Analyse d’une photographie : “Derrière la gare Saint-Lazare” de Henri Cartier-Bresson (1932)

Premier Leica de Cartier-Bresson (ph. AlainB) [CC BY-SA 2.0]

Premier Leica de Cartier-Bresson (ph. AlainB) [CC BY-SA 2.0]

Une silhouette fugitive court au-dessus d’une grande flaque d’eau. Nous sommes en 1932 aux alentours de la gare Saint-Lazare. Cartier-Bresson était à l’affût pour immortaliser l’instant. Résultat : une photographie énigmatique et célébrissime. Mais pourquoi cette image figure-t-elle parmi les plus connues du photographe ? Qu’est-ce qui se joue ici dans cette image ? Et quel sens donner à cette scène ? C’est ce que nous allons tenter d’élucider en montrant comment à travers l’irruption de la poésie dans une scène de la vie quotidienne Cartier-Bresson illustre la spécificité du médium photographique, à savoir le fameux « instant décisif ».

Une scène de la vie quotidienne

Ce dont il s’agit d’abord ici c’est d’un décor : les abords de la gare Saint-Lazare à Paris. Un paysage urbain plutôt triste. Le ciel est gris, le sol est inondé, sans doute à la suite d’une lourde averse. La chaussée est encombrée de détritus : amas de pierres, tas de boue, échelle, poutres, tuyaux, brouette… Sans doute l’endroit est-il en travaux. Et puis il y a cette grille qui barre l’image sur toute sa largeur, séparant la gare de la rue. Ce symbole carcéral ne fait qu’ajouter à la morosité de la scène et à l’atmosphère maussade. Tout ça est triste comme une prison en hiver. D’autant que derrière les barreaux se tient une silhouette statique qui semble observer l’homme qui court au premier plan. L’un parait enfermé, emprisonné, quand l’autre semble littéralement voler et s’échapper hors du champ, sauter hors du cadre de la photographie. Et d’ailleurs qui est cet homme qui court et où va-t-il ? Une silhouette sombre, un corps en mouvement photographié en contre-jour, un monsieur sans aucun doute puisqu’il est coiffé d’un chapeau, un quidam en somme, un passant pressé certainement. Peut-être court-il vers son train ? Peu importe. Ce qui frappe c’est l’aspect surréaliste de la scène avec cette impression étonnante : le passant paraît marcher sur l’eau ! Et quel chemin a-t-il emprunté ? S’est-il servi de l’échelle posée à même le sol comme d’un tremplin ou a-t-il déjà fait plusieurs enjambées dans la flaque comme semblent en témoigner les cercles et demi-cercles au bas de l’image, semblables à des ondes laissées par une pierre qui aurait ricoché à la surface ?

Le double

C’est en cela que l’image nous résiste. Et puis elle est belle. Beauté du noir et blanc, du clair-obscur, de la composition avec ses lignes verticales et ses horizontales. D’ailleurs Baudelaire ne disait-il pas « ce qui est beau est toujours bizarre » ? Mais surtout il y a le reflet dans l’eau. Cette eau qui occupe plus de la moitié du champ et qui transforme une action anodine en tableau évanescent, poétique et magique. C’est un peu comme si l’homme marchait dans le ciel. Donc volait. Un peu comme si il courait sur la glace ou sur un miroir. Et j’en viens alors à l’un des thèmes principaux de cette photographie : le double. Le double parfait du sujet et de son ombre. L’un comme l’autre sont flous et sombres donc jumeaux. Double encore avec le personnage posté derrière la grille. Jumeau lui aussi mais statique, comme envieux du premier qui court. Notons que lui aussi a droit à son ombre. Double enfin avec cette affiche au fond à gauche qui représente la silhouette d’une danseuse en plein saut et qui rappelle – même si elle va dans la direction opposée – notre passant pressé. Il fallait avoir un sacré coup d’œil pour, en un dixième de seconde, faire le lien entre la gymnaste sur l’affiche et le passant dans la rue et ainsi mettre en abîme cette envolée vers le hors-champ. Mise en abîme car le saut est répété en tout six fois, puisque figurent deux affiches et leurs reflets. Ainsi, chaque objet a-t-il un double dans l’eau. Cette eau qui semble figurer un monde parallèle où la vie quotidienne, banale et triste, prend des allures de monde enchanté et irrationnel, synonyme de liberté, de rêve, d’évasion. Auquel cas l’homme statique et le passant ne serait qu’un seul et même individu. L’un appartenant au monde physique. L’autre au monde des songes.

L’instant décisif

Au-delà de cette irruption de la poésie dans une banale scène de la vie quotidienne, ce qui fait la force aussi de cette photographie c’est son programme. Cartier-Bresson est en effet connu pour son concept « d’instant décisif » dont il a souvent illustré la justesse. Car ce qui fait la spécificité de la photographie sur tous les autres arts, c’est la notion d’instant. Or ici nous en avons une illustration parfaite. Le photographe a littéralement immortalisé une action en plein vol. Il a suspendu pour l’éternité le saut de ce passant. De la sorte, il a aussi arrêté le temps, comme nous le rappelle l’horloge de la gare située en arrière-plan à gauche. Et ceci est d’autant plus frappant que l’action stoppée est reproduite en six exemplaires comme pour mieux la figer pour toujours.

C’est toute la richesse de la photographie : donner à voir l’invisible, arrêter le cours du temps et transformer le quotidien ennuyeux en un éternel émerveillement.

Régis Dubois © lesensdesimages 2008

pubAnalysesImages

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *