(Re)voir les films de Pierre Carles

Pierre Carles est devenu avec le temps un incontournable du documentaire français, au même titre qu’un Michael Moore outre-Atlantique. On attend le dernier Pierre Carles un peu comme on attendait il y a encore quelques années le dernier Bourdieu. Bien sûr mes exemples ne sont pas choisis au hasard, puisqu’il semblerait bien que Moore comme Bourdieu aient été deux références majeures dans l’édification du style et de la pensée du cinéaste-sociologue-trublion. Rappelons ici quelques étapes du parcours mouvementé de Carles. Diplômé de JRI (Journalisme Reporter d’Images) de l’IUT de Bordeaux, il entre à la télévision par la petite porte mais se fait vite repérer pour son insolent talent – qui lui causera d’ailleurs plus d’un problème. On le retrouve ainsi aux côtés de Bernard Rapp, de Stéphane Dechavanne ou de Thierry Ardisson, le plus souvent comme chroniqueur poil-à-gratter éjectable (il dévoile par exemple à la TV la fausse interview de Castro par PPDA). Mais très vite son impertinence déplait et il devra pour plusieurs années se cantonner à la réalisation de sujets pour l’émission Strip-tease, de 1993 à 1998, où il se fera un peu « oublier » (mais aussi remarquer).


Pierre Carles – Domino’s Pizza par gwenndael

Partant en effet du principe du docu « neutre » sans voix-off, Carles reste hors-champ mais aiguise son écriture et son regard ironique en jouant sur les « non-dit ». L’exemple le plus fameux de cet exercice de talent on le retrouve dans « Pizza Americana », titre d’une enquête sur la formation – et le formatage – des livreurs de la chaîne Domino Pizza. « D’une certaine manière, mes petits films sur Domino’s Pizza ou le chauffeur de Chirac, tournés pour Strip-tease, abordaient des thèmes qui sont au cœur du travail de Bourdieu : l’aliénation au travail, la domination que l’on subit soi-même et que l’on fait subir aux autres » (entretien avec Olivier Cyran et Loïc Wacquant, le 15 février 2001) [1]. Car le cinéaste, qui avait suivi un temps des cours de socio et avait croisé l’œuvre de Pierre Bourdieu, est particulièrement sensible aux questions de dominations sociales. « Dans le documentaire sur Dominos Pizza, qui date de 1994, où l’on voit les différentes formes que peut prendre la domination, j’ai utilisé de façon sauvage les analyses de Bourdieu. […] J’essayais de filmer, dans ce cadre-là, des situations d’aliénation au travail. Je me suis donc un peu penché à l’époque sur les questions de domination, c’est pour ça que j’ai une certaine légitimité pour parler de cela. C’est ce qui me différencie d’un journaliste qui fait un sujet là-dessus, en n’ayant qu’une connaissance très superficielle du sujet, voire aucune, et qui fait croire qu’il est très compétent » (interview par Fred Alpi au fanzine Barricata) [2].

La suite ce sera Pas vu pas pris (1998), l’un des plus gros succès au box-office français pour un documentaire avec 160 mille spectateurs au compteur. Carles dénonce ici, à travers la question de la connivence entre les journalistes et les politiques, les systèmes d’autocensure, de hiérarchie et de pouvoir au sein du champ journalistique. Autrement dit la question de la domination sociale. « Tout ça n’est pas forcément connu des journalistes. Comme, par exemple, les mécanismes de censure modernes qui passent par des dispositifs en apparence démocratiques tels que le faux pluralisme et les simulacres de débats démocratiques qu’on voit à la télévision. On multiplie les faux débats d’idées avec un type défendant un point de vue dissident noyé au milieu de cinq invités permanents du petit écran, qui racontent exactement ce que la télévision et le pouvoir attendent d’eux. De ces choses-là, les journalistes de base n’en ont pas forcément conscience. Pour eux le pluralisme, dans le meilleur des cas, c’est de donner le même temps de parole aux uns et aux autres, quelles que soient les analyses en présence. Quand tu leur expliques que c’est plus compliqué que ça, qu’il y a des gens dont les points de vue sont non orthodoxes, minoritaires, marginaux, d’autres dont le point de vue est hégémonique, et que l’égalité voudrait que l’on soit inégalitaire, tu leur apprends quelque chose, parce que ça va absolument à l’encontre de la conception qu’ils ont – et que l’on a dans notre société – du débat d’idées. Or il faut tenir compte de la nature des discours qui s’opposent. Sont-il dominants ou pas ? Il n’y a pas une grande conscience de ces choses-là notamment dans l’univers de la télévision. Crois-tu que les journalistes ont conscience de faire de la propagande pro-Bush lorsqu’ils utilisent par exemple le terme « sécuriser » à propos de la guerre en Irak ? Ils ne le font pas sciemment, ils reprennent par commodité ou paresse les mots de l’armée américaine, sans même en avoir conscience. Ils n’ont pas arrêté de parler des militaires américains ou britanniques qui auraient soi-disant « sécurisé » des zones, alors que l’on sait que les Irakiens vivent actuellement dans une incroyable insécurité. La plupart des journalistes ne se rendent même pas compte qu’il s’agit d’un terme de propagande et qu’ils nous désinforment » (cité dans « À propos du documentaire Danger Travail » par Fred Alpi [3]).

Carles poursuivra ce travail de réflexion sociologique sur le pouvoir à la fois dans La Sociologie est un sport de combat (2001), portrait « poli » de Pierre Bourdieu, et dans Enfin Pris ! (2002) où il s’en prend à son « vieil ami » Daniel Schneidermann qu’il accuse d’avoir retourné sa veste. Pour le coup, l’exercice tourne un peu au narcissisme, notamment dans la scène finale chez le psy dans laquelle Carles se la joue un peu Woody Allen, mais il a aussi le bon côté de l’auto-réflexibilité qui permet au cinéaste de tourner la page et de passer à autre chose. Par la suite en effet, Pierre Carles détourne sa caméra du petit monde nombriliste de la TV pour s’intéresser aux modes de vies alternatifs dans Attention danger travail (2003) et Volem rien foutre al païs (2007), films qu’il codirige avec Christophe Coello et Stéphane Goxe. L’idée est alors de montrer – contrairement à ce qu’assène Sarkosy à longueur de temps – qu’il existe une vie en dehors du travail et que le travail ce n’est pas vraiment la santé. Là encore Carles déconstruit de façon salutaire le discours hégémonique des puissants. Notons par ailleurs que l’intérêt de ces films est toujours de poser des questions (comme en témoigne encore Ni vieux, ni traitres, sur Action Directe, en 2006) sans nécessairement donner les réponses. D’ailleurs la projection des films de Carles est surtout le prétexte à libérer la parole des spectateurs qui, pour ce que j’en ai vu, se prêtent volontiers à l’exercice.


LA SOCIOLOGIE EST UN SPORT DE COMBAT -… par CoteCine

Alors bien sûr on peut reprocher à Pierre Carles sa posture du gars-qui-n’a-pas-vendu-son-âme et qui a su rester pur (du genre « les autres c’est tous des pourris »). Il concède d’ailleurs sur son image de « fouteur de merde » : « C’est plus fort que moi, je n’arrive pas à m’empêcher de mordre la main des gens qui me veulent du bien et dont je pense du mal, des amis dont on se passerait bien » [4]. Et ces « amis » sont nombreux, Karl Zero, Daniel Schneidermann, Philippe Val, Les Inroks… Mais c’est aussi son originalité et ce qui fait que son point de vue est foncièrement singulier.

On peut aussi questionner ses méthodes (de “piéger” les interviewés notamment), surtout dans ses premiers films. Mais là encore, il assume : « Je pense qu’il y a effectivement un côté manipulation dans tous les films. Ici, je pense qu’elle est assumée, visible, et que les gens ont les moyens de s’en défendre. On a essayé de faire un film le plus dialectique possible […] dans le sens où les arguments sont avancés au fur et à mesure et on progresse dans la compréhension de l’histoire. Le souci a été de rendre relativement visible cette manipulation » (débat public le 31 mars 1998, lors de l’avant-première de Pas vu pas pris à Bruxelles) [5]. Ou : “J’ai retourné contre la télévision des méthodes, y compris des formes et des procédés de montage, qui sont ceux de la télévision, et une efficacité narrative qui est celle de la télévision. […] C’était vraiment un objet de télévision que je renvoyais à la télé, et ça leur a été relativement insupportable. Si j’avais fait un documentaire militant au sens traditionnel du terme, ou identifié comme militant, ils s’en foutaient. Tandis que là, le fait que ce soit rigolo, que les gens rient en salle, que ce soit efficace d’un point de vue narratif, selon les critères d’efficacité qui sont ceux de la télévision, ça les a énervé, c’est comme si on faisait une pub contre la publicité“, affirme Pierre Carles (in Spam n°1, 2002) [6].

Enfin, on pourrait lui trouver une certaine complaisance envers ceux avec qui il partage une complicité intellectuelle (dans le genre « deux poids deux mesures »), en particulier avec les ex’ d’Action Directe mais surtout avec Bourdieu. « Une de mes principales difficultés, c’était de ne pas tomber dans l’hagiographie sans pour autant réaliser un de ces reportages pseudo-objectifs où l’on donnerait la moitié du temps à Bourdieu et l’autre moitié à ses détracteurs, et dans lesquels il n’aurait pas vraiment la possibilité de développer ses analyses. J’ai essayé de le filmer sans complaisance mais sans chercher pour autant à dissimuler ma bienveillance à son égard » [7]. Ou : « Ce qui est devenu Enfin pris ? a failli être un prologue de La Sociologie est un sport de combat. On voulait expliquer pourquoi on déroulait un film de deux heures vingt consacré à Pierre Bourdieu sans qu’il y ait de contradicteurs — critique qui a d’ailleurs été faite à la sortie du film. La réponse est Enfin pris ? » (Repérages n°33, octobre 2002) [8].

Mais bon, nobody’s perfect. Et surtout, le jour où les sujets abordés par Carles deviendront la norme, là il y aura vraiment matière à polémiquer. Pour l’heure, on est bien loin du « partage du temps de paroles ». Alors, mon camp est tout choisi. J’ajouterai que le mérite principal du cinéaste est de se remettre constamment en question (à l’image de la scène finale chez le psy de Enfin pris !), sans prendre la grosse tête, alors qu’il aurait très bien pu se complaire dans la formule Michael Moore et faire ainsi son beurre pénard. Or, il n’a eu de cesse d’alterner films satiriques rigolos (style Pas vu pas pris) et productions plus « élogieuses » et sérieuses (comme La Sociologie est un sport de combat). Donc, respect.


Attention danger travail – Bande annonce par ricar_mm

Bref, c’est la raison pour laquelle il faut voir et revoir l’œuvre de Pierre Carles, parce qu’elle offre une réjouissante alternative au discours dominant. Ce qui, vous en conviendrez, n’est pas si courant que ça. Or justement, la plupart de ses films sont disponibles sur le Net. Alors bien sûr, cela ne vaudra jamais le film en salle (signalons d’ailleurs son dernier film, Choron dernière sorti le 7 janvier 2009), qui plus est quand il est suivi d’un débat. Il n’empêche, vous pouvez les revoir sur le Net chez vous, à n’importe quelle heure, et même – pourquoi pas – vous faire un “cycle” ou une “nuit Pierre Carles”. Alors, Pierre, j’espère que tu ne nous en voudras pas de visionner tes films gratuitement…  Si oui, signale le nous. Je rappelle quand même que pour les bobos qui ont les moyens, vous pouvez acheter ses films à l’adresse suivante :  C-P Productions, 9, rue du jeu de ballon, 34 000 Montpellier (cp-productions@wanadoo.fr).

R.D. lesensdesimages2009

 Filmographie : 

    • Juppé, forcément (1995) sur le rôle des médias régionaux lors de l’élection d’Alain Juppé à la mairie de Bordeaux
    • Journal intime des affaires en cours, coréalisé avec Denis Robert et Philippe Harel (1997)
    • Pas vu pas pris (1998) qui relate l’histoire du documentaire Pas vu à la télé commandé avant d’être annulé par Canal+
    • La sociologie est un sport de combat (2001), sur le sociologue Pierre Bourdieu
    • Enfin pris ? (2002)
    • Attention danger travail, coréalisé avec Christophe Coello et Stéphane Goxe (2003)
    • Ni vieux, ni traîtres, coréalisé avec Georges Minangoy (2006) consacré à Action directe
    • Volem rien foutre al païs, coréalisé avec Christophe Coello et Stéphane Goxe (2007)
    • Qui dit mieux ? (2008)
    • Choron, Dernière, coréalisé avec Éric Martin (2009)
    • Fin de concession (2010).

Notes : 

[1] http://www.homme-moderne.org/images/films/pcarles/socio/cyran.html

[2]  http://www.homme-moderne.org/images/films/pcarles/entrev/barricata.html

[3] http://www.homme-moderne.org/images/films/pcarles/entrev/barricata.html

[4] http://s.p.a.m.free.fr/01/itw_carles01.html

[5] http://www.local.attac.org/bastia/actions/films/pvpp/ATA.htm

[6] http://s.p.a.m.free.fr/01/itw_carles01.html

[7] http://www.homme-moderne.org/images/films/pcarles/socio/cyran.html

[8] http://www.homme-moderne.org/enfinpris/critics/rep10021.html

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