Et si Dieu était noir ? « Les Verts pâturages » de JC Averty (1964)

A la mémoire de Robert Liensol (1922-2011)

Cette année j’ai eu la bonne surprise de découvrir sous mon sapin de Noël le DVD Les Verts Pâturages, ce mythique “drame” télévisuel réalisé par Jean-Christophe Averty en 1964 pour l’ORTF et diffusé pour la première fois – mais aussi la dernière – le soir du réveillon du 24 décembre 1964. Depuis l’émission demeurait invisible et seul le témoignage de ceux qui y prirent part (Averty en tête mais aussi les acteurs Robert Liensol – photo ci-contre – ou Med Hondo) nous rappelait cet épisode glorieux de notre bonne chère télévision française qui, depuis, a pris sacrément du plomb dans l’aile…

Alors de quoi s’agissait-il au juste ? Rien de moins qu’une évocation de la Genèse et de l’Ancien Testament du point de vue Noir avec un casting 100 % afro-antillais. Averty s’était inspiré de la pièce de l’américain Marc Connelly “The Green Pastures” précédemment portée à l’écran en 1936 à Hollywood et, en bon fan de jazz, avait mis en images des saynètes bibliques entrecoupées de passages chantés et dansés à la manière des émissions de variétés d’antan, le tout relevé par quelques effets “électroniques” avant-gardistes pour l’époque (des surimpressions notamment) mais bien désuets aujourd’hui.

En revanche deux choses paraissent d’une étonnante fraîcheur presque un demi-siècle plus tard : d’abord l’inventivité de la mise en scène – pourtant faite de bric et de broc à la sauce “système D” mais tellement efficace : contraste expressionniste du noir et blanc, constructions graphiques de l’espace à partir de décors minimalistes, angles de prises de vues insolites (dont de merveilleux top-shots), profondeur de champ permettant de juxtaposer dans la même image différentes échelles de plans, etc. Sans compter la fraîcheur du jeu des acteurs (qui semblent beaucoup s’amuser de cette parodie provocatrice), la qualité des chorégraphies (à situer quelque part entre les comédies musicales de Busby Berkeley et West Side Story) et la richesse des standards de jazz, de blues et de gospel (depuis “When The Saints” à “Go Down Moses”). Bref, mis à part une petite baisse de régime à partir de l’épisode de Noé au milieu du récit, ce téléfilm est un vrai miracle.

Mais bien sûr, vous vous en doutez, le miracle tient avant tout au fond de l’histoire. Car Averty et sa troupe de comédiens noirs se sont ici surtout allègrement amusés à “choquer le bourgeois” et cette France profonde qui s’en remet à peine des traumatismes de la guerre d’Algérie et de la perte de son défunt empire africain. Ne voilà-t-y pas que des Nègres envahissent maintenant nos foyers à travers le petit écran et en plus pour se moquer de la sainte Bible le jour de Noël ! Comment ça, Dieu est noir ? Adam et Eve aussi qui dansent à demi-nus ! Et Moïse ! Et pourquoi pas Jésus alors ? Ben justement… Vous l’aurez compris, l’accueil des téléspectateurs fut du genre… glacial. On dit même que l’émission “fut l’objet de critiques agressives, insultantes et racistes d’un public qui ne comprenait pas que l’on puisse diffuser sur une chaîne nationale, le soir de Noël, un film avec des acteurs de couleur (des « bougnoules », selon les termes utilisés à l’époque) pour représenter les héros de la Bible” (d’après Wikipedia, ce qui reste à vérifier donc).

Toujours est-il qu’à la vue de ce document précieux, exhumé des archives de l’INA en 2009, on ne peut qu’être frappé par la frilosité des programmes télévisés d’aujourd’hui. Pour nous montrer des fesses et des seins, passe encore, mais pour frapper là où le bât blesse, il faudra repasser… Songeons qu’à la fin des années 70 et jusqu’au début des années 80, un acteur noir interprétait même un premier rôle dans une série télé à succès programmée en prime time sur la deuxième chaîne, en l’occurrence Greg Germain dans “Médecins de nuit”. Que s’est-il donc passé depuis entre, disons, la fin de l’émission culte “H.I.P.-H.O.P.” de Sidney et l’arrivée de Harry Roselmack au JT de TF1 ? Selon l’un des principaux intéressés, Greg Germain, l’explication serait à chercher dans l’essor du vote FN au cours des années 80. Conséquence : “la société française, à gauche comme à droite s’est crispée autour de la représentation autre que blanche à la télévision française”. Et d’illustrer : “Entre 1958 et 1985, les Noirs participaient plus naturellement à la vie culturelle de la nation française, pas beaucoup certes ! Brusquement, après 1985, les choses se ralentissent (…) il n’y a plus aucun Noir à la télévision, si ce n’est deux ou trois dans des rôles bien précis (…) le personnage que joue Jacques Martial dans “Navarro” (…) [et] le flic que joue Mouss Diouf dans “Julie Lescaut” (…) ce sont des faire-valoir” [1].

A méditer à la veille des prochaines élections présidentielles… En attendant, pour vous remonter un peu le moral, je ne peux que vous conseiller ce petit moment de bonne humeur en remontant dans le temps en l’année de grâce 1964 qui vit Martin Luther King recevoir le prix Nobel de la Paix, Mohamed Ali devenir champion du monde des poids lourds, Sidney Poitier gagner l’Oscar du meilleur acteur et… Dieu s’incarner sous les traits d’un acteur noir dénommé Liensol, doyen des comédiens antillais qui, paix à son âme, vient de nous quitter.

Régis Dubois ©lesensdesimages2011

Note : [1] Propos recueillis en 2000 par Sylvie Chalaye dans Nègres en images, L’Harmattan, 2002, p. 173. Ce que dit Greg Germain n’est qu’en partie fondé car si cela se vérifie pour le théâtre ou la télé c’est un peu moins vrai pour le cinéma. Mais pour aller dans son sens, il est vrai qu’avant les Harry Roselmack et autre Audrey Pulvar les téléspectateurs français étaient déjà habitués à voir des speakerines noires régulièrement à la télé durant les décennies 60, 70 et 80, notamment Sylvette Cabrisseau, Michelle Maillet et Gilette Aho.

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