New-Jack cinema : le cinéma afro-américain des années 90

New-Jack cinema : sortir ou non du ghetto ? Le cinéma afro-américain des années 90 de Charlotte Aristide (The Book Edition / Le Sens des Images, 2013, 196 p., 15 euros)

« Je suis devenue ciné-spectatrice avec les films hollywoodiens des années 90, et ai été marquée particulièrement par le cinéma afro-américain de la même période. J’ai construit en partie mon identité culturelle par rapport à ces films, tout comme la génération d’Antillais à laquelle j’appartiens ».

A travers une observation méticuleuse de onze films emblématiques du cinéma afro-américain des années 1990 – de New Jack City (1991) à Clockers (1996) en passant par Boyz’N the Hood (1991) et Menace II Society (1993) – époque où apparaît un authentique cinéma noir centré sur les problèmes sociaux du ghetto (et regroupé au sein du genre « New Jack cinema »), l’auteure analyse les thèmes de ces œuvres (décors, personnages, intrigues…) pour au final brosser un saisissant portait de la société afro-américaine de cette époque. Une étude sociologique appliquée au cinéma qui nous rappelle que le 7eme art est aussi et avant tout le produit d’une société et un puissant révélateur de ses us et coutumes à un moment donné de son histoire.

Après un DEA de cinéma à la Sorbonne Nouvelle (Paris III) en 2002, Charlotte Aristide décide de partir enseigner l’analyse filmique à des étudiants en audiovisuel dans son département d’origine, la Guadeloupe. Elle continuera par la suite de mettre à profit les approches socio-historiques, gender studies et cultural studies dans son activité d’enseignement de la littérature dans un lycée français à l’étranger.

3 questions à Charlotte Aristide :

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1) Vous dites dans votre introduction que ce cinéma a joué un rôle dans la construction de votre identité, pouvez-vous nous expliquer en quoi ? 

La culture antillaise est un métissage issu d’une histoire douloureuse, la colonisation, et ce paradoxe qu’elle vit au quotidien, descendre à la fois de l’oppresseur (ce qu’elle reconnaît rarement) et de l’opprimé, ce qui est la cause d’une quête insatiable de repères identitaires, de modèles auxquels s’identifier. Je suis pour ma part issue d’un métissage direct, ma mère étant, pour le dire crument, une Blanche du Périgord en exil dans les Antilles, et mon père un Noir des Antilles françaises dont la famille est déjà très métissée : contrairement à d’autres mes pairs, natifs de la Guadeloupe, je n’ai pas eu d’autre choix que d’accepter cette double culture qui incarne si bien le paradoxe symbolique oppresseur/opprimé. Pendant que mes camarades de classe au lycée s’identifiaient clairement aux personnages des films des ghettos afro-américains à travers leur attitude, leur façon de s’habiller, la musique qu’ils écoutaient, un certain rapport à l’autorité, je vivais de mon côté un dilemme et une contradiction qui m’ont plus portée à questionner ces films et la représentation qu’ils font, et le rôle qu’ils jouent dans l’inconscient collectif.

2) Pourquoi ne pas avoir poursuivi avec une thèse comme vous l’annoncez dans l’introduction ? Diriez-vous que l’université française n’est pas très réceptive aux approches sociologiques sur le cinéma ?

Absolument, et elle l’est encore moins aux approches « gender studies » et « cultural studies » auxquelles j’ai été initiée par Noël Burch à l’université de Lille 3 où j’ai commencé mon cursus en cinéma au niveau de la licence. Mais il me semble en effet que l’université française est assez conservatrice, que les travaux les plus valorisés sont en rapport à l’esthétique ou l’histoire, et que la sociologie qui pourtant est mieux adaptée à l’analyse des discours est un peu son parent pauvre. Cependant, si je n’ai pas poursuivi avec une thèse, c’est plus parce que je ne me suis pas sentie libre de pourvoir orienter mes recherches comme je le souhaitais (je voulais étendre mon analyse à l’identité afro dans le cinéma en général), que mes directeurs de recherche n’étaient pas les personnes indiquées pour me guider dans une approche sociologique (alors qu’ils étaient intéressés par ce que je pouvais leur apporter précisément du point de vue de mon approche, mais aussi du thème qui était alors très peu traité), et que la recherche universitaire en France en général m’a semblé être un milieu où s’exerce beaucoup la corruption intellectuelle, l’abus et où les réseaux jouent un rôle élitiste (pour être publié entre autre). Enfin, et surtout, la recherche, qui me semble toujours une activité indispensable à l’enrichissement personnel et à l’évolution de nos sociétés, dans tous les domaines, ne répondait pas alors à mon besoin d’action, mon besoin de changement rapide et radical, mon besoin d’avoir un impact direct et efficace sur le monde dans lequel nous vivons.

3) Quelle est votre regard sur le cinéma noir d’aujourd’hui, post-new-jack donc ?

Je trouve que le cinéma produit et réalisé par des cinéastes afro aujourd’hui, que ce soit aux États-Unis ou ailleurs, est plus libre et plus divers, de ses thématiques et de ses formes de représentations. Je pense que la phase « new-jack » a sans doute été nécessaire pour arriver à la situation actuelle. Mais je crois qu’il y a encore beaucoup à faire, surtout en France où le cinéma reste très « chasse gardée » des hommes et des Blancs. Il ne faut pas s’étonner qu’il soit parfois si ennuyant ou répétitif : si la politique des producteurs et des organismes financiers qui investissent dans le cinéma, est de donner la priorité à la rentabilité d’un film dont ils supposent qu’il aura du succès parce qu’il n’est qu’une variation de ce qui a déjà été fait, premièrement ils ne font pas mieux que les blockbusters hollywoodiens qui ressassent depuis des décennies les mêmes schémas narratifs et les mêmes schémas sociaux politiquement corrects et dominants, mais en plus je dirais même qu’ils font pire, car Hollywood et ses majors, au moins, ont intégré petit à petit les minorités culturelles et des cinéastes marginaux au départ, dans leur logique industrielle et commerciale, de toucher un public toujours plus vaste.
Propos recueillis par Régis Dubois
Sommaire :

Introduction (p. 11)

1ère partie – Préliminaires : textes, contextes et méthode (p. 25)

Chapitre 1 : Les films en résumé (p. 25)

Do the Right Thing de Spike LEE (1989)

– New-Jack City de Mario VAN PEEBLES (1991)

Boyz’n the Hood de John SINGLETON (1991)

Straight out of Brooklyn de Matty RICH (1991)

Deep Cover de Bill DUKE (1992)

Juice de Ernest DICKERSON (1992)

– Menace II Society de Albert & Allen HUGHES (1993)

Poetic Justice de John SINGLETON (1993)

Out of Sync de Debbie ALLEN (1995)

Clockers de Spike LEE (1996)

Gridlock’d de Vondie CURTIS-HALL (1997)

Chapitre 2 : Analyse de discours, la méthode (p. 44)

– Définir une démarche d’analyse dans le cadre des théories de champ

– Une sociologie du cinéma.  Grille d’analyse sociologique

Chapitre 3 : Contextes (p. 56)

– Les Etats-Unis pendant les années 90

– Le cinéma et le système hollywoodien des années 90

– Panorama du cinéma afro-américain avant 1990

2ème partie – Analyse de Films : Typologies (p.77)

Chapitre 4 : Résultats d’une enquête sociologique sur les personnages (p. 77)

– Caractères généraux des films

– Personnages et héros

– Quelques thèmes : justice & légalité, famille, sexualité & sentiments

Chapitre 5 : Des personnages types (p. 110)

– L’ado en quête d’identité et de repères. Le martyr

– Le gang et ses règles

– L’homme : père absent ou chômeur, un manque de modèle « mâle »

– Ceux qui incarnent l’idéologie. The « old man »

– Les personnages décors : représentation des différentes communautés

Chapitre 6 : Rapports à la Société (p. 127)

– Deux pôles de vie : la famille et la rue

– Flics et voyous : le rapport à la loi et à l’autorité

– Travail, argent facile… la réussite sociale : sortir du ghetto

– La drogue, l’alcool, les armes : la délinquance, fléau d’une communauté

– La femme : objets sexuels puis mères-filles seules

3ème partie – Mise en perspective : Définition d’un genre (p. 141)

Chapitre 7 : Caractéristiques principales (p. 141)

– Thématiques communes : bilan des typologies

– Éléments d’une unité esthétique ? Chacun son « style »

– Différents tons et degrés de complexité de l’intrigue

Chapitre 8 : Situation par rapport au cinéma hollywoodien (p. 152)

– Identification à d’autres genres préexistants

– Un cinéma commercial ?

– Quand l’ethnie se fait récupérer par le système

Chapitre 9 : Identité afro-américaine : « Qui » sont ces films ? (p. 163)

– Emprunts à leurs « pères » cinéastes. Revendication d’une certaine « différence »

– Portraits de cinéastes afro-américains à travers leurs films

– Evolution et fin d’un genre ?

Annexes (p. 181)

Conclusion

Annexes

Fiches techniques des films

Bibliographie

 

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