L’esclavage vu par le cinéma hollywoodien : de l’oncle Tom à Django

Ken Norton dans Mandingo (1975) [domaine public]

Ken Norton dans Mandingo (1975) [domaine public]

Avec la sortie quasi simultanée de Django Unchained de Tarantino et de Lincoln de Spielberg la question du traitement de l’esclavage par Hollywood semble plus que jamais d’actualité. En atteste Jean-Michel Frodon (1) pour qui « il est très remarquable qu’à quelques semaines d’écart sortent deux films signés de deux des cinéastes hollywoodiens les plus cotés, directement travaillés par la grande tragédie fondatrice des Etats-Unis » avant de préciser « et ce l’année même d’une élection présidentielle qui aura vu un président noir affronter l’opposition la plus raciste et réactionnaire qui ait trouvé à s’exprimer dans ce pays depuis des lustres ». Ayant déjà été sollicité par la presse pour donner mon avis sur la question, il m’a semblé opportun de rappeler ici en quelques films les étapes importantes de l’esclavage vu par le cinéma US.

Au commencement était Naissance d’une Nation

Commençons par dire qu’il en va de l’esclavage à Hollywood comme de tous les autres sujets historiques : leur traitement varie grandement selon l’époque et le contexte idéologique qui les voit naître. La première évocation de « l’institution particulière » remonte à La Case de l’oncle Tom du pionnier Edwin S. Porter en 1903, adaptation du célèbre roman abolitionniste qui popularisa la figure de l’esclave sympathique et totalement dévoué à son maître. Mais s’il est un film qui fonde l’imagerie des Noirs serviles pour longtemps c’est bien Naissance d’une Nation (1915) du maître D.W. Griffith. Comme on le sait ce premier « blockbuster » de l’histoire d’Hollywood évoque la guerre de Sécession et la période de la Reconstruction qui débute avec l’émancipation des esclaves noirs. Connu pour être un immense chef d’œuvre mais aussi le film le plus raciste de l’histoire du cinéma américain, Naissance d’une nation (dont le héros n’est autre que le fondateur du Ku Klux Klan !) affirme sans détour que les Noirs s’ils sont bons en tant qu’esclaves deviennent une réelle menace lorsqu’ils sont libres et égaux aux Blancs et qu’à ce titre ils ne méritent que terreur et châtiments.

Il faudra attendre 1927 et le crépuscule du muet pour qu’un film prenne ouvertement le contrepied de cette propagande raciste à succès. Ce sera La Case de l’oncle Tom (1927) qui, malgré ses stéréotypes douteux (acteurs blancs maquillés en Noirs et héros métis joués par des Blancs), n’en demeure pas moins une franche dénonciation de la barbarie esclavagiste.

Oncles Tom, nounous et bouffons

Mais Naissance d’une nation, s’il fonde la grammaire et l’économie du cinéma hollywoodien, impose aussi et surtout pour longtemps une certaine vision nostalgique de l’esclavage que l’on retrouvera dans nombre de productions des années 30-60, à commencer par Autant en emporte le vent (1939) autre grand classique incontournable. De la même manière, l’esclavage constitue la toile de fond de plusieurs films sur la guerre de sécession ou de westerns depuis Abraham Lincoln de Griffith (1930) jusqu’à Alamo de John Wayne (1960). Dans tous ces films, les esclaves s’apparentent à des objets du décor dans des productions dont les Blancs demeurent bien sûr les vedettes. A ce titre on ne peut d’ailleurs pas vraiment parler de films sur l’esclavage à part peut-être pour L’Esclave libre de Raoul Walsh (1957) qui, s’il offre encore le rôle principal à une Blanche (en fait une esclave métisse très claire de peau dans l’histoire) évoque quand même plus directement le sujet – à travers par exemple une scène de vente d’esclaves – mais de manière encore bien euphémisée. Pour le reste, si esclaves noirs il y a, c’est sous les traits caricaturaux de l’oncle Tom (le serviteur qui-se-sacrifie-pour-son-maître dans Alamo), du bouffon (ex. Stepin’ Fetchit dans Les Affameurs en 1952) ou de la nounou (voir Hattie McDaniel dans Autant en emporte le vent en 1939) qu’ils seront invariablement dépeints.

Photo publicitaire pour Autant en emporte le vent (MGM, 1939) [domaine public]

Photo publicitaire pour Autant en emporte le vent (MGM, 1939) [domaine public]

Blaxploitation et radicalisme

Un vrai tournant dans le traitement de l’esclavage au cinéma s’opère en 1969, année de rupture s’il en est qui voit la fin de la censure au cinéma, l’émergence du Nouvel Hollywood (cf. Easy Rider) mais aussi, accessoirement, une radicalisation des mouvements contestataires (Black Panthers, Weathermen). C’est cette même année qu’Herbert Biberman, ex-blacklisté communiste de la « chasse aux sorcières », réalise Esclaves avec notamment Ossie Davies et Dionne Warwick. C’est sans conteste le premier film américain à dénoncer sans détour l’inhumanité de l’esclavage en évoquant les révoltes, les châtiments corporels et la promiscuité sexuelle entre maîtres et esclaves. On retrouvera un peu plus tard ce dernier sujet sulfureux au centre de Mandingo de Richard Fleischer (1975) œuvre crépusculaire et sordide qui évoque la décadence du vieux Sud via l’attirance sexuelle malsaine du maître et de la maîtresse de maison pour leurs esclaves serviles à grand renfort d’érotisme SM. Le sujet semble d’ailleurs porteur puisqu’une suite sera réalisée, intitulée Drum (1976) avec encore dans le rôle de « l’étalon noir » l’ex-boxeur Ken Norton.

Autre athlète, autre diptyque, Fred Williamson dans The Legend of Nigger Charley (« Libre à en crever » – plus gros succès de la Paramount de l’année 1972) et The Soul of Nigger Charley (1973) ou la cavale meurtrière et vengeresse d’un trio d’esclaves fugitifs prêts à en découdre – situés loin, très loin donc des personnages à la oncle Tom… Ces films constituent à leur manière des archétypes du film de blaxploitation bon marché et très rentable dans lequel des héros noirs sculpturaux règlent définitivement – et violemment – leurs comptes avec les « cochons » blancs racistes, et par la même avec l’époque de l’esclavage et son imaginaire hollywoodien. Et ça fait sacrément du bien !

Notons qu’en ces années de revendications identitaires tout azimut la télévision n’est pas en reste avec le mythique téléfilm « Racines » (1977) ou le moins connu « The Autobiography of Miss Jane Pittman » (1974).

De Glory à Lincoln : vers un consensus

Avec les années 80-90 le ton se fait plus apaisé. La vague blaxploitation et les mouvements contestataires ont reflué, et l’Amérique renoue avec l’optimisme de ses mythes fondateurs. Ce qui n’empêche pas la critique, mais à la condition qu’elle soit modérée et toujours in fine à la gloire de la démocratie américaine qui a su, nous dit-on, réparer ses erreurs. Deux films sont emblématiques de cette posture : Glory d’Edward Zwick (1989) et Amistad de Steven Spielberg (1997). Le premier évoque la lutte héroïque et désespérée de soldats unionistes noirs durant la guerre de Sécession et de leur commandant blanc. Le second relate le procès historique qui fit suite à la mutinerie d’un groupe d’esclaves à bord d’un navire négrier. Or il se trouve que ces deux films à grand spectacle ont la particularité d’une part de donner le rôle principal à des stars blanches (à qui revient finalement le mérite du combat abolitionniste) et, d’autre part, de ne pas condamner l’Amérique pour son implication dans la traite mais seulement une partie de celle-ci, en gros les Sudistes – ce qui semble quand même discutable même si, il est vrai, le pays connut de fervents abolitionnistes blancs.

Portrait d'Abraham Lincoln (ph. Alexander Gardner) [DP]

Portrait d’Abraham Lincoln (ph. Alexander Gardner, 1863) [DP]

Bref, tout cela pour dire que la sortie récente de Lincoln et de Django ne constitue pas vraiment une nouveauté en soi. Le premier ne fait que perpétuer une longue tradition de film bavard et apologique sur les mérites de la démocratie américaine qui a permis l’abolition de l’esclavage (tendance Amistad). Le second lui ne fait que recycler les recettes bis du spaghettis et de la blax (tendance Nigger Charley donc). On retiendra surtout que la grande différence entre ces deux films c’est que seul le second offre le premier rôle à un Noir.

PS : J’ajouterai, en guise d’ouverture, qu’au regard de la riche filmographie US sur l’esclavage, on ne peut que constater la pauvreté du cinéma hexagonal en la matière. Rappelons que ce n’est que tout récemment que des films français ont exploré cette thématique trop longtemps passée sous silence, avec Sucre amer (C. Lara, 1998), Le Passage du milieu (G. Deslauriers, 1999), 1802, l’épopée guadeloupéenne (C. Lara, 2005) ou Case départ (Steketee, Éboué, N’Gijol, 2011) et les téléfilms Tropiques amers (J-C Barny, 2007) et Toussaint Louverture (P. Niang, 2011). Et il est, disons-le, assez symptomatique que tous ces films aient été réalisés par des afro-descendants.

RD©lesensdesimages2013

Note : (1) Jean-Michel Frodon « Django Unchained et Lincoln : il était une fois deux révolutions », Slate.fr, 14/01/2013.

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