Culture mauvais genre

Comme à son habitude le Monde diplomatique vient de faire paraître une compilation de ses meilleurs textes dans le dernier numéro de Manière de voir consacré aux “mauvais genres” dans la culture. Au programme : des articles sur les cinémas, les littératures et les musiques populaires relevant peu ou prou de la culture de masse. Et – oh surprise ! – le propos est plutôt carrément positif, le but du numéro étant justement de réévaluer les productions de la culture de masse. Que de chemin parcouru ! J’ai justement sous les yeux un numéro hors-série de Manière de voir daté de mars 1997 et intitulé “Culture, idéologie et société”. Pour vous donner le ton, l’éditorial de Ramonet, titré “la marchandisation du monde”, pouvait se résumer en gros à ce passage : “De nouveaux et séduisants “opium des masses” proposent une sorte de “meilleur des mondes”, distrayant les citoyens et les détournant de l’action civique et revendicative.  Dans ce nouvel âge de l’aliénation, les technologies de la communication jouent, plus que jamais, un rôle central” (p. 6). La messe est dite. Après bien sûr, la teneur des articles relevait du même registre : “Méfaits du petit écran”, “La nouvelle drogue des jeux vidéo”, “Contre l’oppression d’Hollywood”… On ne peut donc qu’apprécier cette nouvelle orientation moins élitiste et moins méprisante à l’égard des goûts populaires de la part d’une revue de prestige située à l’extrême gauche de l’échiquier éditorial. La faute, j’ose espérer, à l’influence de jeunes auteurs, enfants de MTV, de Pac-Man, de Marvel, de Rocky et/ou de Michael Jackson qui ont su voir dans la culture de masse autre chose qu’un nouvel “opium du peuple”. Moralité : il n’y a que les idiots qui ne changent pas d’avis. Et je suis bien placé pour en parler parce que j’ai sensiblement suivi le même chemin que le Diplo entre 1997 et aujourd’hui…

R.D. 2010

Éditorial :

Plaisirs Pirates

« Même lorsque vous parlez de réjouissances “inférieures” et de réjouissances “supérieures”, l’art vous oppose un visage de glace, car il souhaite se mouvoir dans les régions basses comme dans les régions élevées, et il entend qu’on le laisse en paix s’il peut ainsi réjouir les hommes. » (Bertolt Brecht, Petit Organon pour le théâtre, L’Arche, Paris, 1970 (1948)).

« Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne. J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d’Eglise, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs. » (Arthur Rimbaud, Une saison en enfer, Livre de poche, Paris, 1998 (1873)).

Qu’elles appartiennent à la contre-culture ou à la culture de masse, toutes les productions évoquées dans ce numéro ont un point commun : jugées indigentes, inconvenantes, infantilisantes, elles ne relèvent pas de la « grande culture », de la culture savante, légitime, sérieuse, et sont perçues comme populaires, sinon populacières. Or, il apparaît que souvent, dans ces zones mal famées, s’élabore une vision critique du monde, s’inventent des façons nouvelles de l’exprimer. Chanter sans se préoccuper de passer à la télévision, ou filmer pour le grand public, sans avoir à tenir compte des codes de respectabilité artistique, libère des clichés, des styles, des enjeux, des autocensures de l’art officiel. Les genres dévalorisés peuvent être des contrebandiers  : de formes, qu’ils renouvellent ; de sens, qu’ils interrogent.

Il ne s’agit pas de prendre le contre-pied systématique des opinions élitistes, ce qui ne serait qu’une forme de snobisme inversé. Ni, s’agissant de la culture de masse, de supposer que le moindre navet racoleur représenterait l’incarnation transcendantale des désirs secrets du plus grand nombre, ce qui expliquerait son succès. Ce serait occulter le fait que les « produits » sont par définition calibrés pour séduire, caressent l’opinion dominante dans le sens du poil, et bénéficient de moyens à la mesure du profit escompté. La dimension manipulatrice et aliénante d’une bonne partie de la culture de masse est indéniable (1).

Pourtant, lorsqu’elle sait allier l’audace – sur la forme comme sur le fond – à l’efficacité, elle peut parfois, paradoxalement, donner naissance à des œuvres excitantes et éclairantes, dont il serait dommage de se priver par préjugé, ou par réticence à se fondre dans la foule des admirateurs. Quant à ses productions courantes, moyennes ou franchement mauvaises, comme l’atteste une grande tradition critique, d’Antonio Gramsci à Roland Barthes, elles méritent attention pour les enseignements qu’elles fournissent sur l’état d’esprit des sociétés qui les plébiscitent.

Par ailleurs, contrairement à ce que pense souvent l’élite, le spectateur, le lecteur ou l’auditeur n’est pas passif, simple argile malléable que viendrait modeler une industrie manipulatrice. Sans sous-estimer les inégalités, notamment sociales, dans les possibilités qu’a chacun de mettre en perspective les œuvres, il faut rappeler que leur réception est toujours active : on interprète, s’approprie, transforme, en fonction de ses intérêts, de sa sensibilité, de ses questionnements du moment.

Relevant parfois de cette culture de masse, et parfois s’y opposant, mais semblablement méprisés, s’épanouissent, dans les marges de la culture fréquentable, des genres « mineurs ». Les surréalistes, le grand mouvement de la contre-culture depuis les années 1960, entre autres, ont salué ces formes dédaignées, dont ils aimaient la distance avec les modèles en place et le rapport à l’imaginaire, proche de celui de l’enfance : libre, décomplexé, dégagé de toute posture, uniquement soucieux de plaisir. Il faut reconnaître que le commerce, lui aussi, a vu les charmes de cette production. Subversifs, le rock, la bande dessinée ? L’assertion peut faire sourire. Il y a, évidemment, récupération, détournement, neutralisation des « mauvais genres » ; mais, outre que leur nouvelle respectabilité ne leur ôte pas forcément tout intérêt, il en naît toujours d’autres pour reprendre le flambeau et, à leur tour, inventer, bousculer, libérer.

La hiérarchie culturelle tend à supposer que le succès ne va qu’à des œuvres si faciles qu’elles frôlent le vide. Grave erreur. William Shakespeare est omniprésent dans la culture populaire des Etats-Unis de la première moitié du XIXe siècle (2) : il est joué partout, sur des scènes de fortune près des camps de mineurs, au Far West, sur deux tables de billard réunies ; Charles Dickens fit pleurer les foules qui suivaient avec passion ses romans publiés en feuilleton dans la presse. Dans l’œuvre du premier, le registre noble et les éléments farcesques coexistent ; les romans du second ne craignent pas de recourir au mélodrame, ou au comique très appuyé. Shakespeare et Dickens, pour s’en tenir à ces deux exemples, ne craignent ni la vulgarité, ni le mélange des genres, ni l’impureté du style. Comme le disait Victor Hugo, le bon goût n’est jamais qu’« une précaution prise par le bon ordre (3) »

Mona Chollet et Evelyne Pieiller.

(1) Lire Manière de voir, n° 96, « La fabrique du conformisme », décembre 2007-janvier 2008.

(2) Lawrence W. Levine, Culture d’en haut, culture d’en bas. L’émergence des hiérarchies culturelles aux Etats-Unis, préface de Roger Chartier, La Découverte, Paris, 2010.

(3) Victor Hugo, William Shakespeare, Flammarion, Paris, 2003 (1864).

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