Double programme grindhouse millésime 1975 ou le cinéma bis expliqué à mon fils

A propos d’Ilsa la louve des SS et de La course à la mort de l’an 2000

Hier soir j’étais tranquille, j’étais peinard (accoudé au comptoir…) et je me suis concocté une petite soirée midnight movies de derrière les fagots – façon « L’Absurde séance » – avec double programme grindhouse de la mort. Au menu, deux grands classiques bis de 75 : Ilsa la louve des SS et La Course à la mort de l’an 2000. Rien que les titres déjà ça envoie sec ! Le lendemain, au petit déj’, encore tout excité par le spectacle de la veille, j’essayais tant bien que mal de raconter l’histoire de la course de la mort à mon fiston, fan de Cars (en même temps il a 4 ans…), quand soudain la discussion prit une tournure plus sérieuse…

Mais papa c’est quoi le cinéma bis ?

– Ben tu vois le cinéma bis, mon fils, c’est l’autre cinéma, celui dont on ne parle jamais, un cinéma de seconde zone… Ces deux films, Ilsa la louve des SS et La Course à la mort de l’an 2000 en sont une parfaite illustration.

Mais qu’est-ce qui le différencie du cinéma traditionnel que l’on connait ?

– Ben, disons, son mode de production et de diffusion, mais aussi ses thèmes. Ce sont des films à petits budgets (on parle de films de série B voire Z) produits de façon indépendante et diffusés dans des salles de secondes zones (drive-ins ou grindhouses aux USA, cinémas de quartier chez nous). Quant aux thèmes, ils sont… comment dire… plutôt « osés »…

C’est-à-dire ?

– Disons que ces productions reposent avant tout sur des titres racoleurs et des affiches tout aussi putassières. Mais ce n’est rien encore à côté des films eux-mêmes : prenons nos deux exemples : Ilsa la louve des SS évoque les expériences médicales d’une nymphomane nazie à la tête d’un camp de prisonniers pendant la Seconde Guerre mondiale. Quant à La Course à la mort de l’an 2000 il met en scène une course du futur dans laquelle les concurrents écrasent des passants pour marquer des points… Plutôt cool non ?

Ça craint ! Des films de fafs et de bourrins…

– Ah c’est sûr qu’ils ne font pas dans la dentelle… mais c’est pour ça qu’ils sont intéressants, c’est de l’anti-politiquement-correct.

Et ils sont tous aussi craignos ?

– Plus ou moins. En général on distingue différents genres et sous-genres bis : blaxploitation (= sur les Noirs), WIP = Women in Prison (= prison de femmes), JD (= délinquance juvénile), westerns spaghettis, cannibalisme, giallo, sexploitation, etc. Nos deux exemples relèvent des genres nazisploitation et carsploitation.

Ça date de quand exactement le cinéma bis ?

– En fait ça a toujours existé, en marge du cinéma « classique ». Mais ça explose vraiment dans les années 50 et 60 avec par exemple aux USA les films d’Ed Wood, de Roger Corman et de Russ Meyer. En Italie c’est surtout les années 60 et 70 avec Mario Bava ou Dario Argento. En fait le vrai âge d’or du genre c’est les années post-68 avec la libération des mœurs et de la censure.

Pourquoi ce cinéma est-il peu connu ?

– Ah, là fiston tu poses une vraie bonne question ! Disons que les élites culturelles méprisent habituellement ce genre de spectacle considéré comme de mauvais goût, trop vulgaire, trop populaire en somme. C’est pour cela qu’on n’en parle ni à l’école ni dans les livres.

Mais c’est vraiment mauvais ?

– Oui et non, comme n’importe quelle autre cinématographie. Personnellement j’ai beaucoup aimé ces deux films par exemple et je ne me suis pas ennuyé une seconde.

Mais c’est immoral quand même non ?

– Ben au moins ça a le mérite d’être franc ! Le cinéma par définition est immoral et repose sur un dispositif voyeuriste. Au moins là c’est assumé.

Oui mais ça craint de faire un film érotique avec des nazis non ?

– Alors là écoute. Je pensais comme toi avant, mais en fait quand tu vois le film tu te rends compte qu’il n’y a rien de vraiment choquant. Alors bien sûr l’histoire évoque des expériences médicales sur des prisonniers, ce qui a vraiment existé et c’est dégueulasse, ok. Mais ce film est une pure fantaisie, d’ailleurs on ne parle jamais de Juifs ni de quoi que ce soit d’historiquement fondé. Et le film ne se veut aucunement réaliste. Alors c’est vrai, il mêle de façon douteuse l’imaginaire nazi au voyeurisme sexuel, mais il n’est pas le premier. Plusieurs auteurs de renom l’on fait aussi : Visconti et Les Damnés, Bertolucci et 1900 ou Pasolini et Sàlo qui tous associent fascisme et perversions sexuelles (respectivement l’inceste, la pédophilie et le sadomasochisme).

Et toi ça te plaît ?

– Ben écoute, j’aime bien. Ça change des produits calibrés qu’on a l’habitude de voir aujourd’hui au ciné. C’est en cela que c’est très proche d’un certain esprit frondeur des années post-68. Et puis tu sais c’est pas si débile que ça, loin s’en faut ! Et pas si mauvais non plus ! Au contraire ! Et en dernière instance je dirai que ces films ne sont pas aussi réac’ et malsains qu’on le pense trop souvent, à l’instar du traumatisant Cannibal Holocaust. Dans Ilsa la louve des SS par exemple, les nazis ne sont jamais montrés sous un jour favorable – c’est même tout l’inverse – et notre sympathie va toujours aux prisonniers. Par ailleurs le récit se permet quelques réflexions bien senties au sujet du machisme notamment (par ses expériences, Ilsa tente de démontrer avec succès que les femmes supportent mieux la souffrance que les hommes !). Et dans La Course à la mort de l’an 2000, critique acerbe de la télé-réalité voyeuriste, le héros s’allie à des rebelles pour mettre fin à un régime crypto-fasciste. Bref, tous ces films ne méritent assurément pas leur mauvaise réputation et gagneraient certainement à être davantage connus. En même temps, pas trop non plus, car ce qui fait leur charme c’est aussi leur parfum de scandale…

Voilà en gros ce qu’on s’est dit ce jour-là… J’ajouterai pour les lecteurs curieux quelques précisions. Ilsa, la louve des SS (Ilsa, She Wolf of the SS) est un film américain réalisé par Don Edmonds, sorti en 1975 (tourné pour l’anecdote dans les décors abandonnés de Stalag 13). Plusieurs suites plus ou moins officielles suivront : Ilsa, gardienne du harem de Don Edmonds (1976), Ilsa, la tigresse du goulag de Jean Lafleur (1977) et Greta, la tortionnaire de Jesus Franco (1977). Quant à La Course à la mort de l’an 2000 (Death Race 2000) aussi connu sous le titre des Seigneurs de la route, il est réalisé par Paul Bartel et a été produit par Corman himself. Au casting deux « monstres » : David « Kill Bill » Carradine et Sylvester Stallone dans l’un de ses premiers rôles. Que du bonheur !

©RD2010

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