L’histoire du rock’n’roll racontée par le cinéma

Le cinéma a eu un bébé et il s’appelle rock’n’roll Enfants terribles du XXe siècle – l’un a près de 120 ans, l’autre presque 60 – ces deux expressions du génie populaire et de la culture de masse n’ont cessé, depuis maintenant plus d’un demi-siècle, d’entretenir des relations incestueuses. Elvis, pour ne citer que lui, était un cinévore avéré, un fan inconditionnel de Marlon Brando (L’Equipée sauvage) et de James Dean (La Fureur de vivre) et un acteur hollywoodien… malheureusement gâché. Et les exemples de chanteurs-acteurs ne manquent pas dans l’histoire de la pop music : John Lennon, Mick Jagger, David Bowie, Bob Dylan, Iggy Pop… C’est donc à un panorama du ciné-rock, genre prolifique s’il en est, que je vous convie ici, une manière d’histoire du rock’n’roll (des années 50) vue à travers les nombreux “biopics” (films biographiques) sur les rock stars qui ont aussi fait l’histoire du 7eme art.

 

A l’origine étaient le folk et le blues

Si l’on a retenu l’année 1954 et le premier enregistrement du King pour faire débuter l’histoire du rock, on ne peut raisonnablement pas ignorer le blues et le folk dans l’élaboration de ce qui deviendra le rock’n’roll. Concernant le blues (qui n’est autre, en fait, que du rock’n’roll joué sur un rythme plus lent), rien de notable n’a été réalisé avant le lancement du cycle The Blues par Martin Scorsese. De la demi-douzaine de projets produits, je ne retiendrai que le plus réussi à mes yeux, The Soul of a Man (W. Wenders, 2004) qui a le mérite d’évoquer le destin emblématique de trois grands oubliés du blues rural, Skip James, Blind Willie Johnson et J.B. Lenoir. A travers des reconstitutions très convaincantes (filmées à la manière de l’époque) et un récit émouvant, ce docu-fiction pose un jalon essentiel dans la compréhension de la genèse du Rock (on pourrait aussi conseiller le doc moins réussi Du Mali au Mississippi de Scorsese pour ses vertus pédagogiques) et semble être un bon point de départ pour ce qui va suivre.

Parallèlement au développement du blues rural au Sud des États-Unis,  une autre forme d’expression, originaire celle-ci des lointaines contrées d’Europe, va cohabiter avec le blues. Il s’agit du folk (avec toutes ses variantes : country, hillbilly, honky tonk…) autrement dit de la musique de redneck et de white-trash (population blanche pauvre). La confusion entre blues et folk perdurera longtemps, en partie entretenue par l’un des pères de ce genre musical fécond, le grand Leadbelly. Comme le raconte Gordon Parks dans son film éponyme, Leadbelly (1976, interprété par Roger Mosley alias “Terry” de Magnum), Huddie Ledbetter n’eut pas une vie facile. Plusieurs fois condamné aux travaux forcés, ce chanteur noir de solide corpulence commence à enregistrer au milieu des années 30 après avoir été découvert par les ethnomusicologues John et Alan Lomax. Même s’il ne connaîtra jamais un grand succès commercial, il comptera indéniablement parmi les grands noms du folk et de la protest song aux côtés de Pete Seeger et de Woody Guthrie. Pour l’anecdote, Nirvana reprendra son titre Where Did You Sleep Last Night (aka My Girl) sur l’Unplugged de MTV.

Woodie Guthrie, l’autre géant du folk – et père spirituel de Bob Dylan – a aussi eu droit aux faveurs du 7e Art la même année dans En route pour la gloire de Hal Ashby (1976) avec dans le rôle titre un David Carradine (alias Mr Kung-Fu ou Mr Kill Bill) inspiré. Le film est bien mieux maîtrisé (là où Leadbelly souffrait d’une esthétique trop télévisuelle, le film de Ashby profite d’une très belle photo rétro signée Haskell Wexler, oscarisé pour l’occasion) dans son évocation des mésaventures musicales de ce hobo engagé au grand cœur, trop intègre pour réussir dans l’Amérique de la grande dépression. Politique, En route pour la gloire l’est assurément, et nous rappelle combien les racines du rock demeurent éminemment contestataires.

Le blues d’un côté, le folk de l’autre, il ne manquait plus que le King pour allumer l’étincelle du rock’n’roll et mettre le feu aux poudres de l’oncle Sam. Mais une étape essentielle restait encore à franchir : l’électrification. Et cette réussite on la doit assurément aux pionniers du Chicago Blues, qui de Muddy Waters à Chuck Berry ont littéralement inventé le Rock’n’Roll. Un film parle justement de cet épisode crucial de la préhistoire du rock, il s’agit du récent biopic intitulé Cadillac Records (Darnell Martin, 2008) qui retrace la carrière de Leonard Chess (ici Adrien Brody), fondateur du label de blues Chess Records. Cette production hollywoodienne nous donne ainsi l’occasion de découvrir à l’écran – dans des rôles secondaires mais somme toute consistants – toute une pléiade de grands noms du blues électrique, de Muddy Waters (belle prestation de Jeffrey Wright) à Chuck Berry (Mos Def) en passant par Etta James (interprétée ici par la chanteuse Beyoncé). Au final le résultat est plus qu’honorable et rend un bel hommage à ces monstres sacrés (il était temps !). Il faut aussi signaler l’existence d’un film similaire, étonnamment produit au même moment et qui raconte la même histoire, intitulé Who Do You Love (Jerry Zaks, 2008), dont la sortie a du coup été repoussée.

 

Et le King fut !

Aussi étonnant que cela puisse paraître, Elvis n’a pas encore eu droit à un long métrage de cinéma digne de ce nom. Alors, heureusement, il existe ce téléfilm de 2h30 plutôt méconnu, bien que culte pour certains, réalisé par John Carpenter (juste après Halloween), un film donc sobrement intitulé en français Le Roman d’Elvis (1978). Avec un titre pareil et vues les circonstances de sa production (l’année suivant la mort du King), on se doute bien que ce biopic n’ira pas sortir les dossiers compromettants concernant la défunte star pas encore complètement refroidie. Pour autant, et malgré une reconstitution plutôt cheap, le résultat se laisse regarder sans faim, et ceci grâce avant tout à la prestation d’un Kurt Russell en très grande forme (un rôle qui lance sa carrière), un Kurt qui a dû pour l’occasion passer pas mal de temps devant son miroir pour reproduire la célèbre moue narquoise et les déhanchements torrides du roi du rock. Et la ressemblance en devient pour le moins troublante.

Au fait, petit rappel : Elvis c’est l’histoire d’un pti’gars de la campagne, amoureux de sa mère et de la musique noire et qui, un jour, entre aux studios Sun de Memphis et à qui on demande « ça ressemble à quoi ce que tu joues », ce à quoi le jeune insolent répond du tac au tac : « ça ne ressemble à rien ». La suite ne sera alors qu’une succes story, la plus fulgurante de l’histoire du rock, jusqu’à la déchéance de la star, sur laquelle le téléfilm de Carpenter fait totalement l’impasse puisqu’il débute et se termine sur le comeback réussi de 1969. Même si le scénario vaut de l’or, Le Roman d’Elvis se situe quand même loin, très loin, de biopics musicaux comme Great Ball of Fire, La Bamba, Walk the Line ou Ray qui lui ravissent incontestablement le trône. Alors bien sûr les fans préféreront sans aucun doute se tourner vers des films avec des vrais morceaux d’Elvis dedans, à commencer par le plus rock’n’roll de tous, le bien nommé Rock du bagne (1957). Rappelons ici que Presley a quand même tourné dans 27 longs-métrages, dont peu cependant méritent vraiment le détour.

En fait il faut attendre dix ans de plus pour que la télévision (encore) évoque le côté sombre de la star. Ce sera Elvis and Me (1988) écrit par la veuve du chanteur, Priscilla Beaulieu Presley, d’après son best-seller autobiographique paru l’année précédente. En deux fois deux heures, l’actrice de sitcom (Dallas) revient sur la période 1959-1977, sa rencontre avec le King en Allemagne, sa vie cloîtrée à Graceland parmi la « mafia de Memphis », les pilules, les tromperies à répétition, la jalousie maladive de son mari et son obsession de la garder pure en ne la touchant pas, puis le divorce et la déchéance… A vrai dire, la réalisation de Larry Peerce s’est tellement centrée sur son personnage principal féminin que la figure d’Elvis paraît carrément bâclée. L’obscur acteur télé qui l’incarne manque cruellement de présence et n’a définitivement aucun rapport avec l’original. Sans compter qu’il est montré sous son plus mauvais jour. Seuls aspects positifs de ce téléfilm tout à la gloire de son héroïne-scénariste, la B.O. interprétée par un talentueux imitateur et, côté mise en scène, le choix de ponctuer le récit d’images d’archives privées et publiques pour resituer les contextes socio-historiques.

D’autres téléfilms sont aussi à signaler, tous aussi peu indispensables les uns que les autres, Elvis and the Beauty Queen (1981) qui évoque les années post-Priscilla (1972-1976), Elvis and the Colonel (1993) qui revient sur la relation entre Elvis et son énigmatique manageur le colonel Parker, ou encore Elvis Meets Nixon (1997) qui retrace le célèbre épisode de la Maison Blanche sur un mode semi-humoristique. Signalons enfin la production récente d’un autre téléfilm de presque trois heures, intitulé Elvis, une étoile est née (CBS, 2005) avec dans le rôle-titre un Jonathan Rhys-Meyers à la ressemblance là aussi très lointaine (qui a même fait l’économie de la célèbre banane gominée) et qui n’apporte pas grand chose à la légende, si ce n’est de la faire découvrir aux plus jeunes. Force est donc de constater que l’ensemble manque cruellement de folie rock’n’rollesque. Dommage. Le King méritait mieux…

 

Rock and Roll Hall of Fame

La deuxième moitié des années 50 voit l’explosion du rock’n’roll avec Elvis Presley, Chuck Berry, Little Richard, Jerry Lee Lewis, Buddy Holly, Bo Diddley, Carl Perkins et bien d’autres. Le cinéma s’empare très vite du phénomène, comme en témoigne un film comme La Blonde et moi (Frank Tashlin, 1956) dans lequel apparaissent, entre autres, Gene Vincent, Fats Domino, les Platters ou Little Richard qui jouent leur propre rôle lors d’interludes musicales. Sans compter bien sûr les films avec Elvis, en particulier les premiers (Loving You, Le Rock du bagne, King Creole). Mais le rock’n’roll ne durera qu’un temps très bref. Alors même que la décennie n’est pas encore terminée, la plupart des pionniers disparaissent de la scène médiatique d’une manière ou d’une autre : Elvis part pour l’armée en Allemagne, Little Richard entre dans les ordres, Jerry Lee Lewis voit sa carrière ruinée après avoir épousé sa cousine de 13 ans, Chuck Berry se retrouve derrière les barreaux pour détournement de mineure, Eddie Cochran, Buddy Holly et Ritchie Valens se tuent dans des accidents de voiture ou d’avion… Sale temps pour le rock. Comme si les bien-pensants avaient réussi à reprendre le contrôle de leurs chères têtes blondes. Dès lors, la musique pop passera à la moulinette de producteurs sans scrupule qui en feront de la guimauve aseptisée… jusqu’à l’irruption de la tonitruante scène R’n’B anglaise, vers 1963-1964, mais c’est une autre histoire.

Pour l’heure le rock’n’roll original est bel est bien mort et va très vite être rangé au rayon has been jusqu’à se vernir d’une aura nostalgique bien inoffensive (cf. American Graffiti de George Lucas en 1973). C’est dans ce contexte que vont apparaître des biopics télévisés, de qualité certes, mais somme toute “gentillets”. A commencer par Le Roman d’Elvis (J. Carpenter, 1978) déjà cité ou The Buddy Holly Story (Steve Rash, 1978) avec Gary Busey dans le rôle du rocker texan aux lunettes épaisses si caractéristiques. Un film comme La Bamba (1987), évoquant la vie tragique du rocker latino Ritchie Valens mort à dix sept ans à peine, relève encore de la même démarche hagiographique, même si le propos du cinéaste Luis Valdez  se double ici d’une revendication identitaire, chose encore bien rare en ce milieu des années 80. Qui plus est, la mise en scène de Valdez et surtout l’interprétation de Lou Diamond Philips figurent assurément parmi les grandes réussites du genre (personnellement, c’est ce film qui, ado, m’a donné le goût du R’n’R). Mais s’il est une œuvre qui a su le mieux capter l’essence du rock’n’roll, avec son énergie débordante et ses excès en tous genres, c’est encore Great Ball of Fire (Jim McBride, 1989) sur la vie du déjanté Jerry Lee Lewis interprété avec brio (et un sacré brin de folie) par un Dennis Quaid littéralement habité par l’esprit démoniaque du “Killer”. A ces deux réussites, il faut aussi ajouter le récent Walk the Line (James Mangold, 2006) qui bien qu’évoquant la vie d’un chanteur de country n’en demeure pas moins un bel exemple de biopic rock’n’rollesque à succès. D’ailleurs, Johnny Cash ne faisait-il pas partie du fameux “million dollar quartet” aux côté d’Elvis, de Carl Perkins et de Jerry Lee Lewis ?

Parallèlement à la prestation remarquée de Joaquin Phoenix en chanteur country-rock hanté par ses démons, il faut souligner la prestation tout aussi spectaculaire de Jamie Foxx dans Ray (Taylor Hackford, 2005), belle réussite s’il en est qui n’épargne pas non plus son personnage en montrant pareillement les ravages du succès et les excès qu’il encourage. C’est un Ray Charles génial (il ne portait pas son surnom de “Genius” pour rien) mais aussi très humain auquel Foxx a donné corps, et l’Oscar qu’il reçut pour l’occasion est largement mérité. Remarquons cependant que les rockers noirs demeurent les grands oubliés de ces biopics, à commencer par l’incontournable Chuck Berry qui a pourtant connu une existence pour le moins agitée (mais qui est toujours en vie à 86 ans – est-ce la raison ?). Hormis Ray (qui évoque d’ailleurs davantage le milieu du Rythm’n’Blues que celui du Rock’n’Roll) il n’existe à ma connaissance quasiment rien sur les stars noirs comme par exemple Fats Domino, Bo Diddley, Chubby Checker ou Jimi Hendrix. Ou alors à considérer que Tina Turner (cf Tina de B. Gibson en 1993) ou les artistes Motown (cf. The Five Heartbeats de R. Townsend en 1991 ou Dreams Girls de B. Condon en 2007) sont à classer au rayon rock. Ceci dit, en termes de classification pop-rock, il n’est pas toujours facile de s’y retrouver. Signalons toutefois, en guise de mince consolation, ce téléfilm The Little Richard Story produit par la NBC et réalisé par le cinéaste noir Robert Townsend en 2000. Enfin le tableau ne serait pas complet si nous ne signalions pas cet autre téléfilm intitulé Mr Rock’n’Roll : The Alan Freed Story (1999) qui retrace la courte et turbulente existence de celui qui “inventa” le rock’n’roll, le DJ blanc Alan Freed, qui fut le premier à promouvoir des artistes noirs sur les radios mainstream et qui, selon l’histoire, baptisa ce nouveau son diabolique le “Rock’n’Roll”.

(to be continued…)

Régis Dubois

©RD2009-2013

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