A History of Violence, la part d’ombre de l’Amérique

David Cronenberg en 2012 (ph. Alan Langford) [CC BY-SA 3.0]

David Cronenberg en 2012 (ph. Alan Langford) [CC BY-SA 3.0]

A History of Violence (2005) de David Cronenberg

A History of Violence est un film remarquable qui, bien qu’ignoré du palmarès de Cannes, fut unanimement salué par la critique. Beaucoup d’encre a donc déjà coulé à son sujet, aussi ne m’attarderai-je pas par exemple sur la dimension religieuse/ fantastique de l’œuvre (il suffit de « lire » l’affiche) ni sur la question de l’identité/altérité/dualité si cher à l’auteur de La Mouche (1986) et de Faux-semblants (1988). Je voudrais en revanche évoquer ici la dimension politique du film, car il me semble – et bien sûr je ne suis pas le seul à le penser – que A History of Violence est avant tout une habile réflexion sur la violence de la société américaine.

Avec ce film Cronenberg ouvre, on l’a dit, de nombreuses portes (motifs très présents à l’image) vers de multiples sous-textes, mais parmi eux un m’a particulièrement interpellé : celui lié à l’origine de la violence dans la société étasunienne. Je ne sais plus qui a dit que le cinéma américain était obsédé par la question des liens père-fils. C’est une réalité en effet. Et c’est encore plus vrai au sujet d’un film comme A History of Violence. Car que semble nous dire ici Cronenberg ? Que l’Amérique est un pays foncièrement violent et que la faute en incombe aux Pères (fondateurs) qui l’ont transmise aux fils. Le film montre d’ailleurs très bien la transmission qui s’opère entre la violence refoulée et enfouie de Tom Stall (Viggo Mortensen) vers son fils Jack qui devient à son tour tueur. Comme l’indique son titre, Cronenberg plonge ainsi, à travers cette histoire individuelle et familiale, dans les racines obscures du Mal étasunien (on ne dira jamais assez l’importance du rôle de la lumière – et de l’ombre – dans un film comme celui-là). A History of Violence peut ainsi se lire comme un trajet à rebours, du présent vers le passé (voir la demeure gothique quasi-moyenâgeuse de Richie/William Hurt à la fin du film), qui se combine avec le trajet Ouest-Est de Tom, du Midwest vers Philadelphie (trajet inverse de celui de la conquête de l’Ouest). Ce film nous propose donc – et le premier plan-séquence est en cela éloquent – d’aller voir derrière les façades proprettes du rêve américain et de remonter le temps vers les abîmes sombres du passé. Tout le début s’évertue en ce sens à nous dépeindre une Amérique de rêve à travers l’image idyllique de la famille et de la petite ville parfaite. Nombre de références renvoient d’ailleurs dans le récit aux icones du mythe américain : la rue principale de la ville qui n’est pas sans rappeler une artère typique de western, les scènes très teen-movies tournées au college, la partie de base-ball, le modeste coffee de Tom ou les affiches de pub vintage des années 50… Mais derrière cette façade publicitaire façon « american way of life » sommeille une violence monstrueuse, barbare, ontologique, et toujours prête à exploser – violence que renferme Joey derrière sa nouvelle identité. Ainsi, Cronenberg questionne-t-il ici les grandes notions que sont la Vérité et le Mensonge, mais aussi la question de l’héroïsme – thème cher au cinéma hollywodien et à l’Amérique s’il en est. Tom n’est-il pas en effet considéré par les médias comme un parfait « héros américain » à la suite de son acte de « bravoure » pendant le braquage ? Autrement dit, n’y aurait-il pas une part d’ombre derrière tout héros ?

En évoquant ainsi la violence domestique de l’Amérique, violence sexuelle (la scène de « viol », remake plus trashy de la première scène de sexe du couple) et violence juvénile (les scènes d’altercation en crescendo au lycée), le cinéaste semble faire remonter la source de cette violence à la naissance même des États-Unis – notons d’ailleurs que les thèmes de la naissance, de la mort et de la re-naissance sont très présents dans le film. Et c’est ici qu’entre en scène l’argument du double et de la violence fratricide (le meurtre du frère) qu’on peut associer au véritable acte de naissance des Etats-Unis : la sanglante guerre civile qui opposa les unionistes et les sécessionnistes (et qui vient redoubler celle entre Anglais et Américains de la guerre d’indépendance). Bien sûr nous touchons ici à un autre thème fameux du cinéma américain, présent depuis Naissance d’une Nation (1914) jusqu’au Parrain (1972) ou Ragging Bull (1980) en passant par Scarface (1931) et Sur les quais (1954), et idéalement illustré dans A History of Violence à travers l’opposition entre les deux frères ennemis, Joey et Richie, autrement dit Abel et Caïn, le Bien et le Mal – soit les deux facettes de l’Amérique – ou quand le “rêve américain” se conjugue avec le cauchemar de l’Amérique.

© RD2008

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