L’Hollywood de Peter Biskind

Mon Hollywood (Gods and Monsters) de Peter Biskind (Le Cherche Midi, 2011)

Que je suis mauvaise langue ! Voilà plus de quatre ans je chroniquais sur mon blog ce livre de Peter Biskind, que j’avais eu la chance de lire dans sa version originale, en concluant laconiquement mon billet par « malheureusement ce livre, comme son premier d’ailleurs, ne sera, à n’en pas douter, jamais traduit en français ». J’avais tord ! (enfin, qu’à moitié puisque son premier ouvrage n’a toujours pas été traduit…). En effet Le Cherche Midi a depuis fait paraître la version française de Gods and Monsters – une compilation d’articles percutants écrits entre 1973 et 2003 – sous le titre de « Mon Hollywood ». Rappelons ici que l’éditeur, fidèle à son auteur à succès, a déjà fait paraître deux ouvrages de référence de Biskind, Le Nouvel Hollywood en 2002 et Sexe, mensonges et Hollywood en 2006. Voilà, tout ça pour dire qu’il faut impérativement lire ce bouquin parce qu’il offre une autre manière d’aborder les films. Mais comme je n’ai pas encore lu la version française et que mes souvenirs sur la question datent un peu, je vais faire comme Biskind et vous donner à lire du réchauffé, à savoir un billet écrit en novembre 2008…

« Cet été j’étais à San Francisco et bien sûr le premier endroit dans lequel je me suis rendu est le quartier de Haight-Ashbury, épicentre de la contre-culture des années soixante. Après avoir erré là quelques heures sans vraiment savoir ce que je cherchais, je suis entré dans une librairie et mon regard a aussitôt été attiré par une couverture aux couleurs psychédéliques sur laquelle on pouvait vaguement reconnaître le visage de Brando dans Le Parrain et à côté duquel deux mots se détachaient : « Peter Biskind ». Je connaissais cet auteur pour avoir dévoré quelques années auparavant son Nouvel Hollywood traduit en 2002 chez le Cherche Midi, plongée hallucinante dans l’univers déjanté des movie brats qui révolutionnèrent le cinéma hollywoodien dans les années 70 (les Coppola, Hopper, Scorsese, De Palma, Ashby, Bogdanovitch…). J’avais aussi lu son Sexe, mensonges et Hollywood (Le Cherche Midi, 2006) mais avec beaucoup moins d’attention. J’avais en effet trouvé sa charge anti-Redford et anti-Miramax moins passionnante et surtout plus amère. Du reste, pour moi, Biskind demeurait associé aux tumultueuses années soixante-dix et je l’imaginais un peu comme un Lebowski cinéphile, non pas fan inconditionnel des Creedence mais plutôt de Hal Ashby (l’un n’empêchant pas l’autre, bien au contraire). D’ailleurs le bonhomme fut durant les années soixante un militant pacifiste convaincu et acharné.

Diplômé de littérature mais féru de cinéma, il se destina même dans un premier temps à la réalisation de films militants, mais dut très vite se rendre à l’évidence que l’exercice était trop onéreux. Il se dirigea donc vers la critique cinématographique, publiant notamment pour des revues de gauche comme Cineaste ou Jump Cut et, occasionnellement, dans Rolling Stone (notamment  pour un article sur les Weathermen filmés par De Antonio). Avec les années 80, Biskind mettra cependant quelque peu en veilleuse son enthousiasme politique pour prendre la direction du magazine Premiere auquel il collaborera douze années durant. Ce n’est qu’à partir du moment où il quitta la célèbre revue people qu’il retrouva pour ainsi dire toute sa liberté et entama la rédaction d’un projet qui le tenait à cœur depuis quelques temps : explorer les dessous rocambolesques du monde du cinéma qu’il connaissait tant.

Mais revenons à mon épisode californien et à Gods and Monsters. J’achète donc ce livre au titre prometteur – sous titré « 30 ans d’articles sur les films et la culture par l’un des auteurs les plus incisifs d’Amérique » – et au prix dérisoire de deux dollars (d’occasion), et là je découvre un ton, un discours et une manière d’aborder le cinéma que j’envie à Biskind mais aussi aux Américains en général. Comment dire… Il n’existe pas à ma connaissance d’équivalent français à ce que j’ai pu lire dans ces pages, comme par exemple cet article intitulé « Machisme et classe ouvrière hollywoodienne » paru en 1980 dans la revue Socialist Review et qui montre comment dans les années 70, des films comme Le Parrain, Rocky ou encore Saturday Night Fever ont participé – inconsciemment ? – à la restauration de la virilité mâle malmenée par les luttes des sixties (féministes, noires, gays). Ailleurs l’auteur évoque la « politique du pouvoir dans Sur les quais », le discours idéologique des films de SF des années 50, la vogue douteuse qui accompagna la série Holocaust, ou encore le discours équivoque d’un film « prolétarien » comme Blue Collar. Voilà, c’est ça Biskind, un auteur décomplexé pour qui « tout est politique » à commencer par le cinéma, et qui ne se cache pas derrière des considérations ésotériques pour dire toute sa passion des films et nous rappeler constamment que le cinéma c’est la vie. En parcourant ces pages, dont les plus anciennes remontent à 1973, je réalise le fossé qui sépare la critique française de l’américaine et je me dis que, malheureusement, ce livre comme son premier d’ailleurs, intitulé « Voire c’est croire : comment Hollywood nous a dit de ne pas nous faire de soucis et d’aimer les fifties » (paru en 1983) ne sera, à n’en pas douter, jamais traduit en français. Dommage ».

Livres de Peter Biskind :

Seeing Is Believing: How Hollywood Taught Us to Stop Worrying and Love the Fifties, Owl Books, 1983,

Godfather Companion: Everything You Ever Wanted to Know About All Three Godfather Films, Harpercollins, 1991,

Le Nouvel Hollywood : Coppola, Lucas, Scorsese, Spielberg… la révolution d’une génération (Easy Riders, Raging Bulls:  How the Sex-Drugs-and-Rock’N’Roll Generation Saved Hollywood), Le Cherche Midi, 2002,

Sexe, Mensonges & Hollywood (Down and Dirty Pictures : Miramax, Sundance, and the Rise of Independent Film), Le Cherche Midi, 2006,

Mon Hollywood (Gods and Monsters: Movers, Shakers, and Other Casualties of the Hollywood Machine), Le Cherche Midi, 2011.

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