Day of the Woman (Meir Zarchi, 1978) : Rape, Revenge et féminisme

Dans la série des films maudits, voici une petite pépite du cinéma d’exploitation US des années 70 que j’ai eu le plaisir de découvrir tout récemment en parcourant le hors-série de Mad Movies – que je ne saurais d’ailleurs que vous conseiller – intitulé « Grindhouse : dans les veines du cinéma d’exploitation » paru en 2007. « Maudit » parce que ce Day of the Woman (1978) premier et avant-dernier long d’un certain Meir Zarchi, aussi connu sous les titres I Spit on Your Grave, I Hate Your Guts ou The Rape and Revenge of Jennifer Hill, a tout simplement été interdit dans plusieurs pays (dont l’Australie, l’Ireland, le Canada, l’Allemagne de l’Ouest et le Royaume-Unis !) et n’a de cesse, depuis sa sortie, de susciter la polémique. Mais avant de trancher dans le lard de la controverse, voyons d’abord de quoi il est question.

Day of the Woman est avant tout un film d’exploitation (produit à la marge du système est distribué dans les drive-ins et les salles de quartiers) qui s’inscrit plus précisément dans le genre « Rape & Revenge » (« viol et vengeance ») registre douteux s’il en est. Mais il ne s’agit pas ici de n’importe quel nanar fauché et racoleur puisque Day of the Woman est, selon Julien Sévéon, « le métrage qui va véritablement marquer (et lancer) le mouvement [”Rape & Revenge” aux USA] » avant d’ajouter « cette œuvre qui dégage encore aujourd’hui des relents de souffre est l’un des films les plus incompris de l’Histoire du 7ème Art » (Mad Movies HS n°11, p. 70). Alors comme je vous sens plutôt impatient d’en savoir davantage, voici l’histoire : Jennifer Hill, journaliste newyorkaise, vient s’installer dans une maison de campagne isolée pour l’été afin d’écrire son premier roman. Mais dès son arrivée, la belle et moderne citadine éveille les curiosités et fantasmes d’une bande de bouseux du coin. Quatre robustes jeunes hommes organisent alors une expédition punitive et font subir à la jeune femme des heures durant un viol collectif avant de la laisser pour morte. Remise de ses blessures, Jennifer retrouve méthodiquement chacun de ses agresseurs et les assassine froidement et sadiquement. Voilà pour le pitch qui évoque d’emblée un mélange de Chiens de Paille de Pekinpah (1971) et Délivrance de Boorman (1972), deux œuvres que je considère personnellement comme les films les plus traumatisants de l’histoire du cinéma mainstream.

Alors qu’est-ce qui dérange tant dans ce film-ci ? D’abord, bien évidemment, le thème qui exploite deux sentiments éminemment malsains : le voyeurisme sadique et l’instinct de vengeance. Par ailleurs, et étant donné qu’il s’agit d’un film au budget très limité (80 000 $), la qualité du produit n’est pas tout à fait au standard hollywoodien (en particulier le son pas toujours très audible). Enfin, certains effets spéciaux gores ne sont pas non plus du meilleur goût. Mais cela dit, la réalisation demeure tout à fait respectable et même parfois carrément inspirée. Le récit suit en effet un rythme plutôt lent et contemplatif qui baigne l’ensemble d’une atmosphère bucolique des plus troublantes. Aucune musique n’accompagne par ailleurs le récit, ce qui élude toute distance ou complaisance. Enfin, pour un film d’exploitation, l’interprétation s’avère plutôt convaincante, en particulier celle du personnage principal de Jennifer Hill incarné par une Camille Keaton (petite-nièce de Buster) à la beauté diaphane qui interprète avec une justesse émouvante une modern girl tout à la fois vulnérable et inquiétante.

 

 

Mais ce qui fait définitivement la qualité de ce film rare et – osons le mot – extraordinaire, c’est bien son sous-texte féministe. Et qu’on ne vienne pas me dire ici que le prétexte du féminisme n’est que la feuille de vigne qui cacherait l’arbre d’un machiste sadique mal assumé. Non, ce film est évidemment, profondément et essentiellement politique ! Jamais en effet le spectateur normalement constitué ne peut prendre un quelconque plaisir à assister au calvaire de Jennifer tant les scènes de viol – vaginal, annal et même avec une bouteille – sont filmées crument et sans aucune complaisance. Par ailleurs la souffrance du personnage, qui résiste et hurle autant que faire se peut, ne semble jamais feinte. Mais surtout là où Days of the Woman devient véritablement politique et militant c’est dans sa deuxième partie, quand Jennifer se venge de ses agresseurs. Je ne citerai ici que la scène au cours de laquelle elle émascule consciencieusement l’un de ses bourreaux dans son bain… moment pénible pour un spectateur mâle, mais tout autant jubilatoire ! Bref, rien ne sert véritablement d’argumenter ici sur les vertus de ce petit brûlot anti-patriarcal qui ne laisse résolument pas indifférent. Il faut le voir. Personnellement je pense que ce film devrait même être montré et débattu en classe. Car comme l’écrit Virginie Despentes dans King Kong Théorie (2006) – citant la féministe américaine Camille Paglia – arrêtons de nous voiler la face, le viol est inhérent à la condition de la femme, être une femme c’est être en état de guerre permanent et vivre avec le risque continuel du viol. Aussi « le jour où les hommes auront peur de se faire lacérer la bite à coups de cutter quand ils serrent une fille de force, ils sauront brusquement mieux contrôler leurs pulsions “masculines”, et comprendre ce que “non” veut dire ». (p. 46). CQFD

PS : un remake vient de sortir en 2010 sous le titre I Spit on Your Grave réalisé par Steven R. Munroe et produit par Zarchi.

© RégisDubois2010

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *