Hal Ashby, un hippie à Hollywood

250px-Peace_sign.svgComme toute discipline académique, l’histoire du cinéma a édifié au fil des ans son panthéon des « chefs-d’œuvre » incontournables et immortels dans lequel figurent les œuvres et les auteurs essentiels. Est-il besoin de rappeler que ceux-ci ont été intronisés par un collège de spécialistes habilités à juger de ce qui est « beau » ou « bon » et de ce qui ne l’est pas ? Aussi, comme dans toute sélection, il y a les heureux élus et les autres : les amuseurs, les besogneux, les tâcherons, les copistes, les atypiques et les mal-aimés… Parmi ces derniers figure assurément Hal Ashby. Qui ça ? Hal Ashby ! – dont vous trouverez peut-être, à force de persévérance, une notice laconique sur le Net du style : « Monteur et réalisateur américain né le 2 Septembre 1929 à Ogden, Utah, USA, décédé le 27 Décembre 1988 à Malibu, Californie, USA ». Et pas grand-chose de plus, ni sur Wikipedia, ni sur Allociné…

Je dois personnellement à Peter Biskind la découverte de cet auteur méconnu et, disons-le, injustement oublié des livres d’histoire du septième art. C’est en effet en lisant Le Nouvel Hollywood (1) que j’ai approché l’œuvre et la vie de ce hippie quadragénaire qui réalisa au cours des années 70 une poignée de films singuliers et engagés. Citons parmi ses œuvres les plus célèbres Harold et Maude (1970) qui évoque l’histoire d’amour improbable entre un adolescent suicidaire et une septuagénaire loufoque, En route pour la gloire (1976), adaptation de l’autobiographie de Woody Guthrie, héraut de la protest-song et père spirituel de Bob Dylan, ou encore Retour (1978) l’un des premiers films hollywoodiens à évoquer le trauma post-Vietnam.

Un auteur intéressant donc, ne serait-ce que parce qu’il a su si bien brosser le portrait tout en nuance de ces tumultueuses et riches années 70. Et pourtant, force est de constater que l’œuvre d’Ashby suscite toujours le même type de réactions embarrassées et condescendantes de la part des critiques. Au mieux elle dérange, au pire elle indiffère. Ecoutons les quelques rares spécialistes hexagonaux qui ont daigné s’exprimer sur la question : pour Christian Viviani par exemple, Harold et Maude souffre d’une « mise-en-scène superficielle » (2), argument que reprennent  Coursodon et Tavernier (3) au sujet de La Dernière corvée. Freddy Buache (4) parle lui de « frivolité » au sujet de Shampoo avant de déplorer que Retour ne soit au final que du « strict divertissement populaire ». Ailleurs, les auteurs de 50 ans de cinéma américain se lâchent, condamnant successivement la « fausse originalité » de Harold et Maude, le ton « faussement moderne » et le scénario « terriblement prévisible » de La Dernière corvée ou encore l’« autosatisfaction envahissante », le « libéralisme fabriqué » et l’« ironie misogyne assez facile » de Shampoo. Quant à Retour – l’un des films qui m’ont le plus ému dans ma vie de cinéphile – leur jugement est sans appel puisqu’il leur « parait complètement dénué de conscience » (« refus d’aborder les problèmes, mièvrerie sentimentale, humanisme simplificateur »). Je pense au contraire que Retour est le meilleur film sur le traumatisme lié à la guerre du Vietnam, le plus juste parce que le plus honnête. Mais bien que nommé en 1979 aux Oscars, il fut supplanté par Voyage au bout de l’Enfer qui lui, pour le coup, a un réel point de vue… réactionnaire.

Alors pourquoi tant d’incompréhension  et de condescendance ? Est-ce simplement parce que, comme l’écrit Peter Biskind, Ashby a eu le malheur de mourir un peu trop tôt. Je hasarde une autre explication : et si Hal Ashby était tout simplement un cinéaste atypique et insaisissable, un hippie qui évolue en dehors de la norme, des codes et des usages en vigueur. Par exemple, Ashby est-il un « Auteur » (Buache le classe dans le chapitre « La volonté d’être auteur ») ou un modeste artisan hollywoodien comme le suggère plus loin le même Buache au sujet de Retour ? L’homme est-il pareillement un humaniste ou un misanthrope ? Ces films, en effet, même s’ils traitent de sujets engagés adoptent le plus souvent une sorte de distanciation cynique qui n’engage pas toujours à l’empathie. D’ailleurs c’est toute son œuvre qui entretient comme une aura d’étrangeté ésotérique qui ne laisse guère de prise à l’analyse. J’en veux pour preuve ce reproche, souvent formulé par les critiques cités, qui évoque une « absence de réel point de vue » dans ses films. Mais est-ce un défaut ou au contraire un atout ?

Je pense surtout qu’Asbhy est un ovni, un auteur décalé, hors-norme qui appartient davantage au milieu de la contre-culture et du rock qu’à celui du cinéma. Son œuvre repose sur une temporalité et une approche du récit très personnelles qui doivent beaucoup à la musique pop des sixties (B.O. de Cat Stevens pour Harold et Maude, de Paul Simon pour Shampoo, de Guthrie pour En route pour la gloire, des Stones pour Retour…). Il est même l’un des premiers, avec Hopper ou Scorsese et avant Spike Lee, à avoir utilisé la musique comme fond sonore sur tout un film (notamment dans Retour). Il réalisera d’ailleurs un docu-concert des Rolling Stones en 1983 (Let’s Spend the Night Together) et, d’une certaine manière, connaîtra le destin tragique d’une rock star (reclus, paranoïaque, drogué).

Voilà, pour moi l’incompréhension dont a été victime Ashby est lié à son incapacité à s’adapter au monde réel et, en ce sens, il est à l’image de tous ses personnages : décalé, anticonformiste, contestataire et socialement inadapté, une sorte de Mister Chance du cinéma en somme. Personnellement, outre ses sujets tellement en prise avec cette décennie que j’affectionne particulièrement, je retiendrai du cinéaste son talent de directeur d’acteurs. Il a en effet su révéler le meilleur des  personnalités avec lesquelles il a travaillé : Jack Nicholson dans La Dernière corvée, Warren Beaty dans Shampoo, John Voight et Jane Fonda dans Retour (qui reçurent tous deux un Oscar pour leur prestation) ou Peter Seller dans Bienvenue Mister Chance.

Il n’en reste pas moins que l’œuvre d’Ashby appartient résolument au passé – et, d’une certaine manière, a même « mal vieilli » parce qu’elle est intimement liée à son époque. Pour autant, cette œuvre singulière gagne à être (re)découverte parce qu’elle éclaire d’un jour nouveau ce que fut l’Amérique et le Nouvel Hollywood des années 70, dont elle est, en quelque sorte, le point aveugle.

Régis Dubois ©RD2008-2013


(1) Le Cherche-Midi éditeur, 2002.

(2) Dans le Dictionnaire du cinéma Larousse (J.L. Passek), p. 112.

(3) Dans 50 ans de cinéma américain, Omnibus, 1995, p. 283-286.

(4) Dans Le cinéma américain (1971-1983), L’âge d’homme, 1985, p. 82-85.

 

 

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