en premier lieu par son urbanité, elle est présentée de telle façon qu’il semble que toutes les rues mènent à un music-hall. La plupart de ces œuvres assimilent en effet Harlem au monde du spectacle et font la part belle aux numéros chantés et dansés. Ainsi en est-il du Harlem des Noirs, une ville lumière et glamour, une sorte de paradis pour Noirs, un sujet d’orgueil en somme.

 

Les Nuits rouges de Harlem

« Harlem is the capital of every ghetto town » (« Harlem est la capitale de tous les ghettos ») répète Bobby Womack dans la chanson Across 110th Street, la B.O. du film du même nom. C’est que pour les Afro-américains Harlem rayonne d’une aura peu commune. Et il n’est pas étonnant qu’elle soit encore au centre du cinéma de blaxploitation qui n’a eu de cesse de l’immortaliser. Mais l’époque a changé depuis l’âge d’or de la Renaissance de Harlem et l’image s’en ressent. Entre-temps, le quartier a perdu de sa superbe et s’est rapidement dégradé. Ce déclin s’est accompagné d’une radicalisation politique, en particulier sous l’influence de Malcolm X qui en fait son terrain de prédilection. Aussi, rien d’étonnant à ce que le nouveau visage de Harlem – sombre, sale, vindicatif – inspire la nouvelle génération de cinéastes noirs dont la devise pourrait bien être ce titre d’une chanson de James Brown : « I’m Black and I’m proud » (« je suis Noir et j’en suis fier »).

Richard Roundtree (photo promotionnelle pour la série TV Shaft) [domaine public]

Richard Roundtree (photo promotionnelle pour la série TV Shaft) [domaine public]

Cotton Comes to Harlem (Blanc coton et noirs desseins, 1970), Shaft (Les Nuits rouges de Harlem, 1971), Superfly (1972), Black Caesar (Le Parrain de Harlem, 1973), Hell Up in Harlem (Casse dans la ville, 1974), The Black Godfather (Le Parrain Noir de Harlem, 1974), autant de films cultes, autant de films situés à Harlem. Il en est même qui ne le sont pas, comme Coffy avec Pam Grier (1973), mais qui font « comme si » dans la traduction française qui devient ici La Panthère noire de Harlem (alors que l’action se déroule sur la côte Ouest).

Question photogénie, le changement est radical. Finis les intérieurs cossus et bourgeois des race movies. Les films de blaxploitation affichent eux une volonté farouche de se démarquer du monde blanc et n’hésitent pas pour cela à montrer la réalité noire, aussi sordide soit-elle. D’où cette rupture de ton dans la façon même de filmer. C’est le Harlem de la rue et des bas-fonds qui devient le décor principal des films, le Harlem des cages d’escaliers délabrées, des arrière-cours sombres et des appart’ miteux. Pourtant, et malgré les sujets qu’ils abordent (gangstérisme, règlements de compte…), les films de blaxploitation ne sombrent jamais dans le pathétique. Car Harlem incarne toujours – et plus que jamais peut-être – l’identité noire et demeure de ce fait un enjeu culturel et politique de premier ordre. Et si le cinéma dominant blanc se refuse toujours à la filmer (et ainsi à montrer la réalité du ghetto – et donc du racisme), le cinéma noir lui continue de la célébrer comme la capitale du monde afro-américain. D’ailleurs, quiconque a vu un film de blaxploitation tourné à Harlem n’a pu être que frappé par la portée culturelle de ces œuvres où tout apparaît foncièrement « nègre », de la musique à la façon de s’habiller, de se coiffer et de parler des protagonistes, autant d’éléments qui trahissent une intention manifeste de célébrer l’identité et la fierté noire, en accord avec le célèbre slogan de l’époque « Black is beautiful ».

 

La vogue rétro

Hollywood, on l’a vu, rechigne à s’aventurer au-delà de la 110e. Pourtant, à la suite de Cotton Club de Francis F. Coppola, une porte s’entrouvre. Ces années 80-90, il est vrai, sont propices aux revivals rétros. D’où cette série de films d’époque sur le Harlem des gangsters et du jazz : Harlem Nights (Les Nuits de Harlem, 1989), Rage in Harlem (La Reine des pommes, 1991), Sugar Hill (1993), Black Rose of Harlem (1995) ou encore Hoodlum (Les Seigneurs de Harlem, 1997) et jusqu’au récent American Gangster (2007).

On touche-là à une autre facette de l’imaginaire américain sur Harlem, celle qui associe invariablement le quartier noir à l’âge d’or du jazz, à une époque bénie qui vit le succès des Louis Armstrong, Duke Ellington et autre Bessie Smith. Il s’agit alors d’un imaginaire fait d’exotisme et de sensualité mais aussi d’authenticité. Dans New York New York de Scorsese (1977) par exemple, Jimmy Doyle, un musicien de jazz (De Niro), rejette la musique commerciale blanche pour se ressourcer dans un club de Harlem et s’initier au vrai jazz moderne. On retrouve-là une constante du cinéma américain qui voit dans la figure de l’Autre, en l’occurrence ici du Noir type « oncle Tom », un moyen pour le héros de retrouver ses racines et des vraies valeurs (on retrouve le même cliché avec la figure de l’Amérindien). Ajoutons que toutes ces œuvres ont la particularité de baigner Harlem d’une lumière feutrée dominée par les couleurs chaudes et d’un halo de nostalgie dans un style rétro-rococo qui fait la part belle à la musique jazzy, aux intérieurs luxueux, aux métis séduisantes et aux intrigues de gangsters.

Photo : Phillie Casablanca [CC BY 2.0]

Photo : Phillie Casablanca [CC BY 2.0]

 

New Jack City

Avec les années 80 et 90, Harlem a définitivement perdu de sa splendeur et de son prestige, à un moment où beaucoup prennent enfin conscience de son importance historique (des tours de Harlem en bus sont même organisés pour les touristes blancs qui auraient peur de s’y aventurer par eux-mêmes). Aussi, force est de constater que la plupart des cinéastes noirs contemporains désertent la ville, préférant planter leur caméra dans d’autres lieux moins connotés et moins éculés : Brooklyn pour Spike Lee (Nola Darling, Do The Right Thing…) ou Watts pour John Singleton (Boyz’N the Hood, 1991) ou les frères Hugues (Menace II Society, 1993). Quant à ceux qui tournent sur Harlem c’est le plus souvent pour en exhiber les aspects les plus négatifs et succomber au folklore du repère à gangsters qui n’a eu de cesse de coller à la réputation du quartier. New Jack City (Mario Van Peebles, 1991) est sur ce point emblématique. Il brosse un tableau on ne peut plus baroque, sombre et violent d’un Harlem gangrené par le crack, livré aux gangs et à la désolation. Il en va de même pour cet autre grand succès du cinéma « new jack », Juice (Ernest Dickerson, 1992) qui évoque la descente aux enfers d’une bande de copains qui en viennent à s’entretuer pour on ne sait quelle raison. Et que dire de Jungle Fever (1991) de Spike Lee, tourné à Harlem, qui offre un aperçu des plus pessimistes du quartier noir, présenté comme un lieu de perdition ou errent les dealers, les junkies et les prostituées (cf. la scène saisissante du crack-house ou la dernière scène avec la prostituée). En somme, dans l’imaginaire du cinéma noir des années 90, Harlem semble avoir définitivement perdu de son éclat. Elle n’incarne plus la fierté noire mais plutôt son contraire. Reste le souvenir d’un Harlem mythique où les grands noms du jazz côtoyaient les gangsters illustres et les grands leaders de la contestation noire, comme l’a si bien reconstitué Spike Lee dans son Malcolm X.

© Régis Dubois 2004 pour le texte


(1) Harlem, 1900-1935, éditions Autrement, 1993.

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