Fahrenheit 9/11 : retour sur une polémique

Portrait de Michael Moore par Jacquelinekato (2011) [CC BY-SA 3.0]

Portrait de Michael Moore par Jacquelinekato (2011) [CC BY-SA 3.0]

« Ce pamphlet efficace mais simpliste, parfois démagogique ne lésine pas sur les moyens pour atteindre son objectif : empêcher la réélection du président américain. Fahrenheit 9/11 est un nouveau symptôme de la façon dont le cinéma américain pratique le spectacle comme un art de la dénonciation des axes du mal » (Le Monde – Jean-Louis Douin).

« Succession d’images chocs et de témoignages tire-larmes, martelant un unique message, “Stop Bush”. Un pamphlet bâclé » (Les Inrockuptibles – Sylvain Bourmeau)

« (…) moins inventif, plus manipulateur que ses précédents films, Fahrenheit 9/11, devient dans sa seconde partie un montage récapitulatif sur l’intervention en Irak, avec chantage final à l’émotion. Où est passée la pétulance libertaire de Michael Moore ? » (Télérama – Aurélien Férenczi)

Fahrenheit 9/11 (2004) – lauréat de la Palme d’or – est un grand film malgré tout ce qu’ont pu en dire ses détracteurs. Je n’insisterai pas sur son message tant les événements lui ont donné raison : fiasco irakien, désaveu général de la politique de Bush, crise financière… Non, je voudrais ici revenir sur la forme de Fahrenheit et notamment sur son montage particulièrement réussi et efficace. Je tiens tout de suite à dire que ce film est « manipulateur », sans aucun doute possible. Mais qui peut encore croire qu’un film, quel qu’il soit, n’a pas pour but de manipuler le spectateur. C’est la base même de toute mise-en-scène : susciter des réactions programmées chez le spectateur. Alors bien sûr, le problème avec le film de Moore, c’est qu’il joue tout le temps sur la corde sensible de l’émotion pour évoquer une réalité politique complexe. Et en cela, le procédé peut apparaitre malhonnête ou immoral. Cela dit, cette option de toujours émouvoir le spectateur, qui passe littéralement du rire aux pleurs, n’est pas sans intérêt ni but. Je pense en effet que Michael Moore a voulu réaliser un film « distrayant » et « grand public » pour toucher une large audience et, donc, faire passer son message au plus grand nombre. Ce qui est tout à fait louable pour un film politique. Je pense surtout que son choix de faire alterner scènes drôles et scènes larmoyantes ou choquantes trouve sa raison d’être dans le discours politique même du film.

J’y vois même, personnellement, un lien avec ce que faisaient les cinéastes soviétiques des années vingt, Vertov et Eisenstein principalement. Ainsi le choix d’associer comédie et tragédie évoque, dans une certaine mesure, le « montage des attractions » eisensteinien qui avait pour fonction de créer un choc visuel – et donc une prise de conscience du spectateur – en collant deux plans sans liens spatio-temporels. Le film fonctionne en partie comme cela mais à une échelle plus grande (non pas de plan à plan mais de séquence à séquence). De la même manière, Moore utilise plusieurs fois dans son film un « contrepoint sonore » pour créer un décalage entre l’image et le son et susciter ainsi une prise de conscience (je pense ici aux plans montrant des irakiens morts associés à la chanson « burn motherfukers, burn »). Par ailleurs, tout au long du film, Moore adopte une lecture dialectique des événements en opposant constamment les dirigeants (le gouvernement Bush et les hommes riches et blancs) et le peuple américain (beaucoup de Noirs) présenté comme une victime de la politique républicaine. C’est très net dès le début du film, mais aussi tout au long des deux heures de projection. Et ceci est parfaitement pensé et construit, à telle enseigne que Fahrenheit pourrait presque être qualifié de film marxiste, tant il en revient toujours à la lutte des classes. A chaque souffrance du peuple répond ainsi dans le montage la suffisance des Puissants. D’ailleurs, Moore « emprunte » encore ici aux soviétiques, en montrant par exemple la détresse des « gens ordinaires » filmés en gros plan (Eisenstein avait en son temps théorisé sur ce type de « gros plan pathétique » à même de susciter la sympathie et l’adhésion du spectateur pour la cause des opprimés).

Tout cela pour dire que Fahrenheit est un film particulièrement maîtrisé et efficace qui utilise toutes les ressources de la mise-en-scène (musique ironique, temporalité variable, ponctuation émotionnelle, mélange des registres, montage didactique…) pour faire passer son message. Doit-on pour cela l’en blâmer ? Je ne crois pas, car c’est le lot de toutes les productions audiovisuelles que nous consommons à longueur de temps. Sauf qu’ici Fahrenheit ne cache nullement ses intentions politiques anti-Bush. Et en cela, son projet est, me semble-t-il, plus honnête que la plupart…

© RD2008

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