Sweet Sweetback’s Baadasssss Song : le Black Power classé X

Sweet Sweetback’s Baadasssss Song de Melvin Van Peebles (USA, 1971)

Si ce film au titre à dormir debout n’est certainement pas le premier réalisé par un Noir américain, il est assurément en revanche le plus politique et le plus sulfureux. Il fut d’ailleurs classé X à sa sortie (c’est à dire interdit au moins de 17 ans) autant pour ses scènes à caractère érotique et pour son discours radical. Produit de façon entièrement indépendante par Melvin Van Peebles, à la fois acteur principal, scénariste et compositeur, Sweet Sweetback’s Baadasssss Song évoque la prise de conscience politique d’un marginal des bas-fonds qui, après avoir sévèrement molesté deux policiers blancs qui passaient à tabac un jeune Noir, prend la fuite jusqu’à la frontière mexicaine. Le projet de Van Peebles était de réaliser un film coup-de-poing, mais aussi un manifeste pour un cinéma noir décomplexé jusque dans son esthétique. Aussi la réalisation s’affirme-t-elle originale, brute, « sauvage », semi-expérimentale (faux raccords, solarisation, dédoublement de l’image) et très rythmée (la musique soul-funk est omniprésente). Autant de paramètres formels mis au service d’un discours radical noir et antibourgeois. Ajoutons que le héros, qui ne prononce pas plus de dix mots dans tout le film, ne fait que « courir, se battre et baiser », les trois conduites de base dans le ghetto selon Van Peebles. Baiser surtout, comme pour affirmer sa virilité retrouvée et l’exhiber au reste du monde.

 

 

Atypique, révolté, provocateur, Sweet Sweetback’s Baadassss Song colle parfaitement à l’air du temps. D’ailleurs, le film fait un tabac, principalement auprès de la jeunesse noire du Black Power lassée des personnages hollywoodiens d’Oncle Tom incarnés par Sidney Poitier. Huey Newton consacre plusieurs pages au film dans le journal du Black Panther Party et exige que tous ses membres aillent le voir. En peu de temps, Van Peebles devient ainsi le symbole de la fierté noire et de la résistance au système blanc, image d’agitateur qu’il cultive volontiers en déclarant notamment : « de tous les moyens mis en œuvre par le Blanc pour nous exploiter, le plus dommageable est la façon dont il s’y est pris pour détruire notre propre image ». Il ira même jusqu’à écrire une lettre enflammée à l’intention de Jack Valenti, le président de la MPAA (Motion Picture Association of America) pour contester la validité et l’habilitation de la commission de censure à juger des films afro-américains et à attribuer le classement X à son film, allant jusqu’à le menacer de poursuite judiciaire pour violation des lois anti-trusts et concurrence déloyale. Mais Sweetback restera tout de même classé X, ce qui en fin de compte servira le film. Van Peebles en fera un slogan publicitaire, affichant « rated X by an all-white jury » à la fois sur l’affiche du film et sur la pochette du disque édité chez Stax. La suite de l’aventure sera cependant moins triomphante. Le cinéaste sera plus ou moins « blacklisté » et ne pourra plus mener à terme ses autres projets cinématographiques. Dans le même temps Hollywood s’empare de ce succès providentiel qu’il exploitera jusqu’à l’excès en produisant à la chaîne des films « black » – non sans en avoir supprimé au préalable tout discours politique radical – donnant ainsi naissance à ce qui allait devenir la Blaxploitation.

© RD2006

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *