Sly & moi

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Détail de la couverture du livre Sylvester Stallone de David Da Silva (Lettmotif, 2016)

As soon as you’re born they make you feel small
By giving you no time instead of it all
Till the pain is so big you feel nothing at all
A working class hero is something to be

Working Class Hero, John Lennon, 1970

Je suis un enfant des années 80. J’ai grandi dans les HLM de la proche banlieue marseillaise. Et Sylvester Stallone était mon héros.

Stallone en 1988 (photo Towpilot) [CC BY-SA 3.0]

Stallone en 1988 (photo Towpilot) [CC BY-SA 3.0]

Je le connaissais avant même d’avoir vu ses films tant on m’avait vanté ses exploits de boxeur et de commando. Mon grand frère avait eu la chance de voir Rocky II en vidéocassette chez une copine du collège et à son récit je mourrais de jalousie de n’avoir pas été invité. Je me souviens aussi du rapport détaillé qu’un adulte m’avait fait de Rambo et de la fameuse scène où il se recoud tout seul une vilaine plaie au bras. Rien de mieux pour attiser la curiosité d’un pré-ado. Et puis vers mes douze ans j’ai enfin pu voir ces films, Rambo qui repassait au cinéma puis Rocky IV dont l’affiche allait trôner de longues années sur la porte de ma chambre. Car entretemps je m’étais aussi mis à la boxe, c’est dire si Sly a été un modèle de masculinité dans la construction de mon identité. Et puis les années ont passé avec les films, Cobra, Bras de Fer, Rambo III, Tango & Cash, Rocky V

Et quand sont arrivées les années 90 on s’est éloigné Sly et moi. Un peu parce que ses films devenaient moins bons mais aussi et surtout parce que je m’éloignais peu à peu de ma culture populaire pour embrasser une carrière d’intellectuel à l’Université. Disons que je ne me vantais pas tellement d’aimer le cinéma hollywoodien à la fac et encore moins les films de Stallone. Pour montrer patte blanche mieux valait alors citer Godard, Tarkovski ou Antonioni…

Et puis par la suite Sly et moi on s’est franchement fâché. Entretemps je m’étais politiquement radicalisé et Rocky comme Rambo devenaient soudainement le symbole du racisme et de l’impérialisme US. Déjà qu’en tant que gauchiste il ne m’était pas facile d’avouer mon amour des Etats-Unis alors imaginez célébrer Stallone… Pourtant, au fond de moi, quelque chose me rattachait à lui, une forme de profonde sympathie, de familiarité.

Et puis il y eut Copland. Soudain Stallone trouvait les faveurs des critiques de cinéma. Peut-être n’était-il pas si bourrin que ça finalement. Je dois dire que ça m’a procuré une certaine satisfaction, comme si au fond de moi je me disais que j’avais toujours eu raison de l’aimer. Pour autant je n’allais pas le crier sur tous les toits. Dans les milieux bobo-intello-gaucho que je fréquentais alors, Sly demeurait toujours persona non grata.

En fait, je me suis vraiment réconcilié avec lui à la fin des années 2000 après mon divorce et après m’être définitivement éloigné de cet univers bourgeois qui ne me correspondait tellement pas. C’est en renouant avec ce que j’étais au fond de moi que j’ai recroisé sa route. C’est en revoyant les Rocky que je me suis ressourcé. Et que je continue à le faire. Comme par hasard, c’est sensiblement à la même époque que Stallone, avec Rocky Balboa, retournait à la source de son personnage et de son inspiration… La boucle est bouclée.

81W0Hsu7pLLLe livre de David, que vous tenez entre vos mains, parachève en quelque sorte cette relation compliquée que j’entretiens avec Stallone depuis maintenant trente ans. D’ailleurs dès que j’ai appris l’existence de ce texte je me suis jeté dessus et l’ai lu d’une traite. Etonnamment, même si j’apprenais beaucoup de choses à sa lecture, c’est un peu comme si je savais déjà tout ça, inconsciemment. L’auteur mettant en quelque sorte les mots justes sur ce que je ressentais depuis toujours vis-à-vis de ce prolo de Stallone.

Disons que ce livre m’a permis de comprendre dans le détail pourquoi j’avais tant d’affection pour ce personnage de loser généreux et si attachant. Et d’ailleurs, le malentendu idéologique autour de son reaganisme supposé – malentendu auquel j’ai aussi participé à travers mes écrits – n’est pas sans m’évoquer celui qui associe Born in the USA du Boss Springsteen (autre working class hero US qui m’est cher) à un hymne au reaganisme. Bref, ce livre a ainsi le grand mérite de montrer qu’aucune œuvre n’est simple et que même Stallone, avec ses gros bras et son sourire de travers, est une personnalité bien plus complexe qu’il n’y paraît.

En dernière instance, cet ouvrage a aussi le grand intérêt de s’aventurer sur le terrain des cultural studies et plus précisément des star studies dont l’enjeu est d’analyser sans aucun a priori et de manière pluridisciplinaire (mêlant le cinéma, l’histoire, la sociologie, la politique, la biographie…) les productions populaires de la culture de masse en tenant compte aussi bien des intentions des auteurs que des contraintes du marché et de la réception du public. Une approche, malheureusement, encore largement boudée en France qui prouve pourtant, avec ce livre, toute sa richesse.

R.D.

Préface à l’ouvrage « Sylvester Stallone, héros de la classe ouvrière » de David Da Silva (2013)

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