Émeute à Los Angeles d’Oscar Williams : Blaxploitation et politique

Voici un film politique rare et très peu connu que les éditions Le Chat Qui Fume en association avec Foxy Bronx (fanzine et site) viennent d’exhumer de derrière les fagots. Cette rareté accuse bien sûr les défauts du genre blaxploitation (budget limité, tournage à l’arraché, acteurs amateurs) accentué par le fait que le film n’a pas été remasterisé pour l’occasion. Il n’empêche, The Final Comedown est un film qu’il faut absolument voir pour son inventivité mais aussi parce qu’il demeure assurément, aux côtés de Sweet Sweetback’s Baadasssss Song de Van Peebles (1971) et de The Spook Who Sat by the Door de Dixon (1973), le plus précieux témoignage d’une époque au cours de laquelle des Afro-américains ont pris les armes pour en finir avec l’oppression raciste.

 

 

Prologue : des enfants noirs de Los Angeles jouent au football sur un terrain vague. Ils sont filmés au ralenti et accompagnés d’une musique crépusculaire. Puis l’un d’eux s’éloigne pour récupérer le ballon et s’arrête net. Nous ne savons pas ce qu’il voit. L’enchaînement qui suit rappelle ceux utilisés par Dennis Hopper dans Easy Rider (1969) : le gros plan du garçon alterne avec celui, très court, d’un jeune homme noir en sueur allongé sur un lit. Puis retour sur le garçon, puis de nouveau sur le jeune homme. Puis une troisième fois. Ensuite un panoramique balaie la chambre de Johnny (Billy Dee Williams) adulte, et nous fait découvrir des posters d’Angela Davis puis de Huey Newton pour s’arrêter sur un fusil d’assaut. Des plans très courts et sans rapport les uns avec les autres s’enchaînent alors : une femme noire fait le ménage dans un hôtel, des flics exécutent de jeunes Noirs dans la rue, un groupe de militants en armes, façon Black Panthers, récitent un passage de la constitution américaine face à la caméra (on songe ici à One + One de Godard), une bataille rangée oppose policiers et militants noirs, un rat rode près d’une fillette noire endormie. Finalement, le prologue se termine par le retour sur le visage du jeune garçon du début, en fait Johnny enfant, et nous montre la scène qu’il voit : une jeune femme noire en train de se faire violer par deux flics blancs. Le générique du début vient alors défiler sur des images de cadavres jonchant les rues, des Noirs mais aussi des flics, sanguinolents, le tout accompagné d’une musique entêtante signé Grant Green. Le film, construit de la même manière sur une sorte de patchwork de scènes indépendantes, aura pour toile de fond une émeute meurtrière opposant forces de l’ordre et militants révolutionnaires noirs.

 

 

C’est donc ainsi que débute de manière magistrale mais aussi carrément déroutante The Final Comedown, le premier film d’Oscar Williams, obscur réalisateur noir de la blaxploitation qui ne survécu pas aux années 70. Et pourtant, ce film malgré ses petits défauts, liés au budget quasi-nul dont il a dû bénéficier, est une véritable surprise. Parce que, avouons-le, le cinéma de blaxploitation n’a pas donné lieu qu’à des chefs-d’œuvre. Mais surtout parce que la plupart de ces films se ressemblent tous et n’ont fait pour la plupart que reproduire une recette efficace inaugurée par Sweet Sweetback’s Baadasssss Song (1971) et pérennisée par Shaft (1971) et Superfly (1972). Or, avec The Final Comedown, nous avons affaire à tout autre chose qu’à une fantaisie cartoonesque.

 

 

Le message en effet surprend d’abord par sa franchise et son radicalisme. Tout le film baigne d’ailleurs dans une atmosphère d’amertume jusqu’auboutiste. En fait, et parce qu’il fait alterner divers points de vue, The Final Comedown offre une analyse politique irréprochable. Et ceci est directement lié au type de montage choisi par Williams qui vient pallier à merveille le manque de moyens évident. Construit sur un procédé inventif de flash-back et de flash-foward incessants, le montage construit peu à peu une mosaïque d’expériences et d’instantanés de la vie des Noirs en Amérique, montage qui crée aussi une certaine confusion et une urgence censées illustrer, il me semble, la pensée d’un personnage sur le point de mourir. Ces vignettes, ou plutôt ces pièces d’un puzzle géant mises bout à bout, dévoilent toute la structure de l’oppression raciale en Amérique. Et la démonstration est à plus d’un titre bluffante : d’une part, le cinéaste ne fait aucune concession à une quelconque bonne conscience moraliste et d’autre part il évoque ici, en quelques saynètes cinglantes, l’ampleur de l’humiliation, de la frustration et de la colère que génère le racisme chez les dominés : c’est tout le sens et l’intérêt de ces scènes qui ponctuent en flash-back le siège des militants par les policiers : image humiliante d’un père qui cire les chaussures des Blancs pour quelques misérables dollars, délire du junkie en manque qui pète les plomb en repensant au Vietnam, moment où Johnny se voit refuser un emploi à cause de la couleur de sa peau, etc. Voilà, The Final Comedown, malgré son style parfois télévisuel, n’en demeure pas moins une réussite formelle et un témoignage politique d’une rare intensité.

© RD2008

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