Analyse d’un tableau : “L’Origine du monde” de Gustave Courbet (1866)

L’Origine du monde (1866) de Gustave Courbet (France – couleurs – huile sur toile – 46 x 55 cm) [domaine public]

L’analyse que vous allez lire, portant sur le célèbre tableau L’Origine du monde (1866) de Gustave Courbet, a été publiée à deux reprises sur mon précédent blog. A chaque fois l’article ou la photo du tableau ont été censurés par l’hébergeur (blogvie pour ne pas le citer). J’en tire trois conclusions. Premièrement qu’Internet n’est pas un média aussi libre qu’on le dit. Ensuite que Courbet – qui appartient au mouvement réaliste – a si bien réussi son coup que les censeurs du XXIe siècle ont pris ce tableau pour une photo pornographique. Enfin je constate, comme je le disais déjà dans l’analyse, que près d’un siècle et demi après sa réalisation, ce tableau dérange encore. Moralement, esthétiquement et politiquement. D’ailleurs comme le rappelle Fabrice Masanès dans son livre sur le peintre (Courbet, Taschen, 2006) : « L’Origine qui présente un “tronc”, les jambes écartées, est la réponse la plus sincère, lorsque les conventions du nu artistique revêtent tout d’un voile pudique ou suggestif. (…) Cette sincérité ne pouvait être vue sans occasionner la gêne. C’est la raison pour laquelle le tableau demeura jusqu’à son entrée au musée d’Orsay [en 1995] très peu visible, dissimulé aux regards des curieux par ses différents propriétaires ». Car oui, ce tableau est révolutionnaire (esthétiquement et politiquement) tout comme son auteur qui fut, je le rappelle, l’un des leaders de la Commune de Paris et qui le paya cher (emprisonné, ruiné, exilé).

Le nu ultime

J’aime beaucoup ce tableau. Sans doute parce qu’il va à l’essentiel. De quoi s’agit-t-il au juste ? D’un nu. Oui mais d’un nu pas comme les autres. Car celui-ci montre ce que tous les autres s’évertuaient jusqu’alors adroitement à cacher : le sexe de la femme. Avec cet Origine du monde Courbet va plus loin que Manet dans Olympia (1863) ou Le Déjeuner sur l’herbe (1863). Il ne montre pas seulement une vraie femme de chair et de sang, il nous montre surtout un vrai sexe. Qui plus est en gros plan. Il fallait oser et Courbet l’a fait. Après ce tableau, impossible d’aller plus loin. Et on comprend qu’il ait pu choquer la bonne société de la fin du XIXe. Ce qui m’étonne en revanche, c’est qu’il continue de susciter des réactions de rejet lorsque je le présente à mes étudiant(e)s. C’est bien que Courbet a touché ici une corde sensible et qu’il a réalisé une œuvre d’art unique et atemporel. Essayons de comprendre pourquoi.

Il est aisé de décrire ce tableau. Et pour cause, rappelons que le but du mouvement réaliste, auquel appartient Courbet, est de montrer la réalité sans fard, telle qu’elle est. Et tant mieux si elle est crue ou sordide. Songeons à l’agonie d’Emma dans Madame Bovary de Flaubert qui ne lésine pas sur les détails  scabreux. Ici donc, le peintre nous présente un sexe de femme. Plus précisément un corps de femme nue, allongé sur le dos, cadré du haut des cuisses à la poitrine, les jambes écartées. Ce qu’il est intéressant de remarquer c’est qu’en cadrant ainsi son modèle, Courbet interdit toute identification. Nous ne saurons pas qui est cette femme et, j’irai plus loin, elle n’est personne sinon la Femme et toutes les femmes. A ma connaissance c’est la première fois qu’un nu peint est décapité, ce qui en soi est déjà audacieux. J’ajouterai sur la question de l’anonymat qu’il est impossible de dater précisément cette scène, même si l’aspect bien en chair de cette femme nous ramène aux canons de la beauté encore en vogue au XIXe siècle. On est loin en effet des corps modernes – décharnés et anorexiques – des prostituées d’Egon Schiele. Cela dit ce corps pourrait tout aussi bien appartenir à une femme de l’antiquité. Bref, le motif – est donc le message – est peu ou prou atemporel. Que voit-on d’autre dans ce tableau ? Pour ainsi dire rien. Un fond noir et un tissu blanc. De la sorte toute l’attention du spectateur est centrée sur ce sexe. Aucune échappatoire possible. Notons que ce drap blanc suggère que la femme est allongée sur un lit. Un lit défait puisque les draps sont froissés. J’en viens donc à ma première conclusion : cette femme vient de faire l’amour. Deux détails viennent corroborer cette thèse : le téton droit est « en érection » mais surtout, si l’on observe bien, il semble que les lèvres soient rougies, irritées et légèrement entrouvertes. Voilà peut-être ce qui choque véritablement sans même que l’on en ait pleinement conscience.

(Domaine public)

(Domaine public)

Un regard imparfait

Intéressons-nous maintenant au traitement plastique. L’ensemble est relativement épuré comme pour aller à l’essentiel. Trois couleurs dominent la palette : le saumon, le noir et le blanc. La composition n’est pas laissée au hasard. Le corps clair est encadré de blanc et la toison pubienne sombre est pareillement entourée de noir. De la sorte le peintre crée un équilibre visuel. Ajoutons que les lignes de force dessinées par la trajectoire des jambes et du corps semblent se croiser au centre du tableau, au niveau du sexe. Elles donnent par ailleurs l’illusion de la perspective. Ainsi, le pubis figure-t-il au premier plan et au milieu de la toile. De la sorte tout nous ramène à ce sexe. La composition est d’ailleurs centripète et curieusement ne suscite pas d’intérêt pour le hors-champs (alors même que ce corps n’a pas de tête). Non, tout a été pensé pour que le regard de l’observateur aboutisse nécessairement sur cet entrejambe. Je noterai cependant un détail d’importance. Le sexe ne se trouve pas tout à fait au croisement des diagonales. Courbet l’a légèrement décentré vers le coin inférieur gauche. Mais pourquoi, alors même qu’il s’agit du sujet du tableau ? J’y vois, de la part de l’artiste, un refus de la perfection et de l’idéalisme. A l’encontre des règles de composition classiques, Courbet déséquilibre légèrement sa toile qui devient ainsi imparfaite, comme l’est la nature. Ajoutons qu’en faisant cela il rejette aussi le regard parfait, idéal, omniscient et pour tout dire divin. Ici c’est le regard imparfait d’un homme qui observe la scène, à hauteur d’Homme, c’est-à-dire en légère plongée et à une distance rapprochée comme l’atteste le cadrage en gros plan. Le point de vue ainsi obtenu est celui du peintre mais surtout de l’observateur. Autrement dit, si ce tableau choque tant, c’est qu’il interpelle le spectateur qu’il place au cœur même de l’action, entre les cuisses de cette femme, face au sexe féminin, ce grand inconnu comme disait Freud qui évoquait un « continent noir » source d’angoisse.

Une œuvre subversive

Courbet par Nadar (domaine public)

Enfin, si cette toile dérange aussi, il me semble, c’est qu’elle est féministe avant l’heure. Car enfin, que doit-on comprendre par ce titre L’Origine du monde ? Le peintre nous montre un sexe féminin et le désigne comme « l’origine du monde ». Qu’insinue-t-il ? Que c’est de là que naît toute vie ? Que l’acte sexuel est à l’origine de tout ? Que la femme a créé le monde ? Auquel cas il s’agirait d’un blasphème. Si c’est la femme qui a créé le monde, ce n’est plus Dieu qui, comme chacun sait, est un homme. Ajoutons que ce tableau est féministe parce qu’il désamorce tout regard voyeuriste. La vérité de cette toile est tellement triviale et pudique par excès d’impudeur qu’il est difficile d’y déceler un quelconque érotisme. Pour une fois un nu féminin ne sera pas le prétexte frauduleux pour que des bourgeois voyeurs et hypocrites se délectent sournoisement et en toute bonne conscience devant une allégorie de Vénus en nymphette imberbe. Non, ce sexe offert nous agresse, nous regarde et nous juge. Il n’est pas observé à son insu, il nous toise. Cela dit, une faille apparaît dans ce féminisme masculin anachronique. Courbet a découpé ce corps pour ne nous présenter qu’un tronc. J’y vois le résidu d’un fétichisme et d’un sadisme typiquement masculin, quelque peu misogyne, limite « étal de viandes ».

On le voit, ce tableau a tout pour déranger. A l’instar d’Olympia de Manet, il interroge l’observateur, l’intègre dans sa mise en scène et l’oblige à se positionner et à se démasquer. C’est sans aucun doute la raison pour laquelle, près d’un siècle et demie après sa création, il laisse encore aujourd’hui peu de gens indifférents.

Régis Dubois ©lesensdesimages2008-2013

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3 comments

  1. Bonjour, merci pour votre article très remarquable! Je suis de bordeaux et je suis captivé par ce sujet. Grâce à votre site que je viens découvrir au hasard d’un surf, je vais en apprendre davantage. Amicalement.

  2. Elise dit :

    Excellent article qui nous éclaire très fortement! Merci

  3. Sylvain FOULQUIER dit :

    Bon article, sauf quand l’auteur parle d' »un sadisme typiquement masculin, quelque peu mysogine » : il me fait penser à certaines pseudo-féministes qui telles des intégristes se disent choquées par l’érotisme et les photos de nus. Courbet a au contraire montré qu’un Sexe féminin est quelque chose de beau et de sacré, ce qui signifie que le désir masculin est lui aussi quelque chose de sacré et n’a rien de dégradant pour la femme. Ce tableau remarquable est un manifeste anti-puritanisme qui vise tous les Tartuffe, ce qui inclut non seulement les pseudo-féministes dont je parlais plus haut mais aussi les intégristes religieux.

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